Thiers
2. Cette séance n'est guère connue que par ce qu'en a dit Stanislas Girardin qui déclara lui-même au Premier Consul après la séance, « que Tàdoption du traité n'avait pas été un seul itistant douteuse* »
chiques. Us protestèrent vainement contre le mystère que leur imposait une majorité craintive, qui voulait que son vote seul fût connu de la France; mais» malgré toutes les précautions, le trait par lequel Ghénier ferma la discussion, retentit au dehors comme une parole de liberté; il restera comme l'arrêt même de l'avenir sur cette période de notre histoire : Nos armies, dit^ly ont combattu pendant dix ans pour que nous fussions citoyens y et nous sommes devenus des sujets ! Aim^ s'est accompli le vceu de la double coalition !
Ce mot prononcé dans le secret du huis clos^ rt comme l'expression d'une opinion individuelle, fut toute la censure qu'osa se permettre le Tribunatcontre le traité qui lui déplaisait. Il ne reprit la publicité des séances que pour voter, et son vote, seul témoignage légal de sa volonté, fut une approbation à soixantedix-sept voix contre quatorze. C'est là ce que Bonaparte et ses panégyristes ont appelé les provocations du Tribunat, c'est là le genre d'opposition que le Premier Consul déclarait incompatible avec son propre pouvoir; c'est là enfin ce qui lui faisait dire : «Les Tribuns sont des chiens que je rencontre partout*. » Quoi d'étonnant d'ailleurs? Il était alors sur le point de faire un coup d'État contre les sénateurs eux-mêmes, car il n'était pas jusqu'à l'opposition à genoux du Sénat qui ne lui parût insupportable et attentatoire à sa souveraineté. Trois places de sénateurs se trouvaient vacantes au Sénat; or, d'après la Constitution, ce corps devait choisir entre les candidats présentés par le Tribunat, le Corps législatif et le
l. Journal de Stanislas Girardin.
Premier Consul. Le Tribunal porta candidat pour la première de ces trois places Desmeuniers, homme qui votait habituellement avec la majorité; le Corps législatif avait porté Grégoire, un des caractères les plus irréprochables de ce temps. Quant au Premier Consul, il présenta d'un seul coup ses trois candidats : c'étaient trois militaires, Jourdan, Lamartillière et Berruyer. Et pour donner à sa présentation un caractère plus impératif, il la motiva par un message, ce qui était inconstitutionnel. La paix générale était, disait-il, une occasion « de donner aux armées un témoignage de la satisfaction et de la reconnaissance tionale. »
Le Sénat, qui avait alors une velléité non pas de résister, mais d'avertir, osa nommer Grégoire. L'ancien évêque de Blois n'avait marqué par aucun acte d'opposition contre le gouvernement consulaire; tout récemment il s'était démis de son siège avec le phis honorable désintéressement pour faciliter les négociations avec Rome. Le Premier Consul avait eu même recours à ses lumières en cette circonstance; il avait pris la peine de le tromper en lui demandant des conseils qu'il était bien décidé à ne pas suivre. Ce choix lui parut néanmoins une véritable révolte de la part d'une assemblée jusque-làsi docile. Il éclataen menaces contre Siéyès, auquel il attribuait cette nomination. Deux places restaient à pourvoir. Le Corps législatif et le Tribunat portèrent simultanément Daunou, l'esprit le plus libéral et le plus ferme, la probité la plus pure et la plus respectée qui eût survécu à nos tourments politiques. Cette double présentation donnait de grands avantages à Daunou, et sa nomination ne paraissait
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pas douteuse. Cette foi3 Bonaparte ne contint plus sa colère, et interpellant le Sénat en pleine audience : « Je vous déclare , dit-il aux sénateurs, que si vous nommez Daunou sénateur, je prendrai cela pour une insulte personnelle, et vous savez que je n'en ai jamais souffert aucune !... » Il prit ensuite à partie le vieux Rellermann et le malmena comme un écolier pris en faute. « Il y a parmi vous, ajouta-t-il, en fixa,nt ses regards sur Siéyès, des gens qui veulent nous donner un grand électeur, qui songent à un prince de la maison d'Orléans, le gouvernement a les yeux sur eux ^ » Rien n'était plus faux que cette accusation, et personne ne le savait mieux que Bonaparte, mais Siéyès s'était mis dans l'impossibilité de protester, et il dévora l'injure en silence.
Telles furent les avanies qu'encourut le Sénat pour avoir osé nommer Grégoire, homme inoflfensif, mais qui avait commis le crime de se montrer indépendant Jamais Tibère n'avait traité le Sénat romain avec un pareil mépris. Les sénateurs ne voulurent pas s'exposer une seconde fois à une scène qui disait assez tout ce dont son auteur était capable, et Daunou fut sacrifié; mais on conçoit quels trésors de haine une si mortelle humiliation devait amasser dans ces âmes condamnées à une invariable adulation et plus flétries encoro parle bienfait que par l'outrage. C'est à ces mômes hommes que Bonaparte reprocha plus tard leur ingratitude, récrimination qu'on appellerait naïve, si elle n'avait eu pour objet de tromper la postérité en surprenant la pitié des cœurs généreux.