‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 81 sur 112 · Bonaparte à Talleyrand, 13 novembre · texte numérisé non relu

Bonaparte à Talleyrand, 13 novembre

la surveiller avec une déflance presque injurieuse, mais justifiée. Dans la note qui vient d'être mentionnée, Bonaparte annonçait nettement son intention « d'anéantir le gouvernement des noirs; » il ajoutait pour obtenir Tacquiescement des Anglais à ses projets, que ^ si le gouvernement reconnaissait et légitimait à Saint-Domingue la liberté des noirs ^ ce serait là un point d'appui pour la république dans le nouveau monde ; » il se proposait donc d'anéantir aussi cette liberté, puisqu'il se faisait d'avance un titre de cette intention aux yeux du cabinet anglais alors favorable à l'esclavage. Mais combien son langage était différent dans la lettre qu'il adressait en même temps à Toussaint Louverture : « Nous avons conçu pour vous de l'estime, lui disait-il, et nous nous plaisons à proclamer les grands services que vous avez rendus au peuple français. Si son pavillon flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves noirs qu'il le doit. Appelé par vos talents et la force des circonstances au premier commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et le Dieu de qui tout émane. La constitution que vous avez faite en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français.... Les circonstances où vous vous êtes trouvé ont rendu légitimes les articles de cette constitution qui pourraient ne pas l'être. Mais aujourd'hui que les circonstances sont si heureusement changées, vous serez le premier à rendre hommage à la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus illustres citoyens par les service^

31(i HISTOIRE DE NAPOLÉON 1".

que vous lui avez rendus et par les talents et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de vous.... que pouvez^vous dési^ rer? La liberté des noirs ? Vous savez que dans tous lei* pays nous l'avons donnée aux peuples qui ne l'avaient pas*. »

Ainsi il ne s'agissait plus ici nî d'anéantir le gouvernement des noirs, ni de toucher à leur liberté, mais seulement de modifier quelques articles de la consti*tution de Saint-Domingue et de rétablir la suzeraineté de la France. Il est vrai que cette lettre était portée par le capitaine-général Leclerc à la tête de vingt ou vingtcinq mille hommes, circonstance suffisamment significative. Bonaparte disait d'autre part dans Vexposé d& la situation de la République : * A Saint-Domingue, à là Guadeloupe, il n'est plus d'esclaves. Tout y est libre, tout y restera libre. A la Martinique, ce seront dci> principes différents. La Martinique a conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. »

En présence de toutes ces déclarations contradictoires, qui soiit loin cependant d'avoir une valeur égale, l'idée la plus naturelle pour éclaircir la question est de s'en référer aux instructions du général Leclerc. Mais ces instructions n'ont pas été publiées pour des motifs qu'il est trop facile de comprendre** Tout ce qu'on en sait, c'est que malgré les rigueurs exceèsives^

1. Bonaparte au général Toussaint Louverture, 18 novembre ISÔl.

2. On n'a sans doute pas oublié que, d'après une déclarattoii mémorable, les omissions et retranchements qui se remarquent dan» la Correspondance de Napoléon ont été conçus dans l'esprit qui aurait dirigé Napoléon lui-môme s'il avait eu à faire cette publication.

^u'il déploya à Saint-Domingue, Leclere resta fort audessous de ce qui lui avait été commandé ; Napoléon le lui repro(>he formellement dans ses Mémoires ; mais en lui reprochant sa désobéissance il se garde bien d'en faire o&nnaltre le vrai motif. Il assure que Leclere avait simplement Tordre d'enlever et d'envoyer en Europe tous Les officiers noirs au-dessus du grade de dief de bataillon; Tous3aint Louverture, ajoute-t-il, aurait servi en France comme général de divisiouy et les autres chefs auraient été admis dans leur grade. Il efit inutile de faire ressortir rinvraisemblance de cette ^ermèreasjsertiofl; quant à la première, elle soulève à peine un coin du voile. On peut heureusement supfiéer dans une certaine mesura à cette omission. Dans sa correspondance avec Leclere le Premier Consul fait plusieurs fois allusion à ces instructions, et le peu qu'il en dit en donne une idée assez complète pour ceux qui ont étudié ce caractère. Peu de temps après le départ de l'expédition, le 16 mars 1802, Bonaparte écrivait à Leclere : «c Suivez exactement mes instructions, et dès IHnstarU que vous vous serez défait de Tous^ saint, Chrislophe, Dessalines et des priaicipau^ brigands^ et que les masses de noirs seront désarmées, renvoyez sur le continent tous les noirs et hommes de couleur qui auraient joué un rôle dans les troubles civils*. »

Voilà pour le sort qu'il réservait dans ces instructions au citoyen illustre pour lequel il professait tant d'estime, et voilà ce qu'il entendait par « changer

1. « Le général Leclere, écrit à ce sujet M. Thiers, avait pour instruction de ménager Toussaint y de lui ofifrir le rôle de lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens acquis par ses officiers, îa garantie de la liberté des noir«. »

quelques articles de la constitution. >• Le mot « se défaire de Toussaint » dont le sens est très -clair dans la correspondance, se transforme dans les Mémoires en un grade de général de division.

Quant à la question de l'esclavage on en peut juger par voie d'induction. Personne n'ignore qu'il se hâta de le rétablir partout où il parvint à rétablir son autorité ; mais cela ne prouve pas, dit-on, qu'il en ait eu la pensée dès le début de l'expédition*. Il est bien difficile d'admettre que celuiqui rendait à l'esclavage aboli par notre législation son ancienne existence légale, non-seulement à la Martinique, mais à Tabago, à Sainte -Lucie, à la Guyane, aux îles de France et de la Réunion, eût maintenu une exception dangereuse pour la sécurité de nos colonies, à Saint-Domingue et à la Guadeloupe ; mais il y a plus, la façon dont il envisagea et remplit cet engagement à l'égard de la Guadeloupe démontre surabondamment qu'il n'a jamais eu la pensée de tenir ses promesses en ce qui concerne Saint-Domingue. Le rétablissement de l'esclavage était tout d'abord décidé dans son esprit, mais il jugeait nécessaire d'y employer des transitions, et ce projet ne devait être démasqué que graduellement. L'expédition de la Guadeloupe n'eut lieu qu'à la fin de mai 1802. Bonaparte, après s'être vainement efforcé d'en faire accepter le commandement au prévoyant . Bernadette qui le refusa, l'avait donné à Richepanse, *e lieutenant de Moreau, incomparable officier dont la vie glorieuse méritait une fin moins misérable que celle qu'allait sitôt lui apporter la fièvre jaune. C'est

Page 1