Bonaparte au comité Cisalpin, 31 octobre
S78 HISTOIRE DE NAPOLÉON l*'.
ver, lui parut un moyen bien plus propre à donner une grande idée de sa puissance et à frapper tes œprits par la nouveauté du spectacle. Quelque sou* mise que fût la France, elle n'avait pas encore devait lui l'attitude et le ton d'une nation coiiquise ; ausni n'eut-il garde de négliger cette occasion de communiquer aux Français la contagion des adulations italien*nes. Pétiet, notre agent auprès des Cisalpins ^ fut chargé de leur insinuer que la ville de Lyon, située à mi 'Chemin entre Milan et Pari», semblait rendniH; le plus convenable pour une telle réuni», et dette discrète invitation fut aussitôt acceptée comme ufi ordre par ces Républicains habitués de longue dite à comprendre à demi-mot.
En vertu de cette résolution , les personnages ks plus importants de la Cisalpine, au nombre d'envirou quatre cent cinquante, s'acheminèrent à travers les Alpes ati milieu de la saison la plus rigoureuse p€«r se trouver au rendex-vous que leur avait assigné le Premier Consul. Tout ce qui comptait dans la hatrte Italie par les lumières, le rang oU les rkhei^es^, fut réuni à Lyon dans les premiers jours de janvier 180i. Bonaparte y arriva lui-même le 11 de ce mois, fion sans s'être fait attendre comme il convenait à im souverain. Acclamé par les Lyonnais, reçu par les Cisalpins avec des honneurs presque royaux , il s'étudia d'abord à leur plaire par la simplicité de ses manières, la bienveillance de son accueil, l'attention complaisante avec laquelle il écouta leurs observations sur la Constitution et sur le choix de leurs autorités. Il procéda ensuite aux nominations de concert avec eux. Les postes secondaires furent bientôt
remplis ; une seule place était laissée vacante à dessein, celle du Président. Bonaparte se Tétait réservée dès Forigîne, mais, Adèle à ses habitudes de dissinralatron, il ne voulait pas la demander ; il espérait qu^elle lui serait offerte spontanément par rènthousiasme des Cisalpins. Ceux-ci, qui avaient pris au sérieux ses promesses et n'avaient aucune idée de ses désirs secrets, avaient jeté les yeux sur le comte Melzi, personnage le plus considéré et le plus infloent de la Lombardie. Gomme après de longs tâtonnements ces nai£s négociateurs ne compr^fiaient rien aux objections persistantes qu'on opposait à leur combinaison, il fallut enfiû démasquer l'artifice et leur apprendre qu'il» n'étaient pas seulement venus à Lyon pour leur propre bonheur, mais aussi pour la plus grande gloire de leur législateur. Les confidents du Premier Consul, Talleyrand, Pétiet, Marescalchi, se chargèrent de les éclairer, et grâce à la révélation qui vint si à propos aider leur enthousiasme, les Cisalpins purent enfin fixer leurs destinées. Ils vinrent à Bonaparte avec une adresse dans laquelle, se calomniant eux*méfiftes, ils déclaraient n'avoir pu trouver dans leur propre pays un citoyen qui, par l'ascendant de son nom et de son caractère, fût digne de gouverner leur république et capable de la maintenir. Ils le suppliaient donc d'honorer la Cisalpine en retenant la magistrature suprême et en ne dédaignant pas de garder la grande pensée de leurs afiaires au milieu de la direction de celles de la France (25 janvier 1802)*.
1. Rapport de la commission des Trente, signé Slregelli . — Procèsverbal des opérations de la Consulte. Moniteur des 30 et 31 janvier
Le lendemain Bonaparte vint en grande pompe leur annoncer son acceptation , sans prendre une peine superflue pour leur déguiser leur abaissement : « Je n^ai trouvé personne parmi vous^ leur dit-il brutalement, qui eût assez de droits sur l'opinion publique, qui fût assez indépendant de Vesprit de localité^ qui eût enfin rendu d'assez grands services à son pays pour lui confiner la première magistrature. » C'était assez leur dire qu'il nela tenaitque de lui-même. Il leur donna ensuite quelques conseils et des assurances de sa protection, puis il leur notifia les choix qu'il avait faits, entre autres celui de Melzi pour la vice-présidence. Plusieurs orateurs prirent alors la parole pour célébrer ses louanges. « Si la main qui nov^ a créésy dit Prina, veut bien se charger de nous guider, aucun obstacle ne peut nous arrêter, et notre confiance doit être égale à l'admiration que nous inspire le héros à qui nous devons notre bonheur. > De telles paroles équivalaient au Divus augustus de l'Italie des Césars. Cela dit, la mission de la Consulte était remplie. Cette singulière convention tenue à l'étranger, plus semblable à une captivité ou à une émigration qu'à un mandat civique, était d'un triste augure pour l'avenir de la Cisalpine ; elle se terminait d'une façon fort imprévue pour la plupart de ceux qui l'avaient commencée avec tant de joie, mais les déceptions se dissimulèrent sous les flatteries. Ainsi l'Italie si longtemps foulée et asservie par nous se vengeait en nous enseignant les leçons de la servitude.
Un mot, un mot dénué de toute application actuelle, était pourtant venu consoler les patriotes italiens de leurs humiliations dans la dernière séance de la Con-
suite, c'était la substitution du nom de république italienne à celui de république Cisalpine; satisfaction donnée en paroles à des sentiments que Bonaparte n'avait garde d'encourager par des faits sérieux. Il lui eût été facile, s'il l'eût voulu, de donner dès lors des gages solides à ces espérances d'une renaissance italienne, mais il ne leur permettait de se manifester que dans la mesure où elles pouvaient le servir luimême. Il avait dans les mains tout ce qu'il fallait pour fonder un grand État dans la haute Italie : Gênes venait de lui adresser la même prière que la Cisalpine, il la tenait à sa discrétion; il disposait également de cette république de Lucques qu'il avait offerte à l'Espagne au prix de quelques vaisseaux : son agent Moreau de Saint-Méry y gouvernait en maître ; il occupait lé Piémont dont le sort était encore en suspens bien qu'il fût de fait réuni à la France; enfin la mort du duc de Parme était prévue, et il s'apprêtait déjà à s'emparer de ce duché; tous ces éléments réunis à la Cisalpine pouvaient constituer une grande et puissante république dont la fondation eût certainement soulevé beaucoup d'objections en Europe, mais des objections moins vives que celles qui furent motivées par leur annexion à la France. Une telle république eût eu en effet une tendance constante à se rendre indépendante, ce qui eût rassuré l'Europe, mais ce qui n'était pas une perspective de nature à tenter Bonaparte.
Ce n'est donc qu'un mot qu'il jeta en pâture aux illusions des Cisalpins, lorsqu'il autorisa leur république à se parer du nom de la patrie italienne. Loin d'entrer dans leurs vues il ne s'occupait alors des petits États
italiens que pour les maintenir isolés et les fixer définitivement sous la domination française. Il en agissait ainsi même à Tégard de ce royaume d'Étrurie qu'il avait si singulièrement cédé à l'Espagne c &i toute propriété » et où il régnait en souverain absolu en la personne de Glarke et de Murât sous prétexte de diriger les premiers pas du jeune roi. On volt par sa correspondance qu'il y disposait de tout^ nommait k tous les postes importants dans Tadministratioit ti dans Tarmée, réglait la solde et la composition des troupes, et fixait jusqu'au nombre de canons à ccmserver dans chaque place *,
La Toscane n'était plus désormais qu'une possession française, où toutefois la conquête était moins compromettante parce qu'elle était plus déguisée.
Pour juger de l'effet que tous ces envahissemeirts devaient produire sur l'esprit des puissances, it importe de ne pas perdre de vue qu'ils furent, non pas successifs comme on les présente d'ordinaire, ma» contemporains et simultanés. Si tous ne furent pas consommés au même instant, ce qui eût paru une usurpation par trop flagrante, si par exemple la réorganisation batave précéda la médiation heîvétlque, si la prétendue constitution de la Cisalpine devança celle de Gènes ou l'incorporation du Piémont, tous ces setes furent commencés, poursuivis, annoncés en même temps par des manifestations non équivoques, qm formaient un étrange contraste avec nos engagenaente sans cesse renouvelés de respecter l'indépendance de ces républiques.