‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 10 sur 48 · I. Carnot, Mémoire sur le i 8 fructidor · texte numérisé non relu

I. Carnot, Mémoire sur le i 8 fructidor

doutes. L’arrivée des renforts de l’arcliiduc rendrait inévitablement plus difficile la tâche du général Bonaparte, mais en revanche elle faciliterait d’autant celle de nos armées du Rhin; ces armées devant en effet recommencer la campagne en môme temps que lui pour concourir au môme but pèseraient d’un tioids d’autant plus lourd dans la balance, qu’elles ne trouveraient plus devant elles qu’un ennemi affaibli. Bonaparte n’ignorait pas que l’une de ces deux armées était commandée par Hoche, jeune homme plein de génie et d’ambition, qui avait déployé dans les obscures difficultés de la pacification de la Vendée un caractère supérieur et des qualités de premier ordre, et qui, arrêté par les lenteurs de Moreau et du Directoire, frémissait d’impatience de s’élancer sur rAliemagne. Enfin il ne pouvait lui échapper que la Xiaix imposée par un double triomphe, par notre armée du Rhin en môme temps que iiar notre armée d’Italie, aurait un caractère d’urgence bien plus irrésistible [Dour nos ennemis, et t)ar conséquent serait bien plus avantageuse pour la république, que celle qu’il pourrait imposer avec ses seules forces dans une campagne isolée.

Mais ces motifs, au lieu de le porter à attendre le concours de l’armée du Rhin, le décidèrent j)récisément à s’en x^asser et à devancer le moment qu’il avait iui-môme fixé pour l’ouverture de la camx^agne. En attaquant l’archiduc avant l’arrivée de ses rcnforls, il était sûr de le battre aisément et de le x^ousser devant lui jusque sous les murs de Vienne; s’il fallait le poursuivre plus loin, la situation du vainqueur

X'currait, il est vrai, devenir alors x^îds critique que

celle du vaincu ; mais Bonaparte était persuadé, et non sans apparence de raison, que la cour de Vienne accepterait la paix iilutôt que d’en venir à rextrémitê de sacriüer sa capitale. Les conditions de cette paix seraient sans doute moins avantageuses que celles d’un traité qu’il aurait dicté avec le concours de Hoche et de Moreau; mais elles seraient son ouvrage à lui seul, et il n’aurait à en partager la gloire avec personne.

Telles furent les considérations qui le déterminèrent à précipiter la re|)rise des hostilités. S’il donna X^eu de temps après un si grand éclat à ses x^laintes au sujet des retards des armées du Pdiin et du peu d’appui qu’elles lui prêtaient, ce fut tout autant pour l^révenir les justes rex^roches auxquels il s’était ex- X^osé par ces calculs si peu x^atriotiques, que par suite de l’embarras réel dans lequel il se trouva un instant placé, x^our avoir voulu agir tout seul. Il a lui-même écrit (17 mars 1797 au Directoire), que pour lui XU’ôter un concours efficace « les armées du PJiin auraient dû commencer en même temps que lui. » Pour obtenir ce résultat il y avait un moyen très-simxile, c’était de se concerter avec elles au lieu d’entrer en campagne sans consulter x)Grsonne. Le triomxfiie du général eût été moins éclatant, mais l’avantage conquis eût été x^lns solide et l’on n’eût xias été entraîné ù trahir et à sacrifier Venise x^ORi’ indemniser l’empereur.

Ce dénoûment déxfiorable d’une guerre si longtemus soutenue au nom de la liberté et du droit des

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peuples, x^Grsonne ne l’entrevoyait encore, quelque prochain qu’il fût déjà, ou du moins aucun de ceux

qui commençaient à le pressentir ou à le préparer n’osait encore l’avouer ouvertement. Clarke avait offert au marquis Gherarclini, ministre d’Autriche à Turin, une cession partielle des États vénitiens; mais cette proposition était restée ensevelie dans la pénombre des mystères diï)lomatiques. La neutralité persistante de Venise avait bien pu paraître à Bonaparte et au Directoire un prétexte suffisant pour « tirer d’elle quelques millions, » mais elle n’était pas un crime de nature à motiver aux yeux du monde la totale destruction de cette république. C’était assez de l’en avoir punie en occupiant ses places fortes et en faisant peser sur elle tous les maux de la guerre. Malgré ces justes griefs envenimés i)ar l’antipathie violente que nos idées démocratiques devaient inspirer à la plus vieille aristocratie de l’EuroiDe, Venise n’avait répondu que par des refus aux instances multipliées de l’Autriche pour l’entraîner dans son alliance. Peu de temps avant l’ouverture de la campagne contre l’archiduc, elle nous donna un nouveau gage de ses bonnes intentions en repoussant également les avances de la Prusse qui lui tendait la main en haine de l’Autriche. Elle se priva ainsi d’une chance précieuse par crainte de mécontenter les deux iDuissances belligérantes. Mais Venise avait aussi refusé de s’allier à nous : ce tort effaçait tous ses titres à notre équité. Malgré tout le parti que nous en avions déjà tiré contre elle, on vit bientôt le Directoire s’emparer de nouveau de ce tort pour s’efforcer de le grossir encore en le transformant en conspiration : il venait d’acquérir la certitude que l’empereur ne voulait pas être indemnisé en Allemagne, mais en Italie. Ses fa-

miliers et ses conüdents commencèrent à dire à voix basse que les États de Venise ï)ourraient bien fournir cette indemnité tant cherchée. Quirini, l’ambassadeur de Venise à Paris eut vent de ce bruit et s’empressa d’en faire part à la seigneurie. (Dépêche du 25 janvier 1797.)

C’est alors que les armements vénitiens vinrent nous offrir de nouveaux prétextes. Cette mesure, inspirée dans l’origine par les excès de notre occupation et par la crainte qu’inspiraient les convoitises autrichiennes, n’avait eu d’abord pour objet que la défense des lagunes : plus tard des abus intolérables l’avaient fait étendre aux États de terre ferme sans cesse foulés et spoliés par les armées ennemies; enfin elle était mille fois justifiée maintenant par la révolte déjà menaçante dans plusieurs villes. Nous avions le droit de prendre nos précautions contre cette levée de boucliers, mais nous ne pouvions faire un crime à la République d’un acte de légitime défense. La fermentation qui venait d’éclater était notre ouvrage ; elle était étroitement liée à la propagande démocratique dont nous venions d’allumer le foyer dans la Lombardie et dans la Cispadane; elle tenait uniquement à notre présence qui seule lui permettait de se manifester. Nous avions trouvé dans les États vénitiens les éléments de mécontentement qui existent dans tout pays, et qui ne peuvent se produire que grâce à la présence d’une année étrangère, à laquelle ils empruntent une puissance qu’ils n’auraient jamais eue par eux-mêmes. Il était fticheux d’avoir aidé à leur manifestation, mais les développer était d’une souveraine iniquité; le Direo-

toîre pour arriver à ses fins conçut le plan d’encourager sous main la révolte et en même temps d’interdire à la République tout moyen de se défendre. Lorsqu’elle montra rintention de réprimer les tentatives de ses ennemis, le journal qui servait d’organe au gouvernement français publia un article qui était un véritable appel à l’insurrection des provinces de terre ferme.

« Dès à présent, y disait-on, toute la partie des États de Venise qui est en deçà de l’Adige peut se déclarer sans avoir à craindre que les Vénitiens tentent de la soumettre de nouveau au despotisme aristocratique. Dès à présent, Bergame, Brescia, Gôme, Pescliiera, etc., peuvent se réunir à la république lombarde; les habitants disposés à prendre ce parti sont en grand nombre. Après ce qu’ils ont souffert de la présence des armées, ils n’espèrent pas d’autre dédommagement que de recouvrer leur liberté. Le reste de l’État de Venise sera encore quelque temps le théâtre de la guerre et restera dans l’indécision ; mais il est aisé de prévoir qu’il se déclarera aussi indépendant. La faiblesse du gouvernement vénitien est aujourd’hui connue de ses propres sujets; sa seule force était dans l’opinion et l’opinion est changée. Quoi qu’il puisse arriver, ce gouvernement terroriste touche à sa fin. »

Ce reproche de terrorisme était au moins singulier dans la bouche des directeurs, adressé à un gouvernement qui, dans les deux derniers siècles de son histoire, était loin d’avoir égalé le nombre des proscriptions que le Directoire décréta en une seule

année. Quant à l’article, il était destiné à provo-

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quer le soulèvement qui était nécessaire pour qu’on pût disposer plus facilement de ces provinces. Ces paroles étaient le programme exact des événements qui allaient s’accomplir dans les États vénitiens ; mais le général Bonaparte alors sur le point d’entrer en campagne ne trouvait pas que le moment fût venu de rompre avec Venise ; il l’écrivit au Directoire (7 mars 1797), et se borna à se plaindre au provéditeur Battaglia des persécutions que les agents de la République exerçaient, selon lui, contre les amis de la France. A la veille d’abandonner pour ainsi dire Tltalie à elle-même, il éprouvait le besoin de laisser derrière lui une situation pacifiée, sauf à prendre sa revanche X->Ius tard. Il avait conclu de son chef avec le roi de Sardaigne un traité qui lui assurait le concours actif de cet État, mais le Directoire refusa de le ratifier. Le général tenta un dernier effort auprès de la République de Venise.

Il fit venir le procurateur François Pesaro, qui était alors un des personnages les plus influents de la République, et s’efforça de le gagner à ses vues par ce mélange de menaces et de caresses qu’il savait si bien employer pour subjuguer ses adversaires : « Venise voulait arrêter ce qu’elle ajDpelait ses ennemis, c’est-à-dire, en réalité, les amis de la France; elle courait à sa ruine. Elle ne jiouvait croire que lui, Bonaparte, la laisserait faire, car il tenait Venise à sa merci. Tous les États de terre ferme étaient prêts à faire explosion ; il n’avait qu’un mot à dire pour que la République fut réduite à ses lagunes. Que ne s’alhait-elle avec lui? Tout le mal était prévenu; il lui garantissait ses États contre la révolution, et la Répu-

LES PRELIMINAIRES DE r. vj 13 .

blique en serait quitte pour inscrire au Livre d’or les principales familles de terre ferme, condition dont il ne faisait pourtant pas un sine quâ non. » Pesaro promit d’en référer au sénat et partit pour Venise.

Cette ouverture ne devait pas plus être agiéée que les précédentes, et pour qui a étudié de près ces événements il est certain qu’une alliance n’eût pas mieux sauvé Venise que .ne le ût la neutralité; la force seule l’eût efficacement servie dans quelque sens qu’elle se fût déployée. Quoi qu’il en soit, il résulte clairement des paroles de Bonaparte comme de ses actes que, tout en protestant, en toute occasion, de son intention de ne pas intervenir dans les querelles intérieures de la République, il entendait couvrir d’une complète impunité tout ce qu’entreprendraient ceux qu’ii nommait les amis de la France; qu’il prenait d’avance parti pour eux, et qu’en cela il s’inspirait si peu des principes et des sympathies d’après lesquels il disait se régler, qu’il s’offrait de lui-même à les livrer au ]prix d’une alliance avec cette « perfide aristocratie », pour employer les expressions dont il se servait, et que nos historiens ont adoptées après lui (10 mars).

Le lendemain de cette entrevue, le général Bonaparte ouvrait la campagne contre farchiduc Charles. Cette campagne ne iDOUvait réussir qu à la condition d’être très-rapide; mais, cette fois, les obstacles étaient plutôt le fait de la nature, du climat, de la saison et du terrain, que celui de l’ennemi ; car si 1 ennemi n’était pas prêt, les Alpes étaient encore couvertes de neige, et il fallait les franchir pour marcher sur Vienne. On pouvait les aborder par trois points diffé-

ronts, par le Tyrol, par la Garinthie et par la Carnlole. De ces trois routes, celle qui débouchait dans la Garinthie au col de Tarvvis était celle qui conduisait le plus directement à Vienne. Selon les calculs de Bonaparte, l’archiduc Charles avait tout intérêt à se cantonner dans le Tyrol, pays dont la population était très-belliqueuse et attachée à la monarchie, dont les défilés étaient faciles à défendre, et où il serait beaucoup plus rapproché des renforts qu’il attendait. On ne pouvait rien tenter de sérieux d’un autre côté tant qu’on ne l’en aurait pas chassé. Mais le prince, qui n’avait pas, comme son adversaire, l’avantage d’être au service d’une république, était tenu de se conformer, comme un simple officier, aux plans du conseil aulique, qui lui faisaient un devoir de couvrir Trieste. Il n’avait donc laissé dans le Tyrol qu’un corps de quinze mille hommes, sous les ordres de Laudon et de Kerpen ; un autre détachement encore plus faible couvrait la route de Garinthie, sous les ordres de Lusignan; enfin, il se tenait en personne vers Pordenone, entre la Piave et le Tagliamento, couvrant la route qui conduit à Trieste et en Carniole.

Les dispositions de Bonaparte étaient à la fois simples et hardies. Laissant en Italie Kilmaine et Victor, pour surveiller Venise et le pape, il avait dirigé sur le Tyrol le général Joubert, jeune officier qui s’était déjà illustré dans cette province et qui était devenu en peu de temps un des chefs les plus brillants de l’armée. Joubert avait sous ses ordres un corps de près de vingt mille hommes; il ne devait commencer que plus tard son mouvement. Il avait pour tàciic de re-

pousser Laiiclon et Kerpen au delà des Alpes, par le col du Brenner; de là il nous rejoindrait en Garintliie, par la route qui va de Brixen à Villacli, pour niarclier sur Vienne avec le reste de 1 armée.

Quant au général en clief, qui désirait avant tout s’assurer du chemin le plus court pour s’avancer sur cette capitale, ce qui était son but principal, il se hâta de mettre à profit la faute que les instructions du conseil aulique imposaient à son adversaire, en lançant Masséna sur la route de la Ponteha qui aboutit au col de Tarwis. Cette opération allait tout d’abord nous rendre maîtres des débouchés de la Garinthie. Masséna, ne trouvant devant lui que le corps de Lusignan , le battit sans peine et fit prisonnier le général lui-

même.

Ge mouvement permît à toute l’armée de passeï la Piave ï)vesque sans coup férir, et fidèle à ses instiuctions l’archiduc se retira derrière le Tagliamento, couvrant Trieste de préférence à la Ponteha. G’ est derrière ce torrent que, le 16 mars au matin, 1 aimée française trouva les Autrichiens rangés en bataille à peu de distance de Valvasone. Le Tagliamento est guéable sur la plus grande partie de son parcours. L’armée se disposa en conséquence à le traverser, mais Bonaparte après une courte canonnade et quelques charges de cavalerie, trouvant l’ennemi mieux préparé qu’il ne s’y attendait, donna l’ordre d’établir le bivouac et de faire la soupe. L’ archiduc, trompé par ce stratagème, fit un mouvement de retraite et rentra dans son camp. Ce mouvement n’est pas plutôt exécuté que les soldats français reprennent les armes : la division Bernadotte s’élance dans la rivière, et

Tennemi, à son retour, la trouve tout entière rangée en bataille sur l’autre rive. La seconde ligne traverse le torrent avec le même bonheur. L’archiduc avait des forces inférieures aux nôtres, il résista pourtant avec fermeté pendant quelques heures , mais se voyant tourné par une de nos divisions, il dut battre en retraite en nous abandonnant des x^risonniers et huit pièces de canon.

Pendant ce temx^s, Masséna, X30ussant devant lui les débris de Lusignan, s’était emx^aré des gorges de la Ponteba et s’ai:>i3rochait du col de Tarwis. L’archiduc, comprenant l’imx^ortance de ce x^oste, détacha trois divisions sous les ordres de Bayalitsch et les dirigea sur Tarwis, x^ar un chemin détourné qui remontait le cours de l’Isonzo et x^assait par Gax^oretto. Mais Masséna, ayant sur ce coiq^s une avance de plusieurs marches, devait arriver au col avant lui, et x>ar là môme couper toute retraite à Bayalitsch, car déjà Bonax^arte avait lancé à sa poursuite, dans la vallée de risonzo, la division Guyeux. Il fallait donc à tout X^rix arrêter IMasséna. L’archiduc courut de sa personne à Klagenfurth, se mit à la tête d’une division qui s’y trouvait, rallia les débris de Lusignan et vint prendre x^osition en avant du col de Tarwis, d’où il put sans x^eine refouler une avant-garde de Masséna. Celui-ci y arrivait à marches forcées. De l’occupation de Tarwis déx^endait maintenant le sort de la campagne, car si l’archiduc perdait les divisions de Bayalitsch, il n’était plus désormais en état de nous opposer une résistance sérieuse. On le comprenait des deux côtés. Un combat acharné se livra sur ces âpres sommets, couverts de glace. L’archiduc se battit

avec un courage désespéré et fut j)lusieurs fois sur ie point d’être fait prisonnier; mais après de longs efforts, ses troupes cédèrent et furent rejetées sur Vil la cil. La route de Vienne était ouverte.

L’archiduc repoussé, Masséna attendit Bayalitscli. Celui-ci, croyant sa retraite assurée, continuait à remonter en courant la vallée de l’Isonzo, iioursuivi l’épée dans les reins par le général Guyeux. En apjirochant de Tarwis, il s’aperçut enfin qu’il était pris entre deux feux. Démoralisé et vaincu d’avance, il ne fit qu’une défense insignifiante et se rendit avec cinq mille hommes. Le reste de ses soldats se sauva à travers les montagnes.

Les quartiers généraux des deux armées étaient restés en face l’un de l’autre, sur la route qui conduisait en Garniole par Palma-Nova et Gradisca. Palma~Nova, qui était une forteresse vénitienne, ne fut pas défendue par les Autrichiens et nos troupes l’occupèrent; mais ils essayèrent de tenir dans Gradisca. Bernadotte iiarut le i^remier devant cette place avec sa division. Les soldats de Bernadotte, formés dans l’armée du Rhin, avaient moins de fougue, d’élan et d’ardeur révolutionnaire que ceux de l’armée d’Italie. Ceux-ci raillaient volontiers la réserve et le hon ton de leurs manières. En revanche ces soldats de nos provinces du Nord avaient, avec plus de tenue et de discipline, une fermeté admirable sous le feu. Sans leur inébranlable solidité, jamais Moreau ne fût parvenu à exécuter cette miraculeuse reli-aite, dans laquelle l’armée s’était montrée aussi grande que son capitainc. Leur retenue et leur modération étaient si connues, que les villes italiennes se disputaient à

qui les aurait pour garnison ^ Ces vaillantes troupes s’étaient déjà placées au premier rang à la bataille du Tagliamento; mais ce succès n’avait fait qu’aiguiiionner leur émulation, et elles ne furent pas plutôt devant Gradisca qu’elles résolurent de l’enlever d’assaut à elles seules. Mais leur attaque rencontra des obstacles matériellement insurmontables, et quatre à cinq cents hommes tombèrent inutilement devant des remparts qui n’auraient pas résisté à une tentative mieux combinée. Sérurier ayant en effet amené des troupes et du canon sur les hauteurs voisines, la place capitula immédiatement et la garnison se rendit.

Après ce dernier coup, une simple division suffisait pour prendre i^ossession de Trieste et de la Garniole. Bonaparte laissa le commandement provisoire de ces provinces à Bernadotte, avec l’ordre « de mettre hors des portes de Palma-Nova le gouverneur et toutes les troupes vénitiennes, » sans prendre la i^eine , celte fois, d’articuler un grief et simplement parce que celle forteresse était à notre convenance. Le général en chef put alors (28 mars) remonter à son tour la vallée de l’Isonzo, marquée par le désastre de Bayalitsch, et descendre en Garinthie, par le col de Tarwis, avec le gros de son armée. A Villach, il se trouva en Allemagne. Les habitants montraient beaucoup de douceur et les dispositions les plus hospitalières. Bonaparte leur adressa une proclamation , datée de Klagenfurth : l’armée française venait non en conquérante, mais en amie. Loin d’apporter avec elle les cafamités de la guerre, elle n’avait d’autre but que de

forcer l’empereur à la paix. Quant à cette guerre détestée des peuples, elle était l’ouvrage d’un ministère vendu à l’Angleterre. « Eh hien l disait-il , malgré l’Angleterre et les ministres de la cour de Vienne, soyons amis. La République française a sur vous les droits de conquête, qu’ils disj)araissent devant un contrat qui nous lie réciproquement. Vôus ne vous mêlerez plus d’une guerre qui n’a pas votre aveu; de mon côté, je protégerai vos proiDriétés et je ne tirerai de vous aucune contribution, n

Cependant Joubert était encore cantonné dans le Tyrol. Le général en chef lui avait laissé l’ordre d’attendre là qu’on lui donnât avis de commencer son mouvement, avec des instructions dont l’article 3 était ainsi conçu : « Beaucoup cajoler les 2 ^rêires et chercher à se faire un parti parmi les moines » (en date du 15 mars). Bonaparte, qui traitait les difficultés morales comme les obstacles matériels, ne lui laissa que quelques jours pour réaliser ce ijrogramme où se traduisait si bien sa propre politique. Joubert était immobile sur le Lavis, tenant en respect les deux corps de Kerpen et de Laudon, lorsqu’il reçut l’ordre de les rejeter au delà du Brenner, et d’opérer sa jonction avec l’armée par la chaussée de la Carinthie. Joubert s’acquitta de cette tâche avec sa supériorité accoutumée. Dérobant sa marche à Laudon, il concentra toutes ses forces contre Kerpen, qu’il battit complètement à Saint-Michel. Les Autrichiens y perdirent cinq mille hommes tués ou blessés. 11 attaqua ensuite Laudon à Newmarkt et lui ût éprouver un sort pareil. Leurs débris se rallièrent à Glausen, dans une très-tbrle position, non loin de Bolzano. lis s’y

renforcèrent d’une division venue du Pdiin. Joubert ne les en chassa pas moins le 2k mars et de là les poursuivit jusqu’au pied du Brenner, qu’ils franchirent à la hâte et dans un état de complète désorganisation. N’ayant plus à craindre aucun danger immédiat dans le Tyrol, et comprenant, selon la pensée de Bonaparte, que tout ce qui pourrait s’y passer était désormais très-secondaire, Jouhert ramena ses troupes à Brixen et là prit à droite la chaussée qui va du Tyrol en Gajinthie.

Depuis que l’armée avait quitté l’Italie, des événements que nous avions rendus inévitables, et qu’il nous eût été facile de prévenir, venaient de s’accomplir dans les États vénitiens. La fermentation à laquelle ces xDrovinces étaient en proie au moment où nous les avions quittées n’avait pu que s’accroître depuis notre départ. A toutes les causes de troubles que nous avions apjiortées dans ce malheureux pays, à l’occupation de ses forteresses, au désarmement de ses garnisons, au jiillage de ses arsenaux, à la détresse produite par nos réquisitions, à la destruction des châteaux que le voisinage d’une place forte condamnait à être rasés, à une inquisition tyrannique qui violait le secret des lettres et ne respectait pas môme les dépêches du gouvernement, était venue s’ajouter une prox^agande politique qui, trouvant x>eu d’échos dans les classes i^opnlaires, généralement affectionnées au gouvernement de la seigneurie, avait rencontré des adex)tcs ardents au sein des familles aristocratiques de la terre ferme, jalouses de la noblesse du Livre d’or et exclues de toute participation aux affaires. Cette exclusion légitimait assurément leur

mécontentement, mais elle ne pouvait cesser du fait d’une ingérence étrangère sans iDorter un coujd mortel à l’indépendance vénitienne.

Deux partis se trouvaient donc en présence dans les États vénitiens : l’un qui nous haïssait pour tous les maux que nous lui avions apportés et que nous lui faisions redouter encore, il se composait de l’immense majorité de la population ; l’autre, qui était en petit nombre, mais qui se sentait soutenu et avait placé en nous toutes ses espérances. En dépit des instructions ostensibles laissées par Bonaparte au général Kilmaine, en dépit de ses déclarations solennelles au sujet de la position d’impartialité qu’il se proiDosait de garder, il encourageait visiblement ce dernier parti, car au point où il avait conduit les choses, il ne pouvait rester neutre, lors même qu’il l’eût sincèrement désiré. Bonaparte considérait cette minorité comme son point d’appui naturel en cas de rupture avec Venise; il comj)tait sur les prétextes et les facilités qu’elle allait lui offrir par ses agitations; il reprochait donc en toute occasion aux agents du gouvernement vénitien les précautions qu’ils croyaient devoir prendre contre elle, feignant de les regarder comme dirigées contre nous; il leur déclarait enfin qu’il n’entendait permettre ni arrestations ni persécutions, ce qui était la idIus efficace des connivences, puisque c’était autoriser l’attaque et enchaîner la défense. A ces encouragements indirects se joignaient les actives provocations des j)atriotes lombards, à qui on avait insinué adroitement que la Lombardie n’avait de chance d’être affranchie après la guerre que dans le cas où, grâce à quelques adjonc-

lions de territoire , elle pourrait former un tout assez compacte et assez fort pour subsister par lui-même. ;

Ainsi nous avions intéressé leur liberté à détruire celle de leurs compatriotes, et ils étaient d’autant jdIus ;

enti’eprenants qu’ils se sentaient assurés de l’impunité. Mais, pour agir par l’entremise de semblables 4

insti’uments , ce n’était pas moins la France qui I

agissait. 1

Le 8 mars, le mouvement révolutionnaire prédit par le publiciste du Directoire fut annoncé comme imminent j^ar le podestat Ottolini, dans un rapport daté de Bergame. Il en dévoilait de point en point le plan et la marche; il en nommait d’avance les !

auteurs et acteurs. A leur tête devait figurer, et figura I

en effet, le chef de la légion lombarde, Lahoz, qui |

servait en réalité dans notre armée, puisqu’il recevait les ordres de Kilmaine. Ces renseignements avaient été fournis à Ottolini par un de nos adjudants généraux nommé Landrieux, qui d’une part excitait les Brescians et*les Bergamasques à la révolte, et de l’autre recevait de l’argent des inquisiteurs en leur dénonçant la conspiration. Bonaparte, toujours si obstiné à nier toute participation de nos officiers à ces menées, fut cependant le premier à dénoncer plus tard au Directoire ce double jeu de Landrieux lorsqu’il eut à se plaindre de lui (lettre du 14 novembre 1797). L’explosion eut lieu le 12 mars. Quelques centaines d’habitants de la ville de Bergame, secondés t)ar des patriotes lombards, se soulevèrent et proclamèrent une nouvelle municipalité. Ottolini, qui avait des troupes, voulut résister; mais le commandant français qui occupait la citadelle l’en empêcha, sous prétexte

qu'il avait pour consigne de maintenir l’ordre. Les patrouilles vénitiennes reçurent rintimation de se retirer, sous i3eine d’être accueillies à coups de fusil, et comme elles étaient inférieures en nombre elles obéirent. Le lendemain Ottolini sortit de la ville, et Bergame se déclara réunie à Milan.

Deux jours après, Brescia imita Bergame. Une centaine de Brescians et de Bergamasques se j)Léscntèrent aux portes de la ville, déclarant qu’ils étaicnl suivis de plusieurs milliers de Cisalpins et de Français, ce qui était faux. Battaglia, qui était le provéditeur de Brescia, soit crédulité, soit connivence, leur laissa faire tout ce qu’ils voulurent. Ils désarmèrent la garnison, s’emparèrent des postes, emprisonnèrent les magistrats. De Brescia , les insurgés se dirigèrent sur Salo, où la révolution eut le môme succès. (17 mars.) Dans ces trois villes, les troupes françaises ne prirent aucune part directe et patente au mouvement, mais il est dérisoire de prétendre qu’elles ne l’appuyèrent pas, puisqu’elles ne permirent nulle part aux défenseurs du gouvernement vénitien d’agir. Les commandants français protestaient que

jamais de leur respect pour la neutralité, mais en môme tem^DS ils poussaient et soutenaient Lalioz et ses Lombards qui étaient placés sous leurs ordres. Bientôt il ne leur suffit plus d’ôter au gouvernement vénitien tout moyen de défense dans les villes qu’ils occupaient, ils attaquèrent ouvertement le parti qui se prononça pour lui. Une contre-insurrection s’étant foiunée à la suite du mouvement de Bergame, dans les campagnes dont les habitants étaient unanimement restés fidèles à la république, Kilmaine donna

l’ordre à Lalioz de marcher contre eux et de les désarmer, mesure qui ne pouvait manquer d’amener des représailles sanglantes. Ainsi, des deux insurrections en sens contraire que notre occuj^ation avait fait naître dans les États vénitiens, l’une, qui était le fait d’une infime minorité, était ouvertement patronnée et protégée par nous, l’autre, qui comprenait la population i)resque tout entière, était dissipée par les armes, et nous condamnions à une humiliante impuissance le seul pouvoir qui eût pu s’interposer utilement entre les deux partis. Ces deux faits ont une évidence qui n’a pu être atteinte par l’obscurité et la confusion qu’on s’est efforcé de répandre sur ces événements par un patriotisme étroit, inintelligent, incompatible avec les sévères lois de l’histoire. Les peuples, comme les individus, n’ont qu’un seul moyen d’éviter les fautes nouvelles, c’est de discerner et de reconnaître loyalement les fautes passées.

Lorsque ces nouvelles parvinrent à Venise, le sénat vit du premier coup d’œil le parti que ses ennemis allaient en tirer contre lui; il en fut épouvanté. Convaincu que tout dépendait de la France, il s’adressa à Lallement, notre ministre à Venise, invoqua ses conseils comme pour mieux indiquer qu’il se mettait à notre discrétion, lui demanda si dans ce danger la République i>ouvait compter sur notre amitié. Lallement réi^ondit avec l’ambiguïté dont notre politique lui faisait une obligation; il promit d’en référer à son gouvernement, et, en attendant, conseilla d’accorder des réformes de nature à contenter les insurgés de terre ferme. Cette i^roposition fut mise en délibération dans le grand conseil. On y reconnut en principe

la convenance et même la nécessité d’apporter ques changements à la vieille constitution de Vc mais on déclara en même temps qu’une telle cession, dans un pareil moment, aurait tou inconvénients d’un acte de faiblesse et, en c quence, on décida qu’elle serait ajournée. Cei3ei

on voulut consulter le général Bonaparte pour lui donner une marque éclatante de déférence, et on lui envoya deux députés, dont l’un était François Pesaro, le môme négociateur qui lui avait déjà été adressé.

Les deux députés le rejoignirent à Goritz, où se trouvait encore en ce moment notre quartier général. Ils lui exposèrent les événements de Bergame et de Brescia; ils lui représentèrent que l’insurrection ne

nir les garnisons vénitiennes. Le général s’y refusa d’une façon absolue, mais il offrit de faire lui-même rentrer les insurgés dans le devoir, si Venise voulait leur faire des concessions. De fait, il lui eût sufû de dire un mot, de faire un signe pour obtenir ce résultat ; mais, i30ur l’y décider, il fallait que la Piépublique se mit à sa discrétion. Le seul moyen de salut pour Venise était, selon lui, de se lier étroitement au Directoire et de se jeter dans les bras de la France. Et il cita aux envoyés l’exemple du roi de Sardaigne, exeni];)le qui prouvait seulement combien ses conseils étaient peu sincères, car dans sa correspondance avec le Directoire il ne parlait jamais de la Sardaigne que comme d’une puissance qui s’était i^erdue et suicidée en se mettant à notre merci. Les envoyés

pourrait être réprimée tant que ces places seraient occupées par des troupes françaises; ils le i)rièrent enfin de vouloir bien permettre qu’on y laissât reve-

YénUiens étaient trop pénétrants pour se méprendre sur la portée d’une telle ouverture. Ils rappelèrent au général que la politique de Venise était la neutralité. Dans une seconde entrevue, Bonaparte leur dit que le sénat pouvait agir à ses risques et périls, et que, quant à lui, il en référerait au Directoire. Les députés le supplièrent (rapport de François Pesaro) de vouloir bien , maintenant que son armée entrait sur le territoire autrichien, alléger les charges qui pesaient sur le gouvernement vénitien et lui rembourser ses avances. Là-dessus, le général leur déclara XDéremptoirement que son intention était au contraire de tirer plus que jamais ses ressources du territoire vénitien, x:>our ne pas indisposer les populations allemandes, et que son désir était que Venise lui fournît un subside d’un million ]3ar mois pour remplacer le système des réquisitions. Les envoyés s’étant récriés sur la pénurie de leur trésor, Bonaparte leur dit que le sénat n’avait qu’à s’emparer des fonds que le duc de Modène, l’Angleterre et la Russie avaient en dépôt à Venise. Sur quoi il les congédia, très-embarrassés du parti que leur gouvernement aurait à prendre, car Bonai^arte, ainsi qu’il l’écrivit au Directoire (lettre du 2k mars) en lui rendant comjDte de cette entrevue, n’avait eu d’autre but que « de gagner du temps et il y avait réussi, tout en rendant leur situation plus mauvaise.

Venise, la puissance neutre, et à qui on prodiguait le titre d’amie, était traitée mille fois jdIus durement (jue le territoire ennemi, dont on voulait ménager les habitants en ne faisant peser sur eux aucune charge. Le général, en dépit de ses assurances ami-

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cales, ne s’était engagé à rien et avait laissé tout entière à Venise une responsabilité que chaque jour rendait j)lus embarrassante et id 1 us terrible. Bonai^arte assure dans ses Mémoires qu’en se séparant des envoyés il leur dit : « Prenez-y garde! ce que j’eusse pardonné à Venise quand j’étais en Italie, serait un crime irrémissible quand je serai en Allemagne. Si mes soldats étaient assassinés, mes convois inquiétés, mes communications interrompues, votre République cesserait d’exister; elle aurait prononcé sa sentence.» Cette phrase si importante ne se trouve ni dans le rapport si minutieux des envoyés vénitiens, ni dans le compte rendu que Bonaparte adressa au Directoire; elle est même en contradiction avec ce dernier récit, qui présente les choses sous un tout autre jour, et dans lequel le général conclut en disant : « Je crois que j’ai renvoyé M. Pesaro fort content, et nous nous sommes quittés très-bons amis, )> ce qui exclut ce ton menaçant et impératif- Mais l’art qui raconte éprouve quelquefois plus de scrupules que la conscience qui a agi; les événements qui allaient suivre avaient besoin d’être préparés.

Pendant ce temps, l’ambassadeur de Venise à Paris avait fait près du Directoire une démarche analogue; mais le Directoire n’ayant plus, à l’égard de Venise, d’autre politique que le désir de profiter des événements qu’il avait rendus inévitables, renvoya les Vénitiens à Bonaparte, de même que Bonap>arte les avait renvoyés au Directoire. Il prétexta l’impossibilité de prendre un parti avant d’avoir reçu le rapport du général. Et Quirini ayant insisté pour qu’on i:>ermît à son gouvernement de faire rentrer Bergame dans le

devoir, puisqu’on prétendait ne pas s’immiscer dans les affaires de la République, un directeur lui répondit crûment que les Français étant les plus forts, c’était à eux à commander dans la ville tant qu’ils l’occuperaient. L’ambassadeur comprit, avec une parfaite perspicacité, le but de ces temi^orisations et l’expliqua en détail à son gouvernement. Le Directoire, disait-il, pour faire la paix avec l’Autriche, avait besoin de lui offrir des compensations en Italie ; il y encourageait donc sous main les révolutions, parce que les révolutions auraient pour effet de rendre plus facile un remaniement de territoire. Et l’ambassadeur revenait sur le projet qu’il avait déjà dénoncé dans ses dépêches antérieures. « Il avait, assurait-il , les plus fortes et les plus sérieuses raisons de craindre que les provinces vénitiennes ne fussent affectées à cette compensation qu’exigeait l’Autriche, et ne devinssent le gage de la paix entre les deux puissances. »

Les choses en étaient là, lorsqu’un fait nouveau et d’un caractère plus significatif que tout ce qui avait X^récédé, vint accélérer les événements qu’on attendait et acheva de donner à la situation sa vraie couleur. Le 27 mars, un détachement de cavalerie française se présenta aux portes de Crème, jDlace qui avait été jusque-là laissée aux Vénitiens comme étant sans imx)ortance pour nous. On lui refusa l’entrée de la ville et les ponts furent levés; mais il insista, sous prétexte qu’il ne ferait que la traverser. Admis dans la place sur cette assurance, au lieu de partir le lendemain ainsi qu’il s’y était engagé, il ouvre les barrières et introduit dans la ville deux nouveaux détachements qui désarment la garnison, chassent les

magistrats, s’emparent, comme on avait lait partout, des magasins et des caisses publiques, puis déclarent la ville de Crème libre comme Brescia et Bergame.

A ce 'nouvel acte d’hostilité, les montagnards répondirent en fondant sur Salo où ils tirent trois cents prisonniers, parmi lesquels deux cents Polonais appartenant à notre armée et quelques Français. A partir de ce moment la guerre, déjà existant de fait entre notre corps d’occupation et les montagnards insurgés, devint plus sérieuse et se traduisit, d’une part, i^ar des coups de main sur des détachements et des groupes de soldats isolés, de l’autre par des incendies et des dévastations impitoyables. Le hasard semblant conspirer avec nous la perte de la République voulut que la réapparition des troupes autrichiennes dans le Tyrol, que Joubert avait laissé presque entièrement dégarni j)our faire sa jonction avec Bonaparte en Garinthie , vînt encore encourager l’insurrection en faisant croire à des revers qui n’existaient pas en réalité. De faux bruits, habilement propagés par les émissaires autrichiens, accrurent la confiance des montagnards, en même temps que la rigueur de nos mesures répressives mettait le comble à leur exaspération.

Cependant Bonaparte descendait du haut des Alpes noriques à la poursuite de l’archiduc, qui ne j)ouvait nulle part l’arrêter sérieusement, et se contentait de lui céder iDas à pas le terrain en se retirant sur Vienne. De Villach il avait gagné Klagenfurth, capitale de la Carinthie. A mesure qu’il s’était avancé en pays ennemi, si loin de sa base d’opération, il avait compris

ilISTOIUE DE NAPOLÉON.

rimprudence qu'il avait commise en voulant se passer de la coopération des armées du Rhin, et les sollicitations qu’il adressait au Directoire pour le prier de presser l’ouverture de la campagne sur le Rhin étaient devenues plus sincères. Mais telle était la pénurie du Trésor, que Moreau ne pouvait commencer son mouvement faute de quelques centaines de mille francs; et les lettres du Directoire ne pouvaient donner, à cet égard, au général que des espérances d’une réalisation encore éloignée.

Bonaparte était donc condamné, par sa propre faute, à s’engager de plus en plus dans les États héréditaires, sans pouvoir comt)ter ni sur une diversion efficace , ni sur aucun secours prochain en cas d’échec. Si l’empereur, décidé à pousser la guerre à outrance, abandonnait Vienne pour se réfugier dans la Hongrie et la soulever, notre armée se trouverait dans la position la plus critique, au milieu même de ses victoii^es, et Bonaparte se verrait forcé de reculer devant son propre succès. Ces réflexions se présentèrent à son esprit avec toute la force que leur donnait la responsabilité qu’il avait volontairement encourue, et elles impressionnèrent son imagination au point qu’il alla jusqu’à soupçonner le Directoire de vouloir sacrilîer l’armée d’Italie, pour perdre plus sûrement son général, et ce doute outrageant est rej)roduit dans les dictées de Sainte-Hélène.

C’est sous l’empire de ces préoccupations décourageantes que, le 31 mars 1797, quelques heures après avoir reçu la dépêche qui lui annonçait l’immobilité persistante des armées du Rhin, il écrivit de Klagenfurth à l’archiduc Charles cette lettre, restée célèbre.

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rïans laquelle le vainqueur offrait laq^aix au vaincu, il invitait spontanément le prince u à mériter le tiire de bienfaiteur de l’iiumanité », déclarant que quant à lui, « si Touverture qu’il avait l’iionneur de lui faire pouvait sauver la vie à un seul homme, il s’estimerait plus fier de la couronne civique qu’il se trouverait avoir méritée par là , que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires. »

Cette lettre, où sont exprimés éloquemment les lieux communs d’usage sur les maux de la guerre, avec une profession de respect pour la vie humaine, un peu hyperbolique dans la bouche d’un homme qui a raconté lui-même avoir, à l’époque de ses débuts à l’armée d’Italie, fait battre un détachement et fait tuer des hommes pour en donner le spectacle à sa maîtresses est surtout remarquable en ce qu’eile traduit des sentiments dont on ne retrouve pas une seule trace dans les volumineux écrits qui nous restent de Bonaparte, soit qu’il n’ait été accessible qu’une seule fois en sa vie à ces i)liilanthroi3iques inspirations, soit plutôt qu’il lui ait convenu à ce moment de paraître les ressentir, et qu’on ne doive voir là que sa merveilleuse ax)titude à jouer tous les rôles et à parler tous les langages. Cet homme extraordinaire

1. Voici, dans le Mémorial de Las Cases, les propres paroles de Napoléon : « La promenant un jour au milieu de nos positions, dans les environs du col de Tende, à titre de reconnaissance comme cher de l’artillerie, il me vint subitement à l'idée de lui donner le spectacle d’une petite guerre, et j’ordonnai une attaque d’avant-posie. Nous fûmes vainqueurs, il est vrai, mais évidemment U ne pouvatd y avoir de résultat. L’attaque était une pure fantaisie, et pourtant quelques hommes y restèrent. Aussi, plus tard, toutes les fois que le souvenir m’en est x'evenu à l’esprit, je me le suis fort reproené» u

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