‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 17 sur 48 · Souvenirs de Mathieu Dumas · texte numérisé non relu

Souvenirs de Mathieu Dumas

pre? Il n’avait pas même rnnanimité dans le Directoire; car s’il y possédait l’adhésion peu rassurante du vénal Barras'et l’appui plus sûr de Rewhell et du rhéteur guindé, qui était le pape de la théophilanthropie, il y avait contre lui la probité de Carnot, converti désormais à la pratique du gouvernement légal et la modération éclairée de Barthélemy. Partout ailleurs, dans les Conseils, dans l’opinion publique, dans le suffrage populaire, dans la nation entière, ce parti avait une infériorité manifeste et accablante. La plupart des mesures que le Corps législatif avait fait j>révaloir contre lui, la liberté des cultes, devenue une réalité, l’adoucissement de la loi contre les émigrés, l’abrogation de la loi contre les prêtres insermentés, enfin la revendication, en partie réalisée, de la juste influence qui, dans tous les pays libres, appartient aux assemblées sur la gestion des finances, sur la conduite de la paix et de la guerre, sur tous les actes du pouvoir exécutif, avaient un caractère évident de légili mité et de sagesse. Que des passions haineuses, des provocations imprudentes, des exigences intempestives, se fussent mêlées à ces réclamations, c’est ce dont on n’avait pas le droit de s’étonner après nos tourmentes révolutionnaires. Le parti opposé au Directoire n’en avait pas moins pour lui l’immense majorité de la nation, il n’en était pas moins sincèrement constitutionnel, et les directeurs ne i^ouvaient i^as même lui reprocher avec justice les deux ou trois conspirateurs royalistes qu’il abritait dans son sein sans les connaître ; car si les chefs du club de Glichy et du Cercle constitutionnel avaient derrière eux Pichegru et Imbert Golomès, les trois directeurs avaient der

rière eux toute la survivance du terrorisme, qui, battue dans toutes les conspirations et récemment encore dans la tentative insensée de Babeuf, se ralliait autour de Barras, prête à tout lui pardonner s’il consentait à la mener au combat.

Se trouvant ainsi de plus en plus isolé au sein de la nation et forcé de renoncer à cette politique de bascule à l’aide de laquelle il avait alternativement frappé ses ennemis de toutes couleurs, le Directoire se trouva donc naturellement amené à recliercber l’appui de l’armée en même temps que raliiance des passions révolutionnaires. L’armée était en général toute disposée à le seconder. IndüTérente à la liberté, ou plutôt n’ayant pas même la notion de ce que ce mot représente, elle redoutait par-dessus tout une restauvaüon de l’ancien régime. Elle ne voyait dans les constitutionnels que les instruments des Bourbons, et les Bourbons eux-mêmes lui étaient surtout odieux parce que leur retour compromettait forcément toutes les conquêtes de cette démocratie militaire. Les jeunes officiers qui étaient assurés de conquérir leur avancement par leur seul mérite, les généraux de vingtcinq ans, auxquels la République avait confié les plus belles armées de l’Europe, ne se sentaient nullement disposés à résigner leur commandement entre les mains des émigrés, que les Bourbons ramèneraient avec eux; sentiment mille fois légitime, mais égaré par la solidarité qu’il établissait entre les complots de quelques traîtres et un mouvement d’opinion plein de générosité qui, s’il avait abouti, aurait définitivement consolidé les institutions libres en France.

Aucune de ces circonstances n’avait échappé à l’œil

pénétrant de Bonaparte, et il vit promptement le parti qu’il pouvait tirer des dispositions du Directoire. Il résolut donc d’en profiter pour envelopper l’opposition constitutionnelle, où se trouvaient ceux qu’il considérait coznme ses ennemis personnels, dans le sort de conspirateurs jusque-là soupçonnés, mais non convaincus. Une circonstance vint l’y aider singulièrement. En envoyant un corps -d’occupation à Venise, son premier soin avait été d’ordonner l’arrestation du consul d’Angleterre et d’un des agents les plus actifs de l’émigration, le comte d’Antraigues. On saisit sur d’Antraigues des papiers qui prouvaient jusqu’à l’évidence l’existence des relations de Pichegru avec le prince de Gondé. Loin de traiter d’Antraigues avec la rigueur qu’autorisait la législation contre les émigrés, Bonaparte usa envers lui d’une extrême douceur; il eut avec lui de fréquentes entrevues et se mit ainsi au courant de tous les projets de la conspiration royaliste. Grâce à cet incident, il put mettre entre les mains du Directoire l’arme dont celui-ci allait se servir pour frapper ses ennemis.

Ce n’était pas assez pour lui; il voulut donner aux directeurs un gage non équivoque, un témoignage éclatant de sa volonté de marcher avec eux et, au besoin, de les pousser en avant. En provoquant des manifestations de l’armée en faveur de la politique des directeurs , il était assuré de doubler leur audace et, en même temps, de jeter l’épouvante parmi leurs adversaires. Une loi interdisait, il est vrai, aux soldats de telles délibérations; mais le général Bonai^arte était déjà au-dessus des lois, il l’avait prouvé en mainte circonstance. Profitant donc de l’anniversaire du

\h juillet, il adressa à ses soldats une proclamation menaçante et irritée :

« Soldats ! je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l’ont fait triompher de l’Europe coalisée sont là; des montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité de l’aigle, s’il le fallait, pour maintenir la Constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains. Soldats ! le gouvernement veille sur le dépdt des lois, qui lui est confié. Les royalistes, dès l’instant. qu’ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos nouveaux drapeaux : « Guerre implacable aux ennemis de la tlépublique et de la Constitution de l’an III! »

La fête fut suivie d’un grand banquet, où de nombreux toasts furent portés au milieu d’une exaltation croissante. On but au Directoire exécutif et à l’anéantissement de ses ennemis, à la réèmigraiion des émigrés, à la consolidation de la liberté par les soldats, à la destruction du club de Clichy. Les officiers et les soldats de chaque division signèrent ensuite des adresses dans lesquelles se reproduisaient les mêmes sentiments en termes d’une violence inouïe. L’armée d’Italie, recrutée parmi les populations du Midi, assaisonnait la phraséologie du terrorisme de l’emphase de langage qui leur est naturelle : étrangère pour ainsi dire à la France depuis le siège de Toulon, elle avait en partie gardé l’exaltation révolutionnaire de ce moment de crise désespérée, et ne pouvait com-

prendre le sens du mouvement politique qui s’était accompli depuis lors. La division Augereau se fit remarquer particulièrement par le ton menaçant de son adresse. Ce général, dont la bravoure entraînante était incontestée, avait le langage, les opinions et la portée d’esprit d’un chef de club. La division de Bernadette, venue de l’armée du Rhin, se distingua au contraire par la modération et la convenance de son ^angage, indice d’une supériorité de tenue et d’intelligence qui la faisait haïr de l’armée, et lui attirait de fréquents duels.

En envoyant toutes ces adresses au Directoire, Bonai^arte appuya énergiquement sur le parti qu’il convennit d’en tirer. Quinze jours s’étaient écoulés depi'.is qu’il avait pu lire la motion de Dumolard; mais son irritation était encore devenue plus cuisante, ou du moins il croyait devoir feindre de la ressentir plus vivement que jamais, on est autorisé à le supposer t>cir l’exagération à peine croyable qu’il mettait dans ses plaintes. Il s’en prenait d’abord aux journaux qui avaient commenté les discours prononcés aux Cinq-Cents :

(( L’armée reçoit une grande partie des journaux qu’on imprime à Paris, surtout les plus mauvais ; mais cela produit un effet tout contraire à celui qu’ils se promettent... » Mais si cet effet était si contraire à celui que cherchaient ces journaux, pourquoi donc écrire la veille à Berthier pour lui enjoindre d’arrêter les gazettes qui lui déplaisaient?

« L'indignation, poursuivait-il, est à son comble dans l’armée. Le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses fatigues et de six ans de guerre, U

H.STOIRE DE NAPOLÉON.

doit être, à son retour dans ses foyers, assassiné comme sont menacés de l’être tous les patriotes. Les circonstances s’aggravent tous les jours, et je crois, citoyens directeurs, qu’il est imminent que vous preniez un i^arti... »

Il revenait ensuite à la motion Dumolard : « Quant à moi, je suis accoutumé à une abdication totale de mes intérêts; cependant, je ne puis pas être insensible à la perfidie et au tas d’ atrocités contenues dans cette motion d’ordre imprimée par ordre du Conseil des Cinq-Cents. Je vois que le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N’est-il donc plus en France de républicains ? Après avoir vaincu l’Europe, seronsnous donc réduits à chercher quelque angle de la terre pour y finir nos tristes jours ? »

Puis, passant des plaintes aux conseils, il précisait ainsi les mesures que le Directoire devait prendre selon lui :

« Vous pouvez, d’un seul coup, sauver la République, deux cent mille têtes peut-être qui sont attachées à son sort, et conclure la paix en vingt-quatre lieures. Faites arrêter les émigrés, détruisez l’influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journaux vendus à V Angleterre, et plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat. )>

Enfin, il réitérait l’offre dérisoire de sa démission, et envoyait au Directoire un second stylet pris sur les insurgés de Vérone (15 juillet 1797).

Deux jours plus tard, il revenait sur ce moyen facile et expéditif de trancher toutes les difficultés qui entra-

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valent îa marche cUi Directoire, en ajoutant à toutes les considérations qu’il avait fait valoir à l’appui de ce conseil, l’imminence d’une rupture avec l’Autriche, motivée par les esioérances que nos divisions intestines donnaient à l’empereur :

« Il est hien évident que la cour de Vienne n’est pas de bonne foi, et qu’elle traîne en longueur pour attendre la décision des affaires intérieures que toute l’Europe croit très-prochaine.

« Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l’élite de la nation qui vont périr dans cette nouvelle campagne? Faites briser avec quelque appareil les presses du Thé, du Mémorial et de la Quotidienne, faites fermer le club de Glichy et faites faire cinq ou six bons journaux constitutionnels.

« Cette crise, qui en réalité sera extrêmement légère, suffira pour faire voir à l’étranger qu’il n’a encore rien à espérer. Elle rétablira l’opinion et ôtera aux soldats cette vive inquiétude qui anime toutes les têtes et qui finira par des explosions dont les conséquences ne peuvent pas se prévoir. »

Il revint encore sur ce sujet dans ses communications suivantes. Le Directoire avait déjà pris son parti : il avait choisi, pour exécuter son coup d’État, le général Hoche, dont rien n’avait terni jusque-là la pureté civique, et dont le nom était destiné à rassurer ceux qui pourraient craindre de voir cette tentative dégénérer en dictature militaire. Hoche était en ef* fet un républicain ardent et sincère, et, comme la plupart de ses compagnons d’armes, il fut en cette occasion aveuglé par la répulsion que lui inspiraient les menées royalistes. Dans le mouvement d’opinion

qui commençait à s’emparer de la France entière, il ne voyait que Picliegru, l’un des principaux meneurs de ce mouvement, Pichegru, qu’il considérait à bon droit comme un traître, et qui, de plus, était son ennemi personnel. Hoche vint à Paris, et, dans une entrevue avec Barras, il concerta tous les détails d’exécution du coup d’État. Mais, l’article 69 de la Constitution interdisant à tout corps militaire de passer dans un rayon de quinze lieues autour du local où le Corps législatif tenait ses séances, la difficulté était d’avoir des soldats sous la main. Il fut convenu que Hoche, sous prétexte de diriger une partie de son armée vers l’Océan, pour une expédition en Irlande, concentrerait des troupes autour de Paris, et les mettrait à la portée du Directoire. On le nomma ministre de la guerre, pour lui rendre la tâche i)lus facile.

Mais Hoche apprit bientôt à ses dépens pour quels hommes il allait exposer sa vie et sa gloire. Ses troupes ayant opéré le mouvement convenu (le 8 juillet), il aiTiva, soit malentendu, soit imprudence, qu’un détachement franchit la limite constitutionnelle. Les Conseils, déjà avertis des projets du Directoire par des menaces fort transparentes et par des mesures qu’on ne prenait plus la i^eine de dissimuler, dénoncèrent la marche des troupes sur Paris, en invoquant la Constitution violée. Carnot, interrogé par ses amis au Corps législatif, répondit à qui voulut l’entendre que Hoche avait agi sans ordre, ce qui était exact en ce qui le concernait, bien que Barras eût fait croire au général qu’il agissait d’accord avec tous ses collègues. Le jeune général fut appelé au sein du Di-

rectoire; il y subit les plus amers reproches de la part de Carnot; et Barras, n’osant encore braver ouvertement son collègue en avouant l’ordre qu’il avait donné, garda le silence. Hoche, qui pouvait tout rejeter sur Barras, lui garda néanmoins le secret ; mais il fut profondément blessé et repartit peu de jours après (26 juillet) pour l’armée, le cœur ulcéré, et après avoir donné sa démission du ministère de la guerre, poste qu’il ne pouvait conserver, parce qu’il n’avait pas encore l’âge fixé par la Constitution pour être ministre (trente ans).

L’éveil ayant été ainsi donné prématurément, et Hoche se trouvant à la fois compromis et mécontent, le coiq) d’État fut ajourné, et les trois directeurs résolurent de s’adresser à l’homme qui venait de leur prodiguer de si chauds encouragements, et qui avait . provoqué une si puissante adhésion dans l’armée d’Italie. Dei3uis quelque temps déjà, Bonaparte avait envoyé à Paris, pour y observer la marche des choses et pour lui servir d’intermédiaire avec Barras et Carnot, son aide de camp Lavalette, esprit modéré, judicieux et perspicace. « Voyez tout le monde, lui avait-il dit, défendez-vous de l’esprit de parti, donnez-moi la vérité, et donnez-la-moi dégagée de toute passion. » Il l’avait un peu plus tard chargé d’offrir trois millions à Barras pour lui faciliter l’exécution du coup d’Élat, ]3roposition que Barras avait acceptée avec empressement. Barras écrivit même plusieurs fois à Bonaparte pour lui rapx:>eler cette promesse, qui ne fut peut-être pas étrangère au choix qu’allait faire le Directoire, bien qu’elle n’ait été remt)lie qu’après le 18 fructidor

Lavalette obéit aux instructions qu’il avait reçues et vit des hommes de tous les partis. Il eut surtout de nombreuses entrevues avec Barras. Il n’en fallut pas plus à cet esprit naturellement juste et libéral pour comprendre tout ce que les projets des triumvirs avaient de funeste. Il écrivit dans ce sens à son général : il lui représenta ' « qu’il ternirait sa gloire s’il paraissait donner de l’appuf à des violences injustes et que la position du gouvernement ne justifiait pas; qu’on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour oi)érer le renversement de la Constitution et de la liberté, que des proscriptions allaient être dirigées contre la représentation nationale et contre des citoyens recommandables par leurs vertus, qu’on allait punir sans jugement, et que la haine qui sortirait d’une telle tyrannie se répandrait non-seulement sur le Directoire, mais sur le système de gouvernement rç- * publicain, qu’enfin il n’était pas démontré que le parti qu’on allait proscrire voulût le retour des Bourbons. »

Par ces avertissements et par un examen plus attentif de la situation de la France, Bonaparte commença à comprendre que la victoire des directeurs, à supposer qu’elle fût complète, serait bientôt suivie d’une inévitable réaction d’impopularité; et sans rien faire pour empêcher une lutte fatale à la République, mais qu’il jugeait toujours devoir profiter à ses propres intérêts, il se retira dès lors peu à peu, pour ne pas se trouver compromis. Il envoya au Directoire le général Augereau, comme l’homme le plus propre a la fois à exécuter un «coup de main et à entraîner le

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