TRAITÉ DAMIENS
rétat actuel de notre marine il pouvait iien s'emparer de l'île par un coup de main, mais non pas la Conserver, il demandait que ses fortifications fussent démolies et qu'on les remplaçât par un entrepôt et un lazaret. De leur côté, les Anglais déclaraient s'en tenir à une restauration pure et simple de l'Ordre sous la garantie du Czar, en effaçant de ses statuts ce qu'ils avaient de trop suranné et en adjoignant aux langues déjà existantes, une langue anglaise pour y balancer l'influence française *. Des deux côtés, on avait le sentiment que tous ces arrangements n'étaient que provisoires, et on gardait obstinément Farrièrepensée de reprendre à la première occasion un point stratégique si précieux, ou du moins de le rendre inutile à son adversaire.
En même temps qu'il jetait à l'Europe l'illusion du traité d'Amiens, et rivait définitivement sous le joug les peuples qui avaient été jusque-là simplement rattachés à notre système, et nos clients plutôt que nos sujets, Bonaparte poursuivait à Paris, avec plus de passion et d'activité encore, les plans qu'il avait conçus pour l'accroissement d'un pouvoir qui n'était rien à ses yeux tant qu'il n'aurait pas tout absorbé autour de lui. Depuis la discussion sur les tribunaux spéciaux et la conclusion du Concordat, les projets du Premier Consul n'étaient plus un mystère pour personne. Tous ses actes le démontraient, il travaillait plus que jamais à une restauration monarchique. Le doute à cet égard n'était plus permis, et les hom-
1 . Conférence du 28 décembre : Négociations relatives au traité d'Amiens par Du Casse,
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mes les plus connus par leur modération avaient dû renoncer à défendre une politique dont le but ne se laissait que trop deviner, A la suite de la sortie insultante de Français de Nantes au Tribunat, le pacifique Daunou avait quitté l'Assemblée en déclarant « qu'il ne reparaîtrait que lorsque la tyrannie aurait cessé. » Ces mécontentements partagés par un grand nombre des jmembres du Tribunat et du Corps lègislatify mais manifestés seulement par une très-minime fraction de ces deux Assemblées, avaient fini par gagner jusqu'au Sénat lui-même, quelque intéressé qu'il fût à tout couvrir de son invariable approbation, Sieyèsy le président du Sénat, ennuyé de sa magnifique oisiveté, humilié d'un rdle dont les honneurs m lui déguisaient pas le néant, mal résigné h son trépas anticipé bien qu'il en eût reçu le prix, avec lui tous les sénateurs qui avaient gardé quelque dignité de caractère ou quelque attachement pour la liberté, Destutt de Tracy, Volney, Cabanis, Lanjuinais, Cfcarat, Lambrecht, se dédommageaient du huis-clos de leurs séances en blâmant dans les réunions privées la marche du gouvernement qu'il leur était impossible d'entraver. La conspiration de ce groupe inoâensif ne consistait guère que dans des causeries de salon tenues le plus souvent à Auteuil, chez Mme Helvétius ou chez Mme de Condorcet. Que pouvait an surplup cette minorité d'idéologues, même en se concertant avec les mécontents du Corps législatif et du Tribunatî obtenir la nomination d'un candidat au lieu d'un autre, faire modifier ou rejeter quelques projets de loi, et c'était tout. Loin d'être subversive ou factieuse, elle méditait à peine une résistance légale dajas l'extension
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ordinaire du mot. Conserver les débris de garantie existants, empêcher s'il se pouvait une usurpation nouvelle, ses vœux n'allaient pas au delà.
Ouant aux opposants du Corps législatif et du Tribunat, les faits avaient suffisamment démontré que s'ils possédaient Testime de ces Assemblées, ils avaient fort peu d'influence sur leurs votes. Trop faibles et trop désarmés pour nourrir aucune pensée agressive, toute leur ambition était de maintenir dans la république une ombre de contrôle. Ils n'aspiraient ni à saisir ni à paralyser le pouvoir, mais à le contenir; ils ne cherchaient pas à lui dicter des lois nouvelles, mais à lui faire respecter celles qu'il avait lui-même faites et jurées. Parmi tous ces mécontents, si l'on excepte Barras alors isolé, impuissant, et discrédité, il n'en était pas un seul qui songeât au renverse* ment du pouvoir consulaire. Les opposants même de l'armée, qui par caractère passent plus facilement de la pensée à l'action, ne rêvaient rien de semblable. Leurs griefs étaient en général d'une nature toute différente. Étrangers pour la plupart à la notion même de la liberté, les militaires sont toujours prêts à acclamer la dictature qui possède à leurs yeux le mérite d'appliquer aux États la discipline des années. Les compagnons de Bonaparte avaient applaudi avec passion au 18 brumaire, dans lequel ils avaient vu un gage d^ leur propre élévation ; mais les plus clairvoyants n'avaient pas tardé 4 reconnaître quelle distance ce succès avait mise entre eux et lui. Ils s'étaient flattés de maintenir Tancienne égalité, et ne renoncèrent pas sans regrets à ce rêve. Le Concordat fut celui de ses actes qui contribua le plus à dissiper leur
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illusion et qui pour ce motif les blessa le plus. Gonûaissaut à fond ses sentiments intimes en matière religieuse, habitués à traiter ce sujet avec lui nonseulement avec la plus entière liberté mais avec tout le mépris du soldat pour le prêtre, ils ne purent voir dans le Concordat que les arrière-pensées d*une ambition toute personnelle. Quelques-uns lui exprimèrent très- haut leur déplaisir; c'étaient ses anciens lieutenants de l'armée d'Italie , tels que Lannes ou Augereau, hommes peu dangereux. Lannes, traité en enfant gâté, reçut l'ambassade de Portugal, et sa demi-disgrâce fit quelque bruit.
L'armée du Rhin était le foyer de mécontentements plus sérieux quoique moins bruyants. Ses officiers avaient, en général, plus d'instruction que ceux de Tarmée d'Italie ; ils avaient aussi plus d'esprit libé- . rai. Ils étaient sincèrement attachés aux institutions républicaines; ils en voyaient la ruine avec chagrin, mais leur désapprobation ne se manifestait que par la réserve et la froideur de leur attitude. Moreau, leur chef, de moins en moins satisfait de la marche des affaires, mais ne voulant pas qu'on attribuât ce dissentiment à des motifs de rivalité ou d'ambition personnelle, se bornait à se tenir à l'écart, dédaignant les faveurs que tant d'autres se disputaient, exprimant rarement un blâme, mais plus odieux par ce silence et cette abstention qu'il ne l'eût été par des démonstrations même exagérées, opposant enfin la dignité simple et fière de sa vie aux magnificences emprun* tées de la nouvelle cour.
Si l'on ajoute à ces divers éléments d'opposition, les velléités de quelques anciens membres du parti
jacobin, d'ailleurs ralliés au gouvernement, tels que Real, Pouché, Truguet, Thibaudeau, qui éprouvaient des répugnances non pour la dictature , car aucune concentration de pouvoir ne les effrayait pourvu qu'elle se recommandât des souvenirs de la Révolution, mais pour les formes et les noms qui rappelaient la royauté, on a une idée complète du genre d'obstacles que pouvait avoir à redouter Tautorité du Premier Consul. Non-seulement il n'y avait entre ces éléments aucune cohésion qui pût les rendre dangereux; mais ils n'étaient nullement animés d'une hostilité systématique, et il ne tenait qu'à lui de se les concilier en renonçant aux desseins qu'il était si naturel de lui attribuer. Il ne chercha qu'à s'en débarrasser par la force et par la ruse. Il résolut de profiter du premier prétexte venu pour frapper l'opposition du Tribunat, soit en la dissolvant, soit en lui retirant les projets de loi pour la laisser périr d'inanition, car le mode n'était pas encore arrêté dans sa pensée. Quant à l'opposition de l'armée du Rhin, il s'en délivra par l'expédition de Saint-Domingue.
Il faut ici se mettre en garde contre une appréciation injuste et erronée. On a dit et répété que Bonaparte avait envoyé l'armée du Rhin à Saint-Domingue avec l'intime conviction qu'elle n'en reviendrait pas. C'est là une allégation que les preuves les plus fortes pourraient seules faire admettre ; or elle ne repose que sur des présomptions fort insuffisantes pour constituer une certitude et même une vraisemblance. Qu'il ait eu la pensée d'éloigner l'armée du Rhin, rien de plus évident et de plus certain; le fait parle assez haut; d'ailleurs il s'expliqua lui-même, en termes
voilés mais expressifs, sur ses intentions dans la pro* clamhtion où il annonçait l'expédition de Saint-Domingue: « S'il reste encore, disait-il, des hommes que tourmente le désir de haïr leurs concitoyens^ ou qu'aigrisse le souvenir de leurs pertes, d'immenses contrées les attendent ; qu'ils osent aller y cher» cher des richesses et l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie les y suivront ; elle secondera leur courage* 1 » L'expédition étaft donc à ses yeux une sorte de dérivatif pour des ambitions et des ardeurs qu'il ne voulait pas satisfaire en France. Qu'il connût en outre les effets meurtriers du climat et les autres difficultés de la soumission de l'île, rien de plus certain encore ; il reçut à cet égard tous les renseignemenlsdésirables du colonel Vincent, tjtii fut même disgracié pour sa franchise. Mais bieù qu'il jugeât l'entreprise pénible et dangereuse, il là croyait réalisable ; elle se liait dans son esprit à Yao quisition de la Louisiane, et à la louable ambition de relever nos colonies.
Il n'a donc pas, comme on le dit, tnvoyé périr FshN mée du Rhin à Saint-Domingue, il n'a vu là que l'occasion de disperser au loin le foyer d'une résis* tance importune ; mais cette glorieuse armée n'en a pas moins péri par la faute de Bonaparte, péri par suite de son imprévoyance et de son obstination, péri dans une entreprise inique par son but, odieuse pitf ses moyens, funeste et honteuse par ses résultats. A peine échappée aux convulsions qui avaient accofnpatgnéet suivi son affranchissement, l'ile de Saint-Domin-
L Proclamation pour Tanniversaire du 18 brumaiw*
gue SB relevait de ses ruines sous la main intelligente et forte d'un noir, dans lequel, à leur grande surprise, les Européens avaient dû reconnaître un homme. En quelques années Toussaint Louverture, par un lieureux mélange de sévérité et de douceur, avait rétabli tous les éléments d'une soci^ civilisée parmi ces ê$«claves révoltés, devenus indisciplinables et sur le pdnt de retourner à Tétat sauvage^ Il avait mis un terme i la guerre civile, fait renaître le travail «t le commerce, rappelé les anciens colons sur leurs propriétés, réorganisé la justice et l'administration. Attentif à veillet sur Tindépendance de sa république, il avait chassé de nie les troupes anglaises et espagnoles. Nos repré*sentants dans l'île depuis Santhônax jusqu'à Hédou*ville n'avaient été que les spectateurs impuissants de ces discordes si heureusement terminées ; notre souveraineté sur Saint-Domingue était restée toute nominale ; Toussaint s'était empressé de la reconnaître et de lui rendre hommaga, mais avec l'ambition fort légitime de la maintenir à l'état honorifique. Il venait en dernier lieu d'envoyer k Bonaparte la constitution de sa République> afin d'obtenir pour elle la ratification consulaire. Vivre indépendante sous la tutelle de la France, accueillir ses planteurs, ses commerçants et ses marins, leur accorder tous les privilèges compati^ blés avec la sûreté et la liberté de l'île, tel était alors le rêve de cette République que Toussaint Louverture avait en si peu de temps élevée au plus haut point de prospérité.
Voilà quelle était la situation de cette colonie au moment où, dans un simple but de domination et contre l'avis de tous les hommes compétents, Bona-
392 HISTOIRE DE NAPOLÉON l**.
parte se décida à déchaîner de nouveau sur elle toutes les dévastations d'une guerre impitoyable. Pour bien connaître les vues qui l'inspiraient ici, objet auprès duquel les péripéties de l'expédition ne sont que secondaires, il est nécessaire d'examiner de près toutes les pièces du procès. On s'attacha d'abord à rassurer les Anglais sur le but de l'expédition. Talleyrand reçut Tordre de leur exposer par une note* que dans cette entreprise le gouvernement français étaitguidé « moins par des conditions de finance et de commerce que par la nécessité d'étouffer dans toutes les parties du monde toute espèce de germe d'inquiétude et de troubles*;» on dirait aujourd'hui la nécessité de régénérer- Saint-Domingue. Il ajoutaitpour les apaiser tout à fait « que dans le cas où nous aurions reconnu l'organisation de Saint- Domingue, le sceptre du nouveau monde serait tôt ou tard tombé dans les m^ins des noirs. » Il fallait croire le cabinet anglais tombé dans l'imbécillité pour le supposer accessible à de pareilles craintes, et elles n'entrèrent pour rien dans sa détermination. Mais sans s'exagérer à ce point les dangers de la domination des noirs, les Anglais avaient beaucoup de griefs contre Toussaint Louverture dont l'exemple pouvait tôt ou tard trouver des imitateurs; ils n'étaient pas fâchés d'ailleurs de nous voh* engagés dans une lutte dont ils connaissaient mieux que nous les périls. Ils ne s'opposèrent donc nullement à l'expédition ; ils se contentèrent de
1. Ce qui n'empêche pas Napoléon de déclarer dans ses Mémoirai avec sa véracité habituelle «qu'il n'y a eu ni notes ^ ni pourparlers y ni négociations avec l'Angleterre pour VexpédUion de Saint-Domingue. » Noies et mélanges dictés à Montholon.