CHAPITRE VIII
CONSULTE DE LYON. — TRAITÉ d'aMIENS. SAINT-DOMINGUE.
On aurait une bien fausse idée du caractère du Premier Consul, de ses plans, des inquiètes facultés de ce fatal génie, si l'on supposait qu'en possession d'une si haute fortune et satisfait des succès extraordinaires qui avaient signalé la fin de Tannée 1801, il allait pour un temps, sinon jouir en paix de sa gloire, du moins s'appliquer à consolider les résultats acquis. Comblé de pouvoirs et d'honneurs, possédant au dehors une prépondérance incontestée, au dedans une autorité sans bornes, exerçant une sorte de fascination sur ses contemporains dont l'imagination s'emparait avec avidité des thèmes qu'il leur jetait en pâture, et prêtait à toutes ses actions une couleur légendaire, il ne tenait qu'à lui de donner l'essor à la prospérité intérieure et de devenir encore plus grand dans la paix qu'il ne l'avait été dans la guerre. Mais de telles pensées étaient bien loin de son esprit; il était déjà tout entier à de nouvelles aventures. Les merveilleux avantages diplomatiques qu'il venait de remporter, la
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paix signée avec tous les grands États de l'Europe résignés désormais à laisser à notre pays non-seulement une complète indépendance, mais une grande influence dans le monde, tous ces bienfaits inestimables conquis au prix de tant de sang, étaient à ses yeux comme des biens personnels, faits pour servir à des spéculations nouvelles et pour être dépensés au profit exclusif de sa propre grandeur.
Les préliminaires de Londres, objet de l'allégresse des peuples, étaient à peine signés, qu'au risque d'entraver la conclusion de la paix définitive dont les conditions allaient être débattues à Amiens, Bonaparte poursuivait déjà avec sa menaçante et fiévreuse activité trois ou quatre entreprises différentes, réalisables il est vrai dans ce premier moment de surprise, grâce à la lassitude passagère des puissances, mais dont une seule était plus que suffisante pour rallumer inévitablement la guerre dans un temps donné. Il profitait de son succès pour précipiter l'achèvement de ses projets, comptant sur la stupeur des uns, sur la faiblesse des autres, exploitant le silence comme un consentement» et prêt à mettre la main sur son épée le jour où Ton oserait les discuter. Il réalisait de fait la confiscation définitive de tous ces petits États qui depuis la Révolution étaient tombés sous notre dépendance, mais à titre provisoire, disait-on, dans leur propre intérêt et par suite des nécessités de la guerre, tels que la Hollande, la Suisse, la république de Gênes, enfin la Cisalpine. Traités le plus souvent en provinces conquises par leurs libérateurs, ces États avaient embrassé les principes de notre révolution, ils avaient adopté des institutions analogues aux nôtres, ils avaient accepté toutes
les charges dontnous les avions accablés, dans Tespoir de racheter leur liberté au prix môme de ces sacrifices. On avait encouragé cette espérance. Tout récemment le traité de Lunéville avait solennellement consacré leur indépendance. L'article XI de ce traité, œuvre de Bonaparte lui-même, était ainsi conçu : « Les parties contractantes se garantissent mutuellement Vindépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et ligurienne, efto liberté aux peuples qui les kûhitmt d'adopter telle forme de gouvernement qu'ils jugeront convenable. » Cet article donnait à l'Autriche un droit formel d'intervenir en leur faveur. Il était difficile d'imaginer comment cette garantie d'indépendance pourrait avoir pour effet d'imposer à ces peuples un régime calqué sur la dictature consulaire ou émanant d'elle. Telle était pourtant Fînterprétation qu'allait lui donner notre politique. Perpétuer en l'aggravant encore la sujétion qui avait pesé sur ces républiques, n'était pas seulement dangereux, vu les justes mécontentements qu'une telle prétention devait créer en Europe, c'était inutile vis-à-vis d'États sans défense contre nous, qxii nous étaient attachés par intérêt, avaient besoin de notre protection et ne demandaient qu'à vivre en paix sous notre influence.. Mais ces projets funestes étaient déjà en voie d'exécution ; le Premier Consul poursuivait en outre un plan de reconstitution de notre ancienne puissance coloniale, au nooyen d'une expédition à Saint-Domingue, dessein qui n'était pas de nature à soulever autant de difficultés, mais qui, fondé sur les mêmes illusions que l'expédition d'Egypte, devait amener des désastres pins grands encore. Ainsi, la paix d'Amiens n'était pas encore conclue que
Bonaparte se hâtait de consommer tous les faits qui devaient Tempécher d'être durable. Il engageait et cempromettait l'avenir avant même d*avoir assuré le présent. Et tous ces projets d'agrandissement dans lesquels il se proposait de faire figurer au premier plan, non la France, mais sa propre personne, afin d'y gagner un nouvel éclat, ne devaientservir eux-mêmes qu'à accroître son pouvoir à l'intérieur : ils étaient la préface nécessaire et calculée d'une nouvelle usurpation. Celui qui allait se faire décerner en Italie une véritable royauté sous le nom de président de la Cisalpine pouvait-il se contenter delà dictature temporaire en France? Si ses invectives tour à tour dédaigneuses et irritées contre tous les hommes qui avaient conservé quelque attachement pour la liberté, si ses empiétements successifs sur tous les pouvoirs n'avaient pas annoncé assez clairement ses intentions, cette toute-puissance décernée à l'étranger n'allaitelle pas être au dedans une invitation significative adressée à la peur et à la servilité ? Porter le dernier coup à cette opposition détestée dont la censure môme murmurée à voix basse lui était devenue insupportable, eOacer de la Constitution cette limite de temps, la seule qui eût été mise à son pouvoir, faire rentrer dans le néant cette ombre de pouvoir législatif qu'il avait jusque-là soufierte à ses côtés, tel devait être le prix de cet accroissement de puissance au dehors.
Il importait d'opérer avec rapidité tous ces changements, afin de pouvoir opposer le fait accompli au négociateur anglais. Lord Cornwalis n'était pas encore arrivé à Amiens que la nouvelle constitution destinée à la Cisalpine était déjà écrite, et celle de la Hollande,
imposée. Bonaparte n'avait pu songer encore à se faire décerner la magistrature suprême dans la république batave ; c'était assez de la convoiter en Italie : en allant plus loin il eût dépassé la mesure. Il se contenta donc d'un changement d'institutions qui lui permettrait d'y régner en la personne de ses créatures; mais il voulut que ce changement parût appelé par les Hollandais eux-mêmes. La république batave avait un gouvernement composé d'un directoire et de deux chambres législatives. Le Premier Consul, d'accord avec l'ambassadeur hollandais Schimmelpennink , soumit au suffrage de ces deux chambres la nouvelle constitution qu*il destinait à la Hollande. Cette constitution instituait un président éligibk pour trois mois^ clause qui disait assez la nature des pouvoirs qu'on laissait à cette espèce de commis. Les deux chambres dont on croyait la* docilité assurée, s'honorèrent en repoussant la constitution : elles furent chassées du lieu de leurs séances par le Directoire aidé d'Augereau. « Cette opération, dit le Jfom^ewr du 26 septembre 1801 en racontant ce coup d'État, s'est faite dans le plus grand calme. Le Directoire a pris cette décision dans sa sagesse, avec l'approbation des présidents des deux chambres, et uniquement pov/r laisser au peuple le temps abuser de ses droits. » La nouvelle constitution fut en conséquence soumise au vote des populations. Sur 416419 citoyens ayant le droit de suffrage, 52219 voûtèrent contre, le reste se tut. Ce silence fut interprété conune un consentement, et la constitution fut proclamée. Ainsi fut consacrée l'indépendance de la république batave (17 octobre 1800).
Dans son exposé de la situation de la république, pré-
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sente à quelques )ours^ de là ao Corps législatif français, Bonaparte osa féliciter la Hollande de Tévénement dont elle veaait d'être le témoin et la victime, il l'apprécia en ce» termes: « La Batawie reprochait à son orgamsation de n'avoir point été conçue pour elle.^ le principe du gouvernement est que rien n'est plus funeste au bonheur des peuples qa& Tinstabilité dans les institutions, et le directoire b«Éave a été constamment rappelé à ce principe. Mais enfin hpey^U batem a voulu changer et il a adopté unt constitution nowoeJk, Le gouvernement Va reconnue etiladûla reconwAtre pare» qu'elle était dans la voîonèé d'un peuple indépendant. »
Telle était la sincérité de ces fameux ccnnptes renâos où tous les faits sont groupés d'une façon si spécieuse et si brillante* On peut juger avec quels sentiments de pareilles déclarations étaient lues par les. peui)Ies qd savaient si bien à quoi s'en tenir sxœ leur exactitude Cependant cette population calme et patiente s'abstiat de toute démonstration, jugeant la plainte vaine, la résistance impossible. Le cabinet de Londres, obsédé en ce moment même des réclamations du prince d'Orange, mais peu désireux de recommencer la guerre, se borna à demander « si l'on voulait faire de la Hollande une annexe de la France, comme on avait fait de la Belgique? ^ A quoi Otto répondit: « que chaque État avait le droitde s'organiser comme il l'en* tendait, que la Hollande libre, parfaiteoient libre, avait son représentant à Paris commetoute autre puis sance. > Et sur cette franche et cordiale ^plicatioD tout fut dit, du moins pour le moment.
C'était avec les mêmes arrière-pensées que le Premier Consul se mêlait activement aux quereUes intes-
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tines ile la Suisse dans lesquelles <m a toait de fois célébré rimpartialilé ^ le désiotérefisement de son intervention. Depuis qu'à s&n instigation les patriotes vaudais, aveuglés par leur haine ©antre la tyrannie bernoise, avaient appelé «w leur pays le maUieur de riûvasion étrangère, et depuis que le Directoire avait mis la Suisse au pillage pour «ubveair aui défenses de Veifiéditiou d'Égy^pte, cette pépablique avait connu à la fois les maux -de la servitude et itous c^x de l'anarchie, la domination française étant intéressée à eairateaairlesdiseDittes kkt&rieures pourse perpétuer eUe'méjQae.Les armées de la ooftlîliQn n'avaient pas tardé à .envahir son territoire, et sous jo-étexte de la délivrer lui avaîeaat apporté tons les ravages de la guerre. Retombée sous notre dié^ndance à la suite de la victoire de Zurich, livrée aux luttes de ses partis qui, tantôt au nom du principe fédâ:*al, tantôtau nom de l'idée unitaire, Perchaient ia satis&ction de leurs rancunes ou le rétaWissement de leurs privilèges, les promesses du traité de Lunéville lui avaient rendu l'espérance de rètmuver cette salutaire neutralité qui l'avait isi longtemps préiservte.
Majs les troupes françaises n'évacuèrent nullement le territoire suisse. Le Prei»ier Consul ne pouvait songer à 4a*aiter les Snisses aussi cavaliër^nent que les Italiens. Ni la fierté qu'ils avaient conservée de leurs mœurs républicaines, ni les ombrages de l'Europe inquiète ne lui permettaient de.se faire décerner ouvertement en.Suissele pouvoir dont il s'emparait dans la Cisalpine, mais il s'efforça d'y atteindre au même but S0U3 un nomdiffémnt et par des moyens pli;» couverts. Il adopta à l'égard de la Suisse une politique très-
simple qui consistait à y rendre tout gouvernement impossible, jusqu'à ce que les cantons s'en remissent à sa discrétion. A côté de cet objet principal Ide son intervention dans les affaires intérieures de la Suisse, il poursuivait un objet secondaire qui était d'ajouter aux deux départements du Mont-Terrible et du Léman, que la France s'était déjà taillés sur les domaines de la Confédération, le canton du Valais qu'il avait résolu de s'approprier pour communiquer plus librement avec l'Italie par le Simplon.
Sous l'influence de son action habilement dissimulée, mais tenace et incessante, les gouvernements succédaient aux gouv€(t*nements sans réussir à se consolider. Exploitant les griefs que les partis nourrissaient les uns contre les autres, faisant tour à tour pencher la balance en faveur des factions opposées, poursuivant d'une haine spéciale le parti unitaire comme le plus propre à faire triompher les idées d'indépendance, il protestait en toute occasion de son intérêt pour la liberté suisse, de son désir de voir la stabilité rétablie dans les institutions, en ayant grand soin toutefois de ne jamais sortir de ces assurances générales que chacun pouvait interpréter dans le sens de ses propres vœux. Chaque fois qu'on lui soumettait un projet d'organisation, il l'approuvait ou le critiquait en termes obscurs et enveloppés comme ceux de l'oracle; il y joignait les plus sages avis en assurant ne vouloir se mêler de rien; mais bientôt la nouvelle administration, minée par un mal secret, dépérissait comme un arbre frappé dans sa racine. La rapidité avec laquelle ces administrations se succédaient les unes aux autres était une énigme pour les contemporains ; elle a été
souvent invoquée par les historiens comme une preuve de la nécessité qui appelait Bonaparte à jouer en Suisse le rôle de la Providence. Le mystère peut être facilement éclairci pour celui qui veut interroger les faits au lieu de se contenter de ces apparences mensongères que les gouvernements jettent si facilement sur leurs actes les plus odieux. Ici encore il suffît, pour rétablir la vérité, de rapprocher des fictions complaisantes de Y exposé de la situation de la république les instructions secrètes que Bonaparte adressait à ses agents.
« Souvent, disait-il dans VExposé lu au Corps législatif, THelvétie a soumis au Premier Consul des projets d'organisation, souvent elle lui a demandé des conseils, toujours il Va rappelée à son indépendance.
« Souvenez- vous seulement, a-t-il dit quelquefois, du courage et des actes de vos pères. Ayez une organisation simple comme leurs mœurs.... Surtout pour l'exemple des peuples de l'Europe, conservez l'égalité et la liberté à cette nation qui leur a la première appris à être indépendants et libres. » Ce n'étaient là que des conseils et ils ont été faiblement écoutés. L'Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de la république ria montré qu'un conciliateur impuissant aux partis divisés. »
Voici maintenant les instructions qu'il faisait donner à ce conciliateur, le citoyen Verninac, notre représentant en Helvétie. L'exposé cité plus haut est du 22 novembre, les instructions sont du 30 :
« Le citoyen Verninac ne doit faire aucun acte ostensible^ mais faire connaître confidentiellement que je suis très-mécontent de l'esprit de réaction qui paraît n. 32
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diriger les kfidammans et le petit conseil; que je ne soaJSrirai pas qu'on insulte à tous les hommes de la. Révolution, à tous ceux qui ont montré de l'attachement à la République; que j'ai vu avec peine que déjà le gouvernement oubliait les principes de la modération.... ^ue 4>e gouvernement n'est point légitime puisque le Corps législatif n'avait pas le droit de culbuter ladiète^ que d'ailleurs le Corps législatif n'est <^ipposé que de seize membres, et que c'est étrangement se jouer des naiions que de croire que la France reconnaîtra la volonté de seize individus comme le vos\i à» peuple helvétique^ etc.^ etc. »
Ces scrupules si nouveaux chez l'homme qui avait fait le 18 brumaire, s'attaquaient à l'administration d'Aloys Reding, caractère chevaleresque et gén^eux, pabiote qui avait combattu pour riudépendance de son pays et qui était la plus grande popularité du moment
« Le citoyen Yerninac, poursuivait Bonaparte, doit dans toutes les circonstances et publiquement dire qun le gouvernement actuel ne peut être considéré que comme provisoire j et faire sentir que non-seulement le gouvernement français ne l'approuve pas, mais n'est point satisfait 4e sa composition et de sa marche. Ceci doit se faire sans écrit , sans imprimé et sans éclat}. »
Telle était la réalité de cette politique d'al^stention et des pacifiques intentions du concilialeur Veminac. Reding vint à Paris pour tâcher de s'entendre avec le Premier Consul, mais il n'en d)tmt que des assurances générales pour la liberté et le bonheur de ses compatriotes avec des promesses d'appui qui se tra^*