‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 11 sur 48 · QA · texte numérisé non relu

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ne paraît pas, en effet, avoir éprouvé et, dans tous les cas, n’a jamais exprimé le moindre scrui^ule au sujet des millions d’hommes qui sont morts i^our réaliser les plans de son amhition.

L’archiduc Charles, qui n’avait pas i:)lus le droit d’offrir ou de refuser la paix que le général Bonaparte lui-même, mais qui, quoique né tout près du trône, traitait Beaucoup moins cavalièrement ses instructions, lui répondit, le 2 avril, que, tout en désirant la IDaix, il ne lui appartenait pas d’entrer en négociation là-dessus et qu’il attendrait les ordres de son gouvernement. On savait néanmoins, au quartier général français, qu’un parti très-puissant s’était formé à la cour de Vienne en faveur de la paix, et que M. de Thugut lui-même commençait à pencher de ce côté. Il imx^ortait donc de mettre à profit ces dispositions en frappant des coûtas propres à accroître le péril, à augmenter la confusion, à jeter l’épouvante dans les esprits. La poursuite fut reprise avec une extrême vivacité. Masséna enleva à Friesach les magasins de l’ennemi. L’archiduc, l'enforcé de quatre divisions venues du Rhin, essaya de tenir ferme dans les gorges deNeumarkt; mais il y fut culbuté et y perdit trois mille hommes. S’apercevant qu’un de ses coips venu du Tyrol était sur le point d’être coupé, il voulut alors gagner du temx^s en demandant un armistice, mais il lui fut répondu qu’on n’accorderait de suspensicn d’armes que pour traiter de la j^aix définitive. Le sur-

lendemain , 5 avril, il éprouva un nouvel échec à ünzmark. Sa marche désormais ressemblait }olus à une déroute qu’à une retraite. Le 7 avril, notre avantgarde ariiva à Léoben, localité dont le nom, jusque-là

obscur, restera tristement célèbre par la transaction qui y iDrit naissance.

L’armée française n’était plus qu’à vingt-cinq lieues de Vienne. Deux offlciers généraux autricliiens, MM. de Bellegarde et de Merfeld, vinrent au quartier général demander une suspension d’armes, mais cette fois pour traiter de la paix. Elle leur fut accordée pour cinq jours; puis elle fut prolongée du 13 au 20 avril, afln qu’on eût le temps nécessaire pour la négociation et la signature des préliminaires.

Sur quelles bases allait-on traiter de la paix? Le général Bonaparte s’était bien souvent posé la question; mais au moment où fut signé l’armistice, il n’avait xDas encore de parti pris à cet égard. Il était bien décidé à obtenir de l’Autriche des conditions plus avantageuses que celles que le Directoire avait fixées à Clarke ; il y était même engagé d’honneur, depuis qu’il avait fait échouer la mission de ce diplomate. Il sentait, en même temx)s, qu’il rencontrerait une résistance invincible de la jpart de cette puissance, tant qu’il ne pourrait i)as lui offrir un dédommagement convenable de la perte de la Lombardie. Il avait plus d’une fois songé, ainsi que le Directoire, à lui donner cette comiDensation aux dépens des États vénitiens; mais à cette date, ignorant encore les événements de Salo, il n’avait contre Venise pas même l’apparence d’un grief. Il comptait bien que l’ébranlement, qui commençait à se communiquer à cet antique édifice, lui offrirait avant peu les prétextes dont il avait besoin, mais ce moment pouvait se faire encore attendre et le temps i^ressait.

Il épiait donc, d’un œil imiDatient, les symxDtômes

2i4 HISTOIRE DE NAPOLÉON.

d’une dissolution trop lente à se i^roduire ii son grd, mais dont il avait trop bien préparé les éléments pour douter de son imminence. Dès le 5 avril, avant d’avoir reçu les dépêches de Kilmaine, relatives aux collisions des insurgés montagnards avec son armée, il écrivait au Directoire : « Vous trouverez ci-joint les lettres qui m’ont été écrites par le peuple de Brescia et celui de Bergame, avec plusieurs de leurs proclamations. Le gouvernement de Venise est assez généralement haï dans tout le continent ; il serait possible que la cr ise actuelle produisit son entière destruction. »

Pour que cette possibilité se réalisât, il fallait au moins quelques prétextes de nature à colorer aux yeux de l’Europe cette grande violation du droit des gens. L’état de guerre lui-même n’eût pas justifié un tel abus de la force, car des populations italiennes ne pouvaient, pour le tort de leur gouvernement, être arrachées à l’Italie pour être livrées à leur ennemi naturel. Mais ce n’était pas en vain qu’on avait remis en honneur, et dans l’armée et dans les manifestations publiques, les maximes et les usages du droit de conquête sous sa forme la plus brutale. Les esprits étaient déjà tout préparés à ce qui allait se i)asser.

Si le général Bonaparte avait été si habile à entretenir avec Venise ce qu’il appelait « une querelle ouverte, « alors qu’il n’avait pour but que de « lui tirer quelques millions, » on comprend l’art qiril allait dépenser maintenant qu’il s’agissait de lui enlever des provinces qui allaient devenir le gage de la paix et la consolidation de ses triomphes. Il se borna d’ailleurs à mettre en pratique la méthode qui lui avait si bien réussi jusque-là, ne cessant de se ré-

panclre en plaintes et en menaces contre la République, tantôt sous un i>rétexte, tantôt sous un autre, grossissant outre mesure les faits qu’il lui convenait d’exploiter, poussant à bout les agents vénitiens par de continuelles vexations, feignant de considérer comme de pures inventions les sujets de plainte, infiniment plus réels, qu’ils avaient à faire valoir euxmêmes. Cependant, malgré les disxDositions que ces traitements annonçaient, on voit ]3ar sa correspondance avec le Directoire qu’à la date du 8 avril il ne croyait pas encore pouvoir prendre sur lui la responsabilité de porter la main sur les iDrovinces vénitiennes. Il comptait rendi'e à l’Autriche toute la Lombardie, en gardant pour la France, « au cœur de l’Italie, une république de deux millions d’habitants. )> C’était à ce moment encore tout le parti que, selon son exjDression , il croyait iDouvoir tirer de ses succès.

Le lendemain, 9 avril, il avait reçu le rapport de Kilmaine au sujet des événements de Salo; il comprit sur- le-cb amp l’avantage qu’il pourrait en tirer contre la République de Venise, et avant même d’avoir arrêté dans son esprit le parti définitif qu’il lui conviendrait d’adopter, il envoya au doge de Venise un message foudroyant : « Toute la terre ferme de Venise était en armes au cri de : Mort aux Français. Plusieurs ccn-' laines de soldats de l’armée d’Italie avaient déjà été victimes. Ces rassemblements, c’était Venise qui les avait organisés en les désavouant. Croyait-on qu’il ne saurait pas faire respecter le premier peuple du monde? C’était au sénat de choisir entre la paix ou la

guerre. Si les rassemblements n’étaient x^as dissipés,

les aiiteui-s des assassinats punis et livrés, la guerre était déclarée et la terre ferme délivrée de la tyrannie vénitienne. »

Il est à peine nécessaire, pour ceux qui ont suivi • ce récit, de montrer combien cette colère était jouée. Les événements de’ Salo étaient pour Bonaparte une chance presque inespérée, tant ils arrivaient à point pour servir ses projets et simplifier ses embarras. Cependant l’histoire ne devant jamais se départir de sa sévère méthode, il faut rapprocher les faits /le ces imputations, pour en faire juger le degré de sincérité. D’abord Venise était mise en cause pour des événements tout fortuits, qui étaient le résultat d’un mouvement populaire et nullement le fait du gouvernement, bien que quelques agents inférieurs s’y fussent trouvés mêlés à la suite des mauvais traitements dont ils avaient été victimes. Les armements, elle y avait, il est vrai, contribué; on lui en avait donné le droit en chassant ses garnisons-, mais, malgré les sentiments de haine que nous nous étions attachés à développer chez elle, malgré l’intérêt trop motivé qu’elle avait à nous voir expulsés de Tltalie, elle était -trop prudente pour essaj'^er de tirer vengeance de ses justes griefs, dans un moment où elle s’attachait, au contraire, à se concilier la France, et où, d’après le témoignage de Lallement et de Bonaparte lui-même, elle remplissait avec le zèle le plus scrupuleux les engagements si onéreux relatifs aux fournitures de l’armée. Quant aux collisions des montagnards bergamasques avec nos troupes, elles n’avaient été de la part de ces insurgés qu’une application du droit de légitime défense, une représaiile contre la

prise de Crème, contre les exploits de la légion lombarde envoyée par Kilinaine, pour incendier leurs villages, contre les excès de tout genre commis, depuis six mois, par nos troupes en violation du droit de neutralité. Bonaparte n’était pas plus sincère en avançant que « plusieurs centaines de nos soldats avaient été victimes, » et sur ce point on n’a besoin contre lui d’autre témoin que lui-même, car ce même jour, 9 avril, en énumérant, dans une lettre à Lallement, ses griefs contre la République de Venise, il disait qu’on avait assassiné « plus de cinquante Français », nombre qui était encore exagéré appliquant d’ailleurs très-arbitrairement la qualification d’assassinat à une guerre de partisans, selon l’habitude des militaires aux yeux de qui le meurtre n’est légitime qu’en uniforme.

Il y avait moins de bonne foi encore dans l’accusation que le général Bonaparte élevait contre le sénat « d’avoir à dessein fait naître des pré textes, pour avoir l’air de justifier un rassemblement dirigé contre l’armée. » D’après ce reproche, le gouvernement de Venise aurait lui-même iiréparé ces insurrections de Bergame et de Brescia, qui lui avaient a^iporté de si cruels embarras et qui allaient causer sa perte. De telles imjmtations étaient dérisoires, tant leur injustice était évidente; elles sont d’ailleurs mille fois réfutées par les rapports secrets des agents vénitiens, sincère expression de leur trouble et de leurs alarmes; elles ne signifiaient qu’une chose : c’est que

1. Il est presque inutile de dire que toutes ces citations des lettres et des rappoi'ts de Bonaparte sont extraites de sa Correspondance, récemment publiée.

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la ruine de Venise était résolue. Quant aux satisfactions que le général exigeait d’elle a sur-iecliamp », elles étaient tellement impraticables, dans l’état précaire auquel on avait réduit les forces régulières de Venise sur le continent, qu’il était clair que cette sommation si menaçante n’avait eu d’autre but que de porter au comble les perj^lexités du gouvernement vénitien, en remplissant tous les esprits d’épouvante, de vertige et d’exaspération. Cette intention ressortait, avec plus d’évidence encore, des instructions impitoyables qui furent adressées le même jour à Kilmaine pour le cas, certainement inévitable, OLi les satisfactions demandées ne seraient pas accordées dans les vingt-quatre heures. Le général Bonaparte y avait joint un appel à l’insurrection, qui devait être publié dans toutes les provinces de terre ferme et qui, en quelques heures, pouvait les mettre en feu.

Mais toute cette explosion de colères, de menaces et d’impérieuses exigences, était si bien une comédie, et les satisfactions réclamées par Bonaparte étaient si peu le but réel qu’il poursuivait, qu’il ne se donna pas même la peine d’attendrqla réponse du sénat de Venise, dont l’absolue soumission n’eût été qu’un nouvel embarras pour lui, en lui interdisant des représailles sur lesquelles il comptait. Le 15 avril, à l’heure même où son aide de camp Junot, introduit par Lallement dans le sénat de Venise, présentait avec une arrogance soldatesque au doge Manin la lettre du général Bonaparte, celui-ci, en conférence à Léoben avec M. de Merfeld et le marquis de Gallo, livrait Venise ù l’Autriche. Avant même de s’enquérir quel

LES PRÉLIMINAIRES DE LÉOBEN. 2i9

accueil serait fait à ses plaintes, il rédigeait, de concert avec ces deux plénipotentiaires, trois projets différents de préliminaires, et deux de ces projets disposaient du territoire vénitien à titre de compensation.

Les dates ont ici une importance capitale. La plupart des historiens n’en tiennent aucun compte, imitant en ceci les Mémoires de Napoléon, dans lesquels l’ordre des événements est constamment interverti, de telle sorte que les représailles que sa politique envers Venise a provoquées semblent toujours avoir été le principe et le motif de ses résolutions, tandis qu’elles n’en ont été que la conséquence. C’est ainsi que les préliminaires de Léoben, par exemple, ont l’air d’avoir été préparés et motivés par les pâques véronaîses, tandis qu’en réalité la cession des provinces vénitiennes était décidée dans l’esjprit de Bonaparte bien longtemps avant qu’il eût contre la seigneurie de Venise l’ombre même d’un grief sérieux. 11 résulte des faits et des aveux contenus dans ses rapports au Directoire que sa résolution, à cet égard, fut arrêtée dans les jours qui suivirent celui où il reçut la nouvelle de l’insignifiante collision de Salo, et avant qu’il eût reçu la réponse du sénat de Venise, c’est-à-dire du 9 au 15 avril 1797.

Il est temps de raconter maintenant la marche et la portée des négociations qui s’étaient engagées à Léoben après la prolongation de l’armistice. Bonaparte, ainsi que je l’ai dit, n’avait aucun XDOuvoir ]Dour négocier. Clarke avait seul reçu cette mission du Directoire, mais Clarke était alors à Turin, et ai^rès lui avoir exç)édié, pour la forme, un courrier qui ne

semble pas avoir mis une grande hâte à se rendre auprès de ce général diplomate, Bonaparte passa outre, selon son habitude. MM. de Merfeld et le marcfuis de Gallo, ambassadeur de Naples, avaient les pleins pouvoirs de la cour de Vienne. Ils étaient arrivés au quartier général le 13 avril; le 15, eut lieu une première conférence dans un petit i^avillon, situé au milieu d’un jardin qui fut déclaré neutre; « farce à laquelle, écrivait Bonaparte, j’ai bien voulu me prêter pour ménager la puérile vanité de ces gens-ci. » Le général eut l’esprit d’écarter tout d’abord les questions d’étiquette. Les plénipotentiaires autrichiens stipulaient par l’article premier que l’empereur reconnaissait la République française : « Effacez cela, s’écria Bonaparte; la République française est comme le soleil sur l’horizon, tant i)is pour qui ne veut pas le voir! »

Le lendemain, 16 avril, on acheva de rédiger les trois projets de préliminaires, qui furent exx)édiés à Vienne pour être soumis à l’empereur. Tous trois adoptaient comme point de départ la cession de la Belgique et la reconnaissance des limites du Rhin ; mais les combinaisons variaient au sujet des compensations à offrir à l’Autriche. Beux de ces projets dédommageaient l’empereur aux dépens de tout ou partie des États vénitiens, un troisième lui offrait la restitution pure et simple du Milanais et de la Lombardie, et ne disait rien de Venise.

Dans le compte l’endu très-sommaire et très-incomplet qu’il envoya au Directoire au sujet de ces débats, Bonaparte s’exprimait ainsi :

<1 Ils demandent la restitution du Milanais, de sorte

qu’ils auraient voulu, en conséquence de ce premier article, le Milanais et une portion quelconque des États de Venise ou des Légations. Si j’eusse voulu consentir à cette proposition, ils avaient le pouvoir de signer sur -le -champ. Cet arrangement ne m’a pas paru possible.

« S. M. l’empereur a déclaré ne vouloir aucune compensation en Allemagne. Je lui ai offert x^our le premier article V évacuation du Milanais et de la Lombardie : ils n'ont p)as voulu. De sorte que nous avons fini x^ar les trois x^rojets qu’ils ont expédiés à Vienne. » (Au Directoire, 16 avril.)

Pour bien connaître le double jeu que Bonax^arte jouait alors avec tout le monde, il faut raxiprocber ces dernières lignes de la proclamation que quatre jours auparavant, le 12 avril, il adressait à ces mômes Lombards qu’en ce moment il offrait de livrer de nouveau à l’Aulricbe, encore incertaine si elle devait les rex^rendre, ou se jeter sur une x^roie à la fois plus riche et mieux à sa x^ortée :

(( Vous demandez des assurances pour votre indé- Xiendance à venir ; mais ces assurances ne sont-elles X)as dans les victoires que l’armée d’Italie remx^orte chaque jour? Chacune de nos victoires est une ligne de votre charte constitutionnelle! Les faits tiennent lieu d’une déclaration x^ar elle-même puérile. Vous ne doutez X3RS de l’intérêt et du désir qu’a le gouvernement de vous constituer libres et indéx^endants »

Ce n’est pas tout. Il résulte des déclarations formelles de Bonaparte lui-même qu’en écrivant à soiî

i. Moniteur rcpi'oduit par la Correspondance»

goLivvM'nement que « l’empereur ne voulait aucune componsalion en Allemagne, » il trompait la confiance du Directoire. Voici en effet les curieux aveux qu’il nous a laissés à ce sujet dans ses Mémoires:

((Dès les premiers pourparlers, les plénipotentiaires autrichiens accordèrent la cession de la Belgique et de la ligne du Rhin, mais ils demandaient des indemnités, et lorsqu’on proposait d’en donner en Allemagne, en Bavière par exemple, ils ajoutaient aussilôt qu'il fallait, dans ce cas, garantir la République de Venise dans sa constitution actuelle, et consolider l’aristocratie du Livre d’or, ne voulant, sous quelque prétexte que ce fût, permettre que la République italienne s’étendît des Alpes et de l’Àpennin jusqu’à risonzo et aux Alpes juliennes. Mais c’était consolider l’ennemi le plus actif et le plus constant de la Répu* hlique française. »

On voit par là combien il eût été facile au général d’éviter la grande iniquité qui souilla ses victoires-, roccup>ation de la Bavière par l’Autriche eût sans doute été loin d’être un fait irréprochable au i^oint de vue du droit, mais du moins la Bavière nous avait donné de légitimes griefs en nous faisant la guerre, et nous n’eussions pas attenté à sa nationalité en la cédant à une puissance allemande, sur qui seule serait retombé l’odieux de cette transaction.

Bonaparte, après avoir brièvement exposé l’état des R égociations, se répandait en plaintes amères au sujet des armées du Rhin, dont l’intervention, qu’il s’était obstiné à ne pas attendre, eût rendu si facile la conclusion de la paix. .

(( Si Moreau veut passer le Rhin, il le passera, et s’il

l’avait déjà passé sans faire de difficultés, nous serions dans un état à pouvoir dicter les conditions de la paix d’une manière impérieuse et sans courir de chances- Mais qui craint de perdre sa gloire est sûr de la perdre- J’ai passé les Alpes juliennes et les Alpes noriques sur trois pieds de glace; j’ai fait jiasser mon artillerie par des chemins où jamais chariots n’avaient passé, et tout le monde croyait la chose impossible. Si je n’eusse vu que la tranquillité de l’armée et mon intérêt jiarticulier , je me serais arrêté au delà de risonzo. Je me suis iDrécipité dans l’Allemagne pour dégager les armées du Rhin et empêcher l’ennemi de prendre l’offensive. Je suis aux portes de Vienne, et cette cour insolente et orgueilleuse a des plénipotentiaires à mon quartier général. Il faut que les armées du Rhin n’aient pas de sang dans les veines. Si elles me laissent seul, alors je m’en retournerai en Italie. L’Europe entière jugera la différence de conduite des deux armées. Elles auront ensuite sur le corps toutes les forces de l’empereur ; elles en seront accablées et ce sera leur faute. »

Il était impossible de rejeter avec plus d’injustice sur autrui les torts de sa propre conduite. Loin de chercher à différer l’ouverture de la campagne. Hoche et Moreau ne subissaient qu’en frémissant les lenteurs qui leur étaient imposées, et s’ils ne venaient pas accroître par leur présence les avantages de la paix, c’est qu’il n’avait pas voulu j)artager avec eux les honneurs de la guerre. Il n’y avait de réel dans ces récriminations que la crainte de voir les négociations avorter, d’être obligé de recommencer dans de mauvaises conditions une guerre dont il aurait seul à

porter le poids et dont l’issue eût été fort incertaine, et avec cette crainte le désir de prévenir les reproches qu’on était en droit de lui adresser.

Deux jours après, c’est-à-dire le 18 avril, Clarke n’arrivant pas, ainsi que Bonaparte avait quelques raisons de s’y attendre, les préliminaires de la j)aix furent signés en attendant que la paix elle-même fût conclue dans un congrès qui devait se réunira Berne. L’empereur renonçait à tous ses droits sur les provinces helgiques ainsi que sur la Lombardie. Il en était dédommagé par l’abandon des provinces vénitiennes situées entre TOglio, le Pô et la mer Adriatique, et de plus par l’Istrie et la Dalmatie.

Quant au reste des États vénitiens de terre ferme, il était adjugé à la France, qui le rétrocédait, parla plus inutile des formalités, à la République prétendue indépendante qui devait être fondée par la réunion de la Lombardie, du Mantouan, de Reggio et du Modénais. La République de Venise était ainsi réduite aux lagunes qui lui avaient servi de berceau; mais, pour prévenir le mauvais effet que pourrait produire en Europe sa spoliation, on lui offrait, à titre de compensation, les trois légations de Ferrare, de Bologne et de la Romagne, offre dérisoire, faite par i)ure ostentation, car les négociateurs savaient mieux que personne que Venise ou n’accepterait pas ces provinces, ou ne pourrait pas les garder.

Voici du reste dans quels termes le général Bonaparte appréciait lui-même cette indemnité destinée à consoler Venise de tout ce qu’elle avait perdu :

(( Quant à la renonciation à nos droits sur les provinces de Bologne, Ferrare et la Romagne en échange

des États de Venise, elles restent toujours en notre pouvoir. Lorsque l’empereur et nous, de concert, aurons réussi à faire consentir le sénat à cet échange, il est évident que la République de Venise se trouvera influencée par la République lombarde, et à notre disposition. Si cet échange ne s’effectue pas, e> que l’emjiereur entre en possession d’une partie des États de Venise sans que le sénat veuille reprendre %ine compensation qui est inconvenante et insuffisante, les trois légations restent toujours en notre pouvoir et nous réunissons Bologne et Ferrare à la République lombarde. » (Au Directoire, 19 avril 1797.)

Dans un autre passage de cette même lettre, il exprimait avec toute la clarté désirable la pensée qui avait insjiiré toute sa politique : « Nous avons, disaitil, dans le cœur de l’Italie, une république avec laquelle nous communiquerons par le territoire de Gênes et xDar la mer. Dans toutes les guerres futures en Italie nos communications sont assurées. Le roi de Sardaigne est désormais à notre disposition. »

C’était donc bien une conquête qu’il avait entendu donner à la France en créant sa République italienne, de même qu’en offrant une indemnité à Venise, il n’avait cherché qu’une occasion de mettre la main sur le dernier asile de cette République. Tels étaient les principes qu’osait déjà avouer ouvertement un jeune général dont la gloire était d’hier à des hommes qui s’honoraient du nom de républicains ; telles étaient les confidences qu’il pouvait se permettre, sans crainte d’être contredit, avec un gouvernement tout nouvellement issu de cette révolution qui venait de verser tant de sang en l’honneur des droits de riiomme !

Pendant que Bonaparte signait les préliminaires de LéoBen, les armées du Rhin entraient en campagne pour lui apporter une coopération qu’il avait d’avance rendue inutile. Hoche, que chaque nouvelle des victoires de l’armée d’Italie faisait tressaillir d’impatience, et à qui la fortune avait toujours refusé jusque-là une tâche digne de ses grandes facultés, maudissait les retards et les lenteurs qui l’enchaînaient, comme s’il eût deviné que ses instants étaient comptés et que chaque jour qui s’écoulait était un jour perdu pour sa gloire. Moreau, plus froid, sollicitait à Paris

une misérable somme qu’il ne pouvait obtenir et

qui lui était indispensable pour son entrée en campagne. Enfin Hoche s’élança le premier sans attendre le retour de son collègue. Il franchit le Rhin à Neuwied, culbuta les Autrichiens à Heddersdorf en leur faisant six mille prisonniers, et, les enveloppant d’un mo\ivement rapide, il était sur le point de leur coui3er la retraite, lorsqu’un courrier lui apiDorta la nouvelle de la signature des préliminaires et l’arrêta court au milieu de ses succès. Ce fut le dernier exploit do ce jeune homme héroïque qui devait succoinber avant d’avoir eu son jour. L’armée de Moreau, conduite Desaix, oi)éra avec un bonheur égal son passage du fleuve au-dessous de Strasbourg. Elle marcha ensuite aux Autrichiens et les rejeta dans les montagnes Noires ; mais elle dut alors rétrograder à son tour, en recevant la même nouvelle. En sorte que le concours des armées du Rhin, qui eût été si décisif pour la conclusion d’une paix avantageuse si Bonaparte avait voulu l’attendre, se trouva perdu pour nous et ne pesa d’aucun poids dans la balance.

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