‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 69 sur 112 · Mémoires d'outre-iomtfs · texte numérisé non relu

Mémoires d'outre-iomtfs

Engagé jusque-là dans une voix toute opposée, et libre penseur très-décidé, l'écrivain de Vessai sur les Révolutions éprouve un chagrin violent à la mort de sa mère, il reçoit d'elle une exhortation pieuse qui lui semble sortir du tombeau et il se convertit soudainement non par conviction mais par sentiment ^ en poète. Il apporte dans cette brusque volte-face, qui ne devait pas être la dernière, toute la versatilité de l'homme d'imagination. Ce n'est pas le choix libre et réfléchi de sa raison qui le ramène au catholicisme, c'est la lassitude d'une âme malade et blessée qui veut à tout prix être consolée. A vrai dù*e, tout le poussaitlà, ses souvenirs d'enfance, ses préjugés de gentilhonune et d'émigré, ses regrets du passé, enfin une imagination inquiète dont l'excès fut toujours une gène pour ses autres facultés, et qui était surtout peu compatible avec la rigueur des études philosophiques. C'est aussi en poète qu'il avait écrit son apologie chrétienne, car si Ton veutbien y regarder de près le Génie du ChriS" tianisme n'est pas autre chose qu'une poétique. U ne s'adresse pas au raisonnement mais à l'imagination, au sentiment esthétique. Au lîeud'arguments l'écrivain vous présente des images et des tableaux ; il M ressortir en descriptions ravissantes bien qu'un peu uniformément fleuries, la grâce et la poésie des cérémonies chrétiennes, le charme des mœurs du vieux temps, la beauté des cathédrales ^'attrait des antiques légendes, l'accueil hospitalier de l'humble église du village, la douce mélancolie du son des cloches. Il vous demande de croire à sa religion non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle est belle et féconde eD poétiques émotions.

Il y avait loin de cette espèce de dilettantisme relie^euxaux austères inspirations des anciens défenseurs de la foi catholique, mais dans Tétat d'affaiblissement auquel l'avaient réduite les terribles attaques du dixhuitième siècle, c'était là tout ce qu'elle pouvait fournir pour sa justification. Si elle recourait au genre descriptif, moyen dialectique assez nouveau dans la controverse, c'est que toutes ses anciennes armes avaient été brisées dans sa main. Tels étaient les éléments religieux de la société Française à l'époque du Consulat; des clergés divisés, ayant peu d'empire sur les esprits, satisfaits de la liberté inespérée qui venait de succéder auxpersécutions révolutionnaires, un retour à la foi dirigé par un poète à convictions très-flottantes, soutenu par des beaux esprits, propagé conmie une mode littéraire, en un mot répondant surtout à un besoin d'imagination. Loin d'être aggressi ve ou d'élever des prétentions menaçantes, l'église catholique était résignée lorsque Bonaparte vint réveiller en elle des ambitions endormies sinon éteintes. Au reste, avec l'esprit de domination qui sembleindissolublement liéà ses dogmes et que lui imposaient ses traditions les plus récentes, il n'était pas difficile de lui rendre le désir de recouvrer ses privilèges* mais le tentateur devait se repentir avant peu d'avoir excité en elle des convoitises qu'il ne pouvait ni ne voulait satisfaire.

L'allocution adressée au clergé de Milan, peu de jours avant la bataille de Marengo, avait donné l'éveil à ceux qui avaient pu prendre le change sur la vraie signification des avances de toute espèce que le Premier Consiil avait prodiguées antérieurement à l'Église. On ne tarda pas à apprendre que, le lendemain de la vieil. ^

toire^ ilaraitenTOyéau Pape l&eardinalMtrHniana pour lui exprimer son désir d'entrer en n^ociation avec le Saint-Siège. A la suite de cette ouverture Honsignor Spina, archevêque de Gorinthe, vînt à Paris en qualité de représentant de la cour romaine; et Gacault, Tan* cien chargé d'affaires de la République, retourna à Rome. Plusieurs projets et contre-projets de concordat furent discutés entre l'abbé Bemier et Moosignor Spina. C'était un coup de mattre de la part du Premier Goimil que d'avoir mis à la tête de cette négociation le prêtre dont les excitations avaient si puissamment oontriboé à entretenir le fanatisme Vendéen, il se fît du moins cette illusion : il supposait qu'on ne pourrait jamais se défier à Rome d'un homme qui avait donné tant de gages de son zèle pour la cause catholique; mais en jouant au plus fin avec cette diplomatie patiente rt subtile il se trompait gravement. On savait fort bi^i à Rome que l'abbé Bemier, fanatique à froid en Vendée, n'était plus, depuis que la défaite du parti royaliste Im avait paru définitive, que l'instrument vénal et servile du Premier Consul. Les négociations furent donc loin de marcher avec la rapidité qu'il avait espéré leur imprimer.

Ces lent;eurs inattendues compromettaient le succès de ses plans. Tout le monde à Paris, sauf l'imperceptible minorité qui rêvait le retour de l'ancien régime par intérêt, par tradition, ou par fantaisie, était hostile àl'idée d'un concordai. Singulière mesure d'utilité punlique dont l'utilité n'était comprise et sentie par personne! Tous les grands corps de l'Ëtat, leSéik^!, le Corps législatif,le Conseil d'État, leTribunat, laCoor decassation, tout ce qui avait dans la nation une valeur repré-

sentatîve on une importance individuelle, les généraux, Tarmée entière, les amis personnels du Premier Consul^ sa famille, tout ce qui comptait en un mot par une valeur quelconque, était ouvertement opposé à ce projet. Lui seul le défendait contre leurs objections, car on Fattaquait souvent en sa présence non -seulement comme contraire à l'intérêt public, mais ce qui était plus fait pour le toucher, comme dangereux pour son propre p(Mivoir.

Bien qu'une telle opposition n'eût rien de redoutable pour lui dans l'état de dépendance auquel il avait réduit tous les pouvoirs publics, comme elle pouvait amener un mouvement d'opinion dont les effets étaient beaucoup moins faciles à calculer, il importait de se hâter si Ton ne voulait pas tout compromettre. Le Premier Consul résolut en conséquence d'en finir avec les temporisations de Spinaet de s'adresser directement au Saint-Siège. Il fit expédiera Rome un projet de concordat, auquel il joignit à titre de restitution la madone de Lorette, objel de dévotion qui figurait depuis plusieurs années à la Bibliothèque comme un objet de curiosité, et dont l'envoi lui semblait propre à lui rendre le Pape favorable. Ce projet, après avoir été soumis à l'examen de trois conseillers du Saint-Siège, ftit présenté à une congrégatioa de douze cardinaux qui rédigea un contre-projet contenant totstes les conces*. sîons que la cour de Rome croyait pouvoir faire aux exigences du gouvernement français. Les prétentions de cette cour avaient grandi avec sa fortune. Elle aceordaît su Premier Consid ce qu'il avait demandé «oncemant les Bowelles circonscriptions diocésaines. la consécration de la vente des bv^as naticmanz, les

indulgences pour les prêtres mariés, la nomination et l'institution des évéques; mais elle persistait à lui refuser la destitution des évoques qui refuseraient leur démission jugée nécessaire pour faciliter à la nouvelle répartition des sièges épiscopaux, et surtout elle demandait obstinément que le catholicisme fût proclamé religion de VÈtat.

Bonaparte, impatienté, répondit en intimant Tordre à Gacault de quitter Rome, si, dans cinq jours, son projet n'était pas adopté dans sa teneur première. Rien n'était plus irritant pour un caractère tel que le sien que cette diplomatie cléricale dans laquelle il rencontrait une finesse au moins égale à la sienne, et qui, toujours soumise, caressante, doucereuse, lui opposait pourtant une ténacité invincible. De là ses brusques et continuels recours de la ruse à la violence dans ses rapports avec la Cour de Rome. Il ne tarda pas à s'apercevoir que la crainte était le mobile qui agissait le plus puissamment sur l'esprit de ces prélats vieillis pour la plupart dans l'intrigue et les puérils commérages d'un gouvernement de prêtres, mais cette découverte même lui fit bientôt perdre toute mesure dans l'emploi de ce moyen de persuasion. Gacault, en présence de la résistance que lui opposait le Saint- Siège, dut sortir des États romains, mais il évita la rupture des négociations en obtenant que le cardinal Consalvi, le ministre favori de Pie VII, partirait pour Paris afin d'essayer de s'entendre avec le Premier Consul. (Juin 1801.)

Le cardinal Consalvi, esprit souple et insinuant, d'une extrême finesse déguisée sous des dehors de bonhomie et de simplicité , alliant un incontestable

courage d'esprit à cette pusillanimité presque féminioe que développent les minuties de la vie cléricale, partit pour Paris en recommandant son âme à Dieu. Il eut la maladresse d'épancher ses terreurs dans une lettre confidentielle au chevalier Acton dont la copie^ fut presque aussitôt transmise au Premier Consul par Alquier, notre ministre à Naples*. Ce renseignement flit mis à profit par Bonaparte qui crut venir facilement à bout du diplomate romain en le prenant par Tintimidation. Tout fut en effet combiné pour que, dès son arrivée à Paris, cette âme impressionnable fût comme saisie et subjuguée avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Consalvi nous a laissé dans ses curieux mémoires * le récit exact et circonstancié de sa première entrevue avec Bonaparte. Dans les moindres détails de cette mise en scène on reconnaît la main savante de ce grand exploiteur d'hon^mes, et son caractère lui-même est pris sur le vif avec une vérité saisissante. Consalvi arrive le soir, on lui fixe l'audience pour le lendemain matin, sans lui donner le temps ni de se remettre des fatigues d'un long et pénible voyage, ni de se consulter soit avec Spina, soit avec son conseiller et coopérateur le théologien Caselli. Le lendemain, de bonne heure, Bernier le conduit aux Tuileries ; il est introduit dans un petit salon solitaire qui semblait être l'antichambre du cabinet du Premier Consul. Après une assez longue attente, on lui indique une petite porte; il entre, et là, au lieu.de l'audience privée à laquelle il s'attendait, il trouve une grande et

Page 1