‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 82 sur 112 · Bignon · texte numérisé non relu

Bignon

SAINT-DtMINGUE. 397

par les mains d'un tel homme que Bonaparte avait résolu de faire rétablir Fesclavage à la Guadeloupe , au mépris des plus solennelles déclarations.

Mais il jugea convenable d'attendre que Richepanse fût arrivé dans Ttle pour lui faire connaître le rôle qu'il lui réservait. Un mois et demi environ après son départ, le 13 juillet 1802, il lui faisait écrire par Decrès, le ministre de la marine :

« En ajoutant à ces dispositions la recommandation de mettre la plus grande activité à faire passer d'une colonie à l'autre des secours de troupes selon qu'il sera nécessaire, on aura lieu d'être parfaitement tranquille, et nous serons à même de prendre toutes les mesures que nous jugerons à propos pour les colonies. La 'première de toutes parait être d'établir Vesclavage à la Guadeloupe comme il l'était à la MartiniquCy en ayant soin de garder le plu^ grand secret sur cette mesure et en laissant au général Richepanse le choix du moment de la publier. »

Cette recommandation, rapprochée de la note au cabinet anglais, des actes perfides et des cruautés atroces qui déshonorèrent notre expédition de Saint-Domingue, dit assez ce qu'ont pu être les instructions données au général Leclerc relativement à l'esclavage. Soumettra Tîle par la terreur ou par la force, désarmer les noirs, faire périr leurs principaux chefs, déporter les autres, tel était le début d'un plan dont l'esclavage formait le couronnement nécessaire. Ces calculs furent trompés : jamais résultats plus désastreux ne répondirent à une politique plus perverse; mais, comme il arrive d'ordinaire, les instruments supportèrent seuls le poids de l'expiation, loi his-

torique qui devrait mettre en garde les hommes contre leur inépuisable complaisance pour ceux qui disposent si légèrement de leurs destinées. On expédia à Saint-Domingue jusqu'à trente-cinq mille hommes, il en revint à peine quelques milliers. Quant au héros de la race noire, on sait comment, attiré dans un guet-apens par le général Leclérc, qui agissait à contre-cœur d'après les injonctions réitérées de Bonaparte, il fut envoyé en France et enfermé dans les cachots glacés du fort de Joux, où il périt au bout de quelques mois. Toussaint Louverture pouvait mourir, car il avait fait une grande chose, il avait prouvé au monde que les noirs étaient des hommes, et des hommes capables de se gouverner eux-mêmes, faculté qu'on leur avait toujours refusée jusque-là. Uort naturelle! ont soin de s'écrier nos historiens en mentionnant les bruits auxquels donna lieu cette fin prématurée, comme si le supplice prolongé auquel fut soumis ce fils des tropiques n'était pas mille fois plus cruel qu'une exécution judiciaire. Mais qu'est-ce que Tobscure agonie d'un pauvre nègre pour les nar- * rateurs attendris du martyre convenu de Sainte-Hélène ? Il est vrai que l'équitable avenir dira peut-être de l'un de ces deux hommes qu'il fut le rédempteur de sa race ; et de l'autre, qu'il fut le fléau île la sîenne.

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