GG
temps que l’exaltation de ceux-là, et une révolte partielle des Esclavons qu’on renvoyait en Dalmatie faisant craindre que le massacre et le pillage ne vinssent se joindre au désarroi universel, le grand conseil fut convoqué une dernière fois. 11 accepta, sans môme les discuter, les propositions de Villetard, et prononça sa propre déchéance, au milieu d’un tumulte indescriptible. Il déclarait se démettre du pouvoir en faveur d’une administration provisoire, en tant qu’elle serait conforme aux vues du général en chef, et se rendait le témoignage de n’avoir agi que dans le but d’assurer le salut de la i^atrie, de la religion et des propriétés. Tel fut le dernier acte de ce gouvernement, que Bonaparte appelait « atroce, perfide et sanguinaire », et qui aurait sans doute prolongé son existence s’il avait mérité ce re]Droche. L’histoire blâmera à f>lus juste titre son inertie, sa pusillanimité et sa confiance puérile dans les vieilles routines diplomatiques.
A la nouvelle de cette résolution extraordinaire, une réaction se produisit parmi le i^euple en faveur du gouvernement national. On sentit d’instinct que ces vieilles institutions, quelque usées et surannées qu’elles fussent, n’en représentaient pas moins l’indépendance de la patrie vis-à-vis de l’étranger. La guerre civile éclata un instant dans Venise, dernière palpitation de l’antique orgueil et du patriotisme expirant. Lorsque cette agitation fut calmée, on nomma d’urgence une municipalité provisoire. La flottille vénitienne alla ensuite elle-même chercher la garnison française pour l’introduire dans les lagunes, et nos soldats vinrent prendre possession de Venise au milieu d’un morne silence, avec lequel contrastait la
OCCUPATION DE VENISE
joie indécente de quelques groupes. (16 mai 1797.)
Pendant que ces événements s’accomplissaient à Venise, avec cette rapidité qui accompagne les grandes paniques populaires, les deux commissaires, envoyés par le grand conseil auprès de Bonaparte, signaient k Milan avec le général un traité de paix, dont les stipulations étaient de tout point pareilles au programme formulé et réalisé par Villetard. L’article l®*" portait qu’il y aurait à l’avenir « paix et amitié entre la République française et la République de Venise. » Les articles suivants réglaient les conditions de cette p)aix, l’abdication de l’aristocratie, la souveraineté du i:)euple, l’occupation française qui devrait cesser « aussitôt que le nouveau gouvernement serait établi et déclarerait n’avoir plus besoin de cette assistance » ; enfin, le procès des inquisiteurs et du commandant du Lido. Par des articles secrets, il était stipulé « que la République française et celle de Venise s’entendraient entre elles pour l’échange de divers territoires » ; clause qui avait trait aux compensations que les préliminaires de Léoben avaient offertes aux Vénitiens dans les États du pape. La République de Venise s’engageait enfin à nous payer plusieurs millions, à nous céder trois vaisseaux, deux frégates, des approvisionnements de tout genre, et pour terminer, selon l’usage déjà consacré en Italie, « vingt tableaux et cinq cents manuscrits à notre choix. »
Ce traité fut conclu et signé à Milan avec toutes les formalités d’usage par le général Bonaparte et notre ministre Lallement d’une part, de l’autre par les rejirésentants de la République de Venise. Il fut ratifié, je dirai tout à l’heure comment, f)ar le gouvernement
provisoire. Malgré ce qu’il avait de cruel et d’impitoyable, malgré le criant abus de la force dont il était l’expression, ce traité laissait subsister le nom et le souvenir de cette grande République; l’âme de ce peuple resterait après tout vivante, il pourrait guérir de ses blessures et se retremper dans des institutions nouvelles, rester uni à l’Italie, aider par ses propres efforts à la renaissance à laquelle la nation tout entière paraissait appelée, et ce serait là le prix des sacrifices écrasants qu’on venait de lui imposer. Tel fut le sentiment qui s’empara un instant de tous les cœurs vénitiens et qui leur fit accueillir avec joie ce traité. Quelque douloureux qu’il fût, il mettait fin à de longues angoisses et leur garantissait du moins une existence politique.
Ces illusions ne devaient pas être de longue durée. Voici en quels termes le général s’exprimait avec le Directoire, au sujet de ce traité auquel venaient de se rattacher tant d’espérances :
« J’ai eu plusieurs buts en concluant ce traité :
d’entrer dans la ville sans difficultés, d’avoir l’arsenal et tout en notre possession et de pouvoir en tirer ce qui nous convient, sous prétexte des articles secrets; 2® de nous trouver à môme, si le traité de paix avec l’empereur ne s’exécutait pas, de rallier à nous et de faire tourner à notre avantage tous les efforts du territoire vénitien ; 3® de ne pas attirer sur nous l’esi)èce d’odieux de l’exécution des préliminaires et en même temps de donner des prétextes eî de faciliter leur exécution. » (19 mai 1797.)
Il exposait ensuite son intention d’annexer Venise, comme « ville de province», à la Gisiiadane à laquelle
OCCUPATION DE VENISE. '2C9
il venait déjà d’adjoindre ces mômes légations qu’il avait promises aux Vénitiens à titre d’indemnité.
Les vues du général Bonaparte se manifestaient avec plus de clarté encore dans les instructions qu’il donna au général Baraguay-d’Hilliers, commandant du corps d’occupation à Venise, et surtout au général Gentili, qu’il chargea d’aller prendre iDossession de la flotte vénitienne et des îles Ioniennes, en attendant que l’amiral Brueys pût venir les occuper définitivement. L’histoire doit noter avec le même soin les ex-
plications qu’il donna au gouvernement provisoire pour motiver cette mesure. Les prétextes qu’il avait invoqués jusque-là lui faisant défaut, depuis que la République s’était soumise à toutes ses volontés, il mit en avant son désir de la défendre contre des agresseurs imaginaires.
« ... Vous partirez, écrivait-il à Gentili, le plus promptement et le plus secrètement iiossihle pour vous rendre à Corfou et vous emparer de tous les établissements vénitiens du Levant. Vous aurez soin de n’agir que comme auxiliaire de la République de Venise et de concert avec les commissaires que le nouveau gouvernement aurait envoyés, enfin de faire l’impossible pour nous captiver les peuples, ayant besoin de nous maintenir les maîtres... A Gorfou ou en mer, vous vous emparerez, si cela est possible, de tous les vaisseaux de guerre vénitiens qui seraient encore incertains du parti qu’ils doivent prendre... Si les habitants du pays étaient po7'tés à l’ indépendance, vous flatteriez leur goût et vous ne manquei'iez pas, dans les différentes proclamations que vous ferez, de jgnrler de la G^'éce, de Sparte et cV Ath'enes , » (26 mai.)
Ces dernières paroles, qui sont des plus significatives que Bonaparte ait jamais écrites , et qui éclairent cette ûme jusque dans ses derniers replis, résumaient en un trait toute la tactique qu’il avait suivie jusque-là envers l’Italie. Par le reste des instructions , il indiquait comment il entendait interpréter le traité par lequel il venait de stipulei « qu’il y aurait paix et amitié entre la République française et la République de Venise. » Ce traité, auquel il ne reconnaissait dès lors aucune validité, reçut une exécution immédiate en tout ce qui concernait la spoliation de Venise; il ne laissa de côté que les clauses qui assuraient à la RéiDublique un reste d’existence. En môme temps qu’on mettait la main sur les richesses de Venise, Gentili remplissait sa mission avec une duplicité digne de celui qu’il représentait, il parut le 18 juin devant Gorfou, se présenta comme l’agent du nouveau gouvernement; l^uis, introduit dans la forteresse, il parla en maître, s’empara de toute la marine, de cinq cents canons et d’immenses magasins.
Le jour meme où Gentili recevait ces étranges instructions, Bonaparte écrivait à la municipalité de Venise pour la rassurer au sujet de ses propres intentions et l’encourager à compter sur lui. L’exjiédition sur les îles du Levant n’avait d’autre but que de « seconder les commissaires vénitiens et d’empêcher que les ennemis de la patrie et de la liberté ne profitassent des circonstances pour s’emparer des îles et les soumettre à l’esclavage de quelque puissance étrangère. » Il engageait môme la municipalité à y envoyer aussi quelques troupes. Enfin, pour l’endor»
OCCUPATION DE VENISE
mir tout à fait, il revenait de lui-même sur ce traité, qu’en ce moment môme il déchirait si outrageusement, et il invitait la municipalité à le confirmer de nouveau en le revêtant de sa ratification, j^ar où l’on voit le cas qu’on doit faire de ces historiens qui ont osé soutenir que ce traité n’engageait pas Bonaparte, parce qu’il avait été ratifié par la municipalité, au lieu de l’être par le grand conseil; comme si les traités conclus avec une nation pouvaient être infirmés par les changements qui s’opèrent dans le gouvernement de cette nation ; et comme si d’ailleurs les événements survenus à Venise pendant la signature du traité avaient été autre chose qu’une exécution anticipée de toutes ses stipulations! « Le traité, disait-il, qui a été conclu à Milan avec les députés du grand conseil, peut être en attendant ratifié par la municipalité, et les articles secrets par un comité de trois membres. » Et il ajoutait : « Dans toutes les circonstances, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du désir que j’ai de voir se consolider votre liberté et de voir la misérable Italie se placer enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur la scène du monde et reprendre parmi les grandes nations le rang auquel l’appellent sa nature, sa position et le destin. »
Ces dernières paroles faisaient appel à de nobles sentiments , qui étaient restés plus vivants à Venise que dans aucune autre partie de l’Italie , malgré la catastrophe au milieu de laquelle venait de sombrer la République. Elles y furent accueillies avec transport, car elles constituaient de la part du général une sorte d’engagement personnel qui inspirait plus de
confiance que les déclarations d’un être collect*/, abstrait et lointain, comme, était le gouvernement français. C’est i:>our le même motif que les Vénitiens reçurent avec des fêtes magnifiques Bonaparte, que le général leur envoya comme un autre luimême et pour leur donner un gage irrécusable de sa vive amitié. Mais u les i^reuves de son désir de voir se consolider leur liberté » répondaient mal à ces rassurantes promesses. Ces belles paroles à l’adresse de la municipalité étaient écrites le 26 mai, et le lendemain 27, à une heure du matin, le général Bonaparte écrivait au Directoire :
H Nous avons eu aujourd’hui avec M. de Gallo la première conférence sur le traité de paix définitif. Nous nous sommes résumés et nous sommes convenus d’écrire réciproquement pour présenter le projet suivant :
« 1° La ligne du Rhin à la France ; 2^ Salzbourg, Passau à l’empereur; au roi de Prusse l’équivalent du duché de Glôves ou la restitution dudit duché; ù® le maintien du corps germanique ; 5® la garantie réciproque desdits articles.
« Pour l’Italie : 1° Veiiise à Vempereuo'. »
Et comme il fallait bien justifier cette nouvelle évolution aux yeux du Directoire, qui n’avait consenti jusque-là qu’à la cession des États de terre ferme, Bonaparte disait :
« Venise, qui va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d’Ancône, peut difficilement survivre aux coups que nous venons de lui porter. Population inepte, lâche.
nullement faite pour la liberté, sans terre, sans eaux, il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons le continent.
« Nous 'prendrons tous les vaisseaux , nous dépouille^ vous L’arsenal, nous enlèverons tous les canons, nous détruirons la banque, nous garderons Corfou et Ancône pour nous. » (27 mai 1797.)
Les accusations qu’il élevait contre le peuple vénitien n’étaient là que pour justifier le coup dont il voulait le frapper, car on peut voir par la correspondance de Bonaparte qu’il s’est plus d’une fois exprimé à cette époque même, et au sujet de ce môme peuple, en termes directement opposés, affirmant que les Vénitiens étaient la seule population d’Italie qui fût « digne de la liberté. »
Ainsi en quelques jours, c’est-à-dire du 16 au 27 mai, sans que les Vénitiens lui eussent donné aucun sujet de plainte, sans qu’il eût cédé à la moindre pression, même de la part des négociateurs autrichiens, sans qu’il eût un seul motif de croire que la paix fût à ce prix, sans qu’il eût même essayé d’un autre expédient moins cruel pour Venise et moins déshonorant pour nous, cet esprit effréné avait, dès la première conférence, franchi tout l’espace qui sépare les préliminaires de Léoben de la transaction de Gampo-Formio. Il avait spontanément livré à l’Autriche, et sans rien faire pour la défendre, cette nouvelle République, fondée d’après ses conseils sur les ruines de l’aristocratie vénitienne, garantie par un traité signé de lui, et à laquelle il envoyait chaque jour de nouvelles assurances de sa protection; et non content de la livrer, il s’en appropriait les
Tous ces changements opérés en si peu de temps par cette volonté déjà toute-puissante , tous ces actes par lesquels s’annoncait une ambition insatiable, étrangère à tout scrupule, ne rencontrèrent aucune opposition sérieuse de la part des chefs du gouvernement. Il y avait eu quelques dissentiments parmi les Directeurs au sujet des préliminaires de Léoben. Selon Lareveillèreet Rewbell, Bonaparte aurait pu obtenir des conditions plus avantageuses. Quirini, l’ambassadeur de Venise à Paris, était même parvenu à gagner à prix d’argent l’appui du vénal Barras en faveur de sa république ; il souscrivit des engagements pour une somme de 600,000 francs, à condition qu’on lui don-
V \ 1. On voit par la correspondance de Napoléon que le 13 juin il
. n’avait pas encore réussi à s’approprier toute la marine vénitienne
. ' et jugeait encore le mensonge nécessaire. Voici les instructions qu’il,
donnait à cette date au chef de division Ferrée :
« ...Vous vous pi'ésenterez avec le général Baraguay-d’Hilliers et i;. notre ministre au gouvernement provisoire de la République de Venise.
Vous leur direz que la conformité de principes qui existe aujourd’hui V ;; : entre la République française et la République de Venise exige qu’elle
■ , , mette promptement ses forces tnaritimes sur un pied respectable,
; ; afin de pouvoir, de concei’t, nous maintenir maîtres de l’Adriatique
• , îles du Levant; protéger le commerce des deux Républiques;
que déjà, à cet effet, j'avais fait partir des troupes pour assurer la >' ' possession de Corfou à la République vénitienne ; que désormais il
était indispensable de travailler à mettre en bon état la marine de cette République.
« Vous vous emparerez de tout sous ce prétexte, ayant sans cesse r, à la bouche l’unité des deux Républiques, et vous servant toujours du
nom de marine vénitienne.
« ... Mon intention est de m’emparer pour la République de tous las vaisseaux vénitiens et de tous les approvisionnements possibles pour Toulon.»
mais Bonaparte ayant intercepté à Milan leur correspondance avec la liste des sommes qui devaient être distribuées, toute opposition cessa et les prélifurent ratifies sans difficulté. .11 continua donc à agir f)ar lui-mônie, ne consultant jamais le Directoire que sur des faits déjà accomplis ou tellement engagés qu’il n’était plus possible de revenir en arrière, ne suivant d’autre règle que ses propres inspirations, offrant enfin ce spectacle unique peut-être dans l’histoire, d’un général qui choisissait, toujours après coup, il est vrai , pour confident de ses pensées les plus machiavéliques le gouvernement môme dont il usurpait tous les droits et auquel il imposait tous ses plans. On subissait passivement cet ascendant de plus en ]Dhis absolu, sans jamais se demander quelle place il faudrait faire plus tard à un homme habitué à exercer une telle autorité, ou plutôt on écartait volontairement ces prévisions pour se dispenser des remèdes énergiques qui auraient pu prévenir le mal.
Le général Bonaparte avait établi sa résidence au de Montebello ou Mombello, magnifique habitation située près de Milan, et il y était entouré d’une véritable cour. Il avait auprès de lui les députés
de toutes les villes, les représentants de toutes les puissances italiennes, attendant de lui le mot qi i allait décider de leurs nouvelles destinées. On voyait figurer dans son cortège non-seulement ses propres généraux, mais plusieurs de ceux des autres armées de la République, attirés par l’admiration et la curio-
sité qu’inspiraient ses exploits; avec eux des savants,,