ÜSO HISTOIRE DE NAPOLEON
de mai, Faypoult avait cru le moment d’agir venu, et avait écrit dans ce sens au général en chef : « Je pense comme vous que la chute de Venise amène celle de l’aristocratie de Gênes, lui répondit Bonaparte ; mais il faut pour cela encore quinze jours, pour que les affaires de Venise soient bien complètement terminées. » (Lettre du 15 mai.) Le mouvement éclata un peu plus tôt. Le club démocratique, composé en partie de Français, et secrètement dirigé par Faypoult, envoya au doge une sommation d’avoir à prononcer la déchéance de l’aristocratie, et, sur son refus d’y obtempérer, s’empara par un coup de main de l’arsenal et du port.
Revenue de la première surprise que causa ce çoup d’audace, la jDopulation se souleva en masse contre les clubistes, les chassa de toutes les positions qu’ils occupaient, en tua un certain nombre, jeta le reste dans les x>risons, et pilla leurs maisons. Faypoult avait vainement interposé son autorité pour apaiser la lutte qu’il avait provoquée. Intimidé par la résistance inattendue que rencontraient ses projets, il n’eut pas même le mérite de soutenir son rôle jusqu’au bout; il se troubla, x>erdit la tête, refusa le secours que lui offrait l’amiral Brueys. Ainsi qu’on devait s’y attendre, les Français qui s’étaient associés à la tentative des insurgés partagèrent leur sort et furent emprisonnés avec eux. Assurés d’avance de l’appui du général Bonaparte et se croyant certains du succès, les auteurs de ce soulèvement s’étaient comportés avec une souveraine maladresse , indiposant contre eux, par la témérité et l’insolence de leurs bravades, ceux même qui dans toute autre occasion seraient
OCCUPATION DE VENISE. 2SJ
restes neutres. Bonaparte ne dissimula pas au Directoire les fautes et l’ineptie de ses coopérateurs : « Le parti soi-disant patriote s’était extrêmement mal conduit; il avait, par ses sottises et son imprudence, . donné gain de cause aux aristocrates. » (25 mai.) Mais, tout en les blâmant, il ne renonça pas pour cola à profiter de ce qu’ils avaient fait sous son inspiration. Il envoya donc à Gênes son aide de camp Lavalette avec un message qui était une seconde édition de la lettre que Junot avait transmise au doge de Venise.
Lavalette avait ordre de la remettre au doge en plein sénat, ce qui ne s’était jamais vu jusque-là, mépris des formes calculé pour placer l’autorité du général au-dessus des usages comme au-dessus des lois. Lavalette répondit aux objections qui lui furent laites avec ce ton absolu et péremptoire que prenaient autrefois les envoyés de la République romaine. Il se présenta au sénat, et, sans prendre garde à l’indignation et au trouble que sa présence y i>rovoquait, il donna lecture avec le plus grand sang-froid de la lettre de son général. Bonaparte y déclarait « n’intervenir que pour protéger la vie et les propriétés de ses compatriotes, et assurer ses propres communications. Il exigeait l’élargissement immédiat des Français arrêtés, le désarmement du peuple, l’arrestation des ennemis de la France. Si dans vingt-quatre heures ces mesures n’étaient pas exécutées, c’en était fait de l’aristocratie génoise, et les têtes des sénateurs lui répondraient de la sûreté des Français, comme les États entiers de la République lui répondraient de leurs propriétés. »
Bonaparte, dans cette lettre si dure, semblait ne
HISTOIRE DE ÎS[APOLÊON.
plus rien exiger relativement au changement d’institutions dont il avait été question à Gênes. Il semblait à cet égard se séparer à dessein des meneurs de la révolution avortée, sans doute pour montrer qu’il n’avait été pour rien dans leur tentative ; il protestait ne vouloir s’immiscer en rien dans les affaires de la République : mais il entendait bien ne pas être pris au mot sur ce point, car il ne s’était abstenu d’agir que parce qu’il se croyait sûr que la chose se ferait d’ellemême. Cependant il n’en fut pas ainsi. D’abord irrité de ce ton de maître, le sénat s’apaisa promptement et se hâta d’acquiescer à toutes les demandes du général. Mais lorsque Faypoult, remis de ses alarmes, voulut lui imposer de nouveau sa constitution démocratique, il lui fut impossible de vaincre la résistance des sénateurs. Ce n’est que sur la menace de notre ministre de quitter la ville, que ces magistrats, devinant à cette opiniâtreté invincible qu’il y avait làdessous autre chose que sa volonté, consentirent à envoyer auprès du général Bonaparte trois délégués chargés de s’informer quelles intentions réelles se cachaient sous cette protestation de respecter les institutions de la République. Les délégués se rendirent à Montebello, et là ils s’aperçurent tout d’abord que non-seulement il entendait y toucher, mais que le plan de la nouvelle constitution qu’il leur destinait était déjà fait de toutes pièces. Après d’inutiles instances pour le fléchir, ils comprirent qu’il fallait se soumettre, et Gênes reçut la loi comme son antique rivale venait de la subir dans des conditions mille fois plus cruelles.
Les négociations pour la paix avec l’Autriche sui-
vaient régulièrement leur cours à Montebello ; mais les diplomates de l’empire y axDportant î’arriôre-pensée de traîner les clioses en longueur, afin de se trouver à même de profiter à l’occasion des complications intérieures de la France, on avançait avec une extrême lenteur, à la grande impatience de Bonaparte, dont l’activité et l’inquiétude naturelles commençaient à ne plus trouver dans les loisirs de cette trêve un aliment suffisant. Il avait bien vite épuisé l’intérêt que trouvait lui offrir son rôle de législateur, d’ailleurs si étrangement simplifié par cette métbode toute militaire qui tranchait au lieu de résoudre. Chercher et découvrir les institutions les plus conformes aux traditions historiques et à l’esprit national des^ Italiens, les plus ç>ropres à les régénérer, était, certes, une tâche digne du plus grand génie ; mais il comprenait la politique, non comme un moyen de relever un peuple, mais comme un simple instrument de domination ; il la conduisait comme la guerre, et lors même qu’il eût essayé de se mesurer avec de telles difficultés, son intelligence, quelque merveilleuse qu’elle fût à certains égards, n’avait ni la maturité ni rexj)érience nécessaires pour l’entreiDrendre avec succès. Ce grand objet écarté, les petits différends du roi de Sardaigne avec ses sujets, bu de la Valteline avec les Grisons, n’avaient guère de quoi assouvir la soif qui dévorait cette âme insatiable. Déjà de nouveaux projets remplissaient son esprit. Il vivait les yeux fixés sur Paris , où se préparaient de graves événements. Il prévoyait, comme tout le monde, que le pouvoir allait y passer dans de nouvelles mains, et s’efforçait de deviner dans quel sens s’accomjplirait le
changement, afin d’y marquer d’avance sa place. Il répétait à Miot son mot au prince Pignatelli : « Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot et des Barras, que je triomphe en Italie? » Mais reconnaissant que, selon son expression, la poü^e n’ était pas encore mure pour lui à Paris, et habitué à n’envisager la paix et la guerre qu’au point de vue de sa x>roi)re fortune, il n’était pas éloigné de l’idée de recommencer la guerre avec l’Autriche, pour y conquérir un surcroît de gloire et de pot>ularité; « car, disait-il encore, il ne pouvait quitter l’Italie que pour aller jouer en France un rôle à peu près semblable à celui qu’il jouait ici ; » parole qui était un commentaire éloquent de ce désir ardent de vivre dans la retraite, qu’il exprimait si souvent dans ses lettres au Directoire. Comme il n’observait les événements qu’en vue des facilités et des avantages qu’il y pourrait trouver pour son élévation , il n’était jamais embarrassé ni par un scrupule ni par un parti pris quelconque ; il ne perdait pas son temps à délibérer sur la portée morale des choses, entrave si gênante j)our ceux qui s’y soumettent; enfin, il ne se considérait jamais comme engagé, et les résolutions les plus opposées se présentaient à son esprit avec une force et une valeur égales. Avant de se décider, il se plaisait à mettre, pour ainsi dire, aux prises les chances diverses que lui offrait sa situation ; il les essayait, les encourageait, les examinait sous toutes leurs faces, puis se prononçait pour la plus avantageuse à ses intérêts.
En même temps, par exemple, qu’il levait le bras
comme pour anéantir la papauté, et qu’il soutenait contre elle la conspiration démocratique qui travaillait les États romains, il faisait remettre sous main au ministre du pape une note (en date du 3 août 1797) dans laquelle il sollicitait le saint-père d’aider à la réconciliation du clergé avec le gouvernement, ce qui aurait le double avantage de consolider le gouvernement établi et de ramener à la vraie religion la majorité du peuple français. La France deviendrait ainsi ralliée du Saint-Siège, et ce rapprochement serait infiniment heureux pour les deux États. Bonaparte ne disait pas qu’il le serait surtout pour celui qui en faisait la iDroposition.
Pendant que cette première ébauche du Concordat s’achevait dans sa pensée, d’autres velléités et d’autres projets, qui s’emparaient de son imagination avec plus de puissance encore, révélaient dès lors l’infirmité de cet esx>rit sans mesure qui se figura plus tard fonder un édifice indestructible, lorsqu’il ne faisait que rassembler les matériaux d’une ruine gigantesque. La prise de possession des îles Ioniennes lui avait ouvert de nouvelles perspectives sur cet Orient prestigieux qu’il avait entrevu dans ses rêves de jeune homme, et auquel il ne se lassait pas de revenir. Elle l’avait mis en rapport avec quelques chefs influents des j)rovinces de l’empire turc, et, selon son. habitude innée de ne jamais considérer une conquête que comme un moyen d’en acquérir une plus grande encore, de Gorfou son imagination s’était élancée à Constantinople. Il montrait du doigt au Directoire l’empire turc tombant en dissolution, et, devant cette magnifique proie, l’Italie ne lui semblait plus qu’un
théâtre étroit et mesquin : « Les îles de Gorfou, de Zante, de Géphalonie, sont plus intéressantes pour nous que toute l’Italie ensemble. Si nous étions obligés d’opter, il vaudrait mieux restituer l’Italie à l’empereur, et garder pour nous les quatre îles. (16 août au Dii\) De ce poste fortifié, on pourrait en effet, à volonté, ou soutenir l’empire turc ou en prendre sa part, et, à travers l’empire turc, on atteindrait sûrement l’Angleterre. Mais, pour y parvenir, il faudrait d’abord mettre la main sur l’Égypte. Deinde Ægyptum, comme disait le roi Pyrrhus à son confident. « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte. »
Cependant la docilité aveugle avec laquelle le Directoire se soumettait aux décisions du général, comme s’il n’avait eu d’autre rôle que celui d’enregistrer les décrets de cette volonté souveraine, n’avait pas été à Paris du goût de tout le monde. Malgré les efforts intéressés du Directoire pour jeter de l’équivoque et de l’obscurité sur les événements qui ve^ naient de s’accomplir à Venise et à Gênes, ils apparaissaient peu à peu sous leur véritable jour, et soulevaient la réprobation de tous les hommes qui avaient gardé quelque attachement pour la liberté. IMalheureusement la lutte acharnée dans laquelle les partis étaient engagés à Paris empêcha qu’on accordât à ces faits toute l’importance qu’ils méritaient. Leur iniquité frappa les esx^rits clairvoyants, mais ils en prirent leur parti avec une indifférence égoïste. Bien x^eu comprirent le danger dont ils menaçaient de loin la République française, et le grand nombre ne
LE 18 FRÜGTJDÜU. 283
vit, dans la dénonciation dont ils lurent l’objet, qu’une manœuvre inspirée par l’esprit de parti.
Le 23 juin, le représentant Dumolard, homme qui, sans avoir une grande consistance d’esprit et de caractère, montra du moins juscxu’à la fin de sa carrière une réelle générosité de sentiments et un sincère amour pour la liberté, monta à la tribune des Cinq- Cents pour y interpeller le Directoire au sujet des affaires d’Italie. Son langage fut, quoi qu’on en ait dit, d’une extrême modération. Non-seulement Dumolard ne nourrissait aucune animosité personnelle contre le général Bonaparte, mais il avait souvent parlé de lui avec admiration; et tout récemment, lors de l’insurrection de Vérone, il avait loué publiquement l’énergie de ses mesures. 11 ne voulait ni accuser ni blâmer le général, il s’adressait au Directoire et lui demandait, avant tout, des éclaircissements.
Comment se faisait-il que la France se trouvât en état de guerre avec Venise, sans que le Directoire eût consulté le Corps législatif, ainsi que la Constitution lui en faisait un devoir? De quel droit avait-on évité de lui soumettre <iette déclaration de guerre? Puis, arrivant aux actes qui avaient suivi notre entrée à Venise : « Ne sommes-nous donc plus, disait-il, ce peuple qui a proclamé en principe et soutenu par la force des armes qu’il n’appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de s’immiscer dans la forme de gouvernement d’un autre État? Outragés par les Vénitiens, était-ce à leurs institutions que nous avions le droit de déclarer la guerre ? vainqueurs ou conquérants, nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution en apparence inopinée?
Je ne recheroherai pas quel est le sort qu'on réserve à Fenise, et surtout à ses provinces de terre ferme. Je n’examinerai pas si leur envahissement^ médite peut-être avant les attentats qui lui servirent de motifs, n’est pas destiné à figurer dans l’histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. »
Ces i>aroles montrent combien Dumolard restait au-dessous de la vérité, puisqu’il osait à peine avan» cer, sous forme dubitative, des faits qui aujourd’hui sont mille fois acquis à l’histoire; il passait ensuite à la révolution opérée par nous à Gênes, et stigmatisait cette triste manie qui, sous prétexte d’apporter la liberté aux i3eui)les, commençait par détruire leur indépendance. Il ne pouvait sortir de là que des guerres sans ün, et la France voulait la x^aix. Arrivant enfin à l’objet de son discours, et à l’attitude de défiance du Directoire vis à vis des conseils, « Tout homme, disaitil, qui réfléchit sur la nature de notre gouvernement, se révolte à l’idée de la confiance aveugle et silencieuse qu’on exige de nous sur tout ce qui se rapporte à la x^aix et à la guerre. En Angleterre, où la Constitution ne donne aux deux chambres qu’une participation indirecte aux relations extérieures, on les voit néanmoins requérir et obtenir la communication des pièces les plus importantes; et nous, réx^ublicains, à qui le x^euple a délégué le droit de prononcer souverainement sur la paix et la guerre^ nous souffrons qu’on éx^aississe de x^lns en plus les voiles d’une x^olitique ténébreuse ! »
Critique très-juste et très-frapx^ante de la Constitution de l’an III, qui, à force de vouloir séx>arcr le pouvoir législatif du x^ouvoir exécutif, pour leur épargner
tout conflit, avait ôté au premier toute faculté efflcace d’influer sur la marche du gouvernement, et môme de contrôler ses actes, ce qui est pourtant la condition la i)lus essentielle de tout gouvernement libre. Dumolard concluait en demandant des explications exactes et précises sur tous les faits qui avaient accompagné et suivi notre intervention à Gênes, à Venise et dans la Valteline.
Les amis du Directoire ne répondirent que par de vagues fins de non-recevoir. Doulcet Pontécoulant, qui avait été le protecteur de Bonaparte, appuya la proposition de Dumolard. Il montra ce qu’il y avait d’injurieux pour le Corps législatif à ne recevoir d’informations, au sujet des affaires de la République, que par la voie de journaux plus ou moins dignes de foi, à ne jamais savoir au juste si nous étions en paix ou en guerre. Il fit surtout ressortir avec une évidence saisissante la contradiction qu’il y avait à accuser Gênes et Venise de nous avoir déclaré la guerre, ou ilu moins d’avoir donné le signal des hostilités, comme on osait le dire : « Quoi! loi’sque la coalition nous menaçait, lorsqu’elle résistait aux efforts de nos soldats, Gênes et Venise étaient neutres ou alliées, et, au moRient où l’Autriche vaincue demande la paix, Venise aurait voulu la guerre. Gênes aurait trahi ses intérêts les plus évidents? nos fidèles alliés, les cantons helvétiques, auraient voulu rompre les liens d’une ancienne amitié? C’est sur de tels événements, si difficiles à concevoir, que nous devons demander des renseignements au Directoire. *>
La proposition de Dumolard fut renvoyée à l’cxamen d’une commissio-ja qui était chargée de présenter U ' 25
un rapport sur les droits du Corps législatif en matière de relations extérieures. Le Directoire n’y üt aucune attention. Telle fut cette célèbre motion dont il a été si longtemps de tradition de flétrir « l’audace et l’arrogance ». Cette inspiration de sagesse et de prévoyance demeura sans effet au milieu des dissensions funestes qui se disputaient alors notre pays , mais elle méritait un meilleur sort et sera de jour en jour mieux appréciée. Les deux buts qu’elle se proposait, à savoir : la fin des abus qui déshonoraient notre occupation en Italie , et la restitution au Corps législatif du contrôle sur la politique extérieure, étaient non-seulement légitimes, mais de la plus urgente nécessité. Et si les avertissements qu’on avait reçus à cet égard ne paraissaient pas assez concluants, l’effet que produisit la motion de Dumolard sur le général Bonaparte était fait pour dissiper toute illusion.
Il reçut la nouvelle à sa cour de Montebello au moment le plus brillant de cette souveraineté sans limite et sans contrôle, dont l’exercice avait tant de charmes pour lui. Insensible aux extrêmes ménagements dont sa gloire avait été l’objet, il ressentit comme un sanglant outrage la critique dirigée contre ses actes. Quoi ! un représentant obscur, un de ces avocats dont il i^arlait avec tant de mépris, avait osé le discuter, lui, le chef d’une armée de quatre-vingt mille hommes, le maître de tant de peuples, le distributeur des États, l’arbitre des princes î il avait osé le discuter aux applaudissements de la majorité législative ! il avait osé élever des doutes sur la sincérité des déclarations qui avaient servi de texte au manifeste contre Venise et
motivé notre intervention, il avait osé soupçonner un plan préconçu, deviner les projets ultérieurs que Bonax>arte avait déjà exposés au Directoire, mais qu'il croyait impénétrables ! Il écrivit sur-le-champ au Directoire (lettre du 30 juin), sous le coup d’une irritation qui, cette fois, n’était pas jouée, et dont l’explosion montrait assez ce qu’on devait attendre d’un tel homme, si jamais les vicissitudes de la République venaient à faire tomber le pouvoir en ses mains : « Ayant le droit, après avoir conclu cinq paix et donné le dernier coup de massue à la coalition, de s’attendre, sinon à des triomphes civiques, du moins à vivre tranquille, il se voyait dénoncé, persécuté, décrié par tous les moyens, bien que sa réputation appartint à la patrie. Il pouvait être indifférent à tout, mais il ne pouvait pas l’être à cette espèce d’opprobre dont cherchaient à le couvrir les premiers magistrats de la République... il ne pouvait pas s’attendre à ce que ce manifeste, inspiré par u?i émigré et soldé j)ar V Angleterre, acquît au conseil des Ginq-Gents plus de créance que le témoignage de quatre-vingt mille hommes et le sien. » Il joignait à sa lettre un stylet semblable à ceux dont s’étaient servis les assassins de Vérone, expédient de mélodrame, qui n’avait aucun rapport avec la question dont il s’agissait, et qu’il croyait propre à impressionner les imaginations parisiennes. Il terminait en offrant de nouveau sa démission, proposition qui n’avait rien de sérieux, et en se déclarant décidé à vivre tranquille, « si toutefois, di > sait-il , les poignards de Çlichy voulaient bien le laisser vivre. »
Cette dénomination de poignards de Glichy faisait
allusion à une réunion, composée en grande partie de députés opposants, qui tenait ses séances à Glichy, et dans laquelle Dumolard, si étrangement travesti en Catilina, avait annoncé son intention d’interpeller le Directoire. De là à poignarder le général Bonaparte il y avait encore du chemin. Le général écrivit ensuite diverses notes destinées à présenter les affaires d’Italie sous le jour qui lui convenait. Il suffira de dire, pour en caractériser l’esprit et la valeur historique, qu’il affirmait dans lesdites notes qu’il n’élait entré à Venise que sur les supplications des députés, « mû par la compassion » et dans le but a d’empêcher le carnage et de sauver la ville de Venise de la dévastation, du meurtre et du pillage. » Il s’y répandait en menaces contre les membres du club de Glichy et les apostrophait ainsi : « Mais je vous le prédis, et je parle au nom de quatre-vingt mille soldats, le temps où de lâches avocats et de misérables bavards faisaient guillotiner les soldats est passé, et, si vous les y obligez, les soldats d’Italie viendront à la barrière de Glichy avec leur général ; mais malheur à vous! »
Quelle que fût la violence de ces récriminations, il n’était pas homme à s’en tenir à des paroles, et il s’occupa aussitôt d’en venir à des actes contre le parti dans lequel il venait de découvrir un obstacle pour son ambition. On aurait tort de croire d’ailleurs qu’il n’y fut décidé que par ce seul grief. Derrière le parti loyal et modéré qui désirait sincèrement le retour aux formes légales et aux garanties de la liberté, Bonaparte avait reconnu, avec sa vue perçante, un groupe de meneurs royalistes qui ne voyait dans ces honnêtes tendances qu’un moyen de faire rétrograder *a révo-
lution jusqu’à l’ancien régime et de ramener les Bourbons. Indifférent aux idées i^olitiques , mais ayant l’esprit très-éveillé sur ses propres intérêts, son ambition avait déjà assez grandi pour qu’il considérât le retour des Bourbons comme incompatible avec l’avenir qu’il rêvait pour lui-même. Le parti constitutionnel lui inspirait une antij)atliie presque aussi profonde, car son triomi)he eût consolidé les institutions libres et rendu impossible une dictature militaire. Quant aux- hommes du Directoire, le général les méprisait et les détestait profondément; mais il les gouvernait à sa guise, il leur imposait un joug que jamais un autre gouvernement n’eût subi, il sentait que l’opinion publique le plaçait déjà beaucoup au-dessus d’eux, il savait qu’elle l’appellerait tôt ou tard à prendre leur succession. Mais pour qu’il pût recueillir cette succession , il fallait que le Directoire fût maintenu au pouvoir. Quels que fussent donc' les torts du Directoire dans la scission chaque jour croissante qui se manifestait entre la majorité des directeurs et celle du Corps législatif, Bonaparte était depuis longtemps décidé à prendre parti i>our le gouvernement contre la législature, à moins que les vainqueurs ne lui fissent une place exceç)tionnelIe dans le pouvoir nouveau. Les attaques dirigées contre le rôle de conquérant et de dictateur, qu’il s’était arrogé en Italie, ne lui laissèrent aucune illusion à cet égard. L’opposition, qui blâmait à Paris les excès de pouvoir du Directoire, ne pouvait accepter sans se renier elle-même les abus mille fois plus criants que le général avait commis en Italie. Ses
intérêts se trouvèrent donc d’accord avec ses senti-
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ments pour le pousser dans le parti du Directoire.
De son côté, le Directoire ne pouvait se dissimuler, en présence des succès que venaient de remporter ses adversaires dans le renouvellement partiel du Corps législatif, que la nation se prononçait en grande majorité en faveur de leurs idées, et ce fut de la part des directeurs un véritable crime que de songer à faire violence à cette souveraineté nationale, dont ils étaient les élus et à laquelle ils rendaient en théorie de si magnifiques hommages. Il n’y avait alors de salut que dans la légalité : elle leur offrait une protection trèssuffisante, car la Constitution de l’an III avait fait du pouvoir exécutif une sorte de position fortifiée, trop bien fortifiée , puisque c’était aux dépens de l’influence législative. Cette position, il était très-facile de la défendre et elle eût amplement suffi à leur sauvegarde ; mais ils n’y virent qu’une arme offensive contre leurs adversaires, et, à mesure qu’ils purent apprécier le terrain perdu dans les élections, ils s’accoutumèrent peu à peu à l’idée d’un coup d’État contre la nation, assurés qu’ils étaient de l’appui des armées. Dans leur détermination, quelque aventurée qu’elle fût, il y avait encore plus de peur que d’audace ; car ils étaient convaincus que le triomphe des Constitutionnels amènerait infailliblement une restauration royaliste et que selon le mot de Treilliard à Mathieu Dumas « leur tête était en jeu
Qu’était-ce donc en définitive que ce parti qui s’apprêtait si imperturbablement à disposer de la France comme d’un patrimoine qui lui appartenait en pro-