Considérations sur la Révolution française
se plaignirent amèrement de la présence des troupes et des adresses menaçantes qu’envoyaient les armées, présage assuré du règne de la force. Le Directoire, au lieu de se justifier, se fit accusateur et rejeta tous les torts de ces démonstrations, qu’il reconnaissait être illégales, sur ceux qui, selon lui, les avaient provoquées par leurs complots. Les Conseils n’osèrent rien de plus. Les paroles étaient plus irritées et plus agressives que jamais; mais aussitôt qu’on en venait à la discussion des moyens d’exécution , leur impuissance se révélait sous les formes les plus accablantes. Ni Picliegru, ni Carnot, qui étaient les deux hommes d’action de ce parti, ne regardaient la résistance comme possible. Ils n’avaient pas même réussi à faire organiser la garde nationale. Ils en étaient réduits à ne plus compter que sur la faible garde du Corps législatif, sur quelques affidés accourus de la province à Paris, et surtout sur le hasard , cette ressource de ceux qui ne peuvent comf)ter sur eux-mêmes. Le petit nombre des généraux qui, comme Bernadette, leur étaient favorables par sentiment, ne tardèrent pas à se rallier au Directoire. Kléber seul, dont les convictions républicaines étaient à l’abri de tout soupçon, persista jusqu’à la fin à s’offrir aux constitutionnels. Si on pouvait, disait-il, lui garantir la fidélité de la garde législative et de quelques bataillons de la garde nationale , il se chargeait d’Augereau et de sa division. Mathieu Dumas, par qui furent transmises ces offres, fut le premier à lui conseiller de ne pas donner suite à ce projet. Ce découragement provenait moins encore d’un raisonnement que du sentiment intime de l’inutilité de ces efforts.
On n’attendait plus rien d’un peuple blasé par tant de révolutions, et devenu si prodigieusement sceptique. Tout le prestige et toute la popularité qui s’attachaient autrefois à la cause de la liberté étaient maintenant du côté de la force militaire.
L’imminence du danger ne changea rien à cette immobilité. Le taciturne Pichegru attendait les événements avec une impassibilité de fataliste, opposant à ceux qui soupçonnaient sa trahison un visage impénétrable, et croyant qu’on n’oserait jamais toucher au vainqueur de la Hollande. Quant à Carnot, dépaysé entre ses anciens et ses nouveaux amis, craignant tout des uns, n’espérant rien des autres, il s’obstinait dans une sorte de neutralité sans issue, i^arlait de donner sa démission , et gardait cependant sa place au Directoire en continuant, selon sa vieille habitude, à contre-signer ceux des actes de ses collègues qui lui déplaisaient le plus, tels que la nomination d’Augereau. Il avait toutefois rompu avec Barras, qui avait conçu pour lui une haine iinx^lacable , dont les préliminaires de Léoben étaient le prétexte plutôt que l’origine. Il y eut entre eux une scène d’une violence inouïe, dans laquelle Barras accabla Carnot des plus grossières injures : « Tu as vendu la République, s’écria Barras, et tu veux égorger ceux qui la défendent ! Infâme brigand ! il n’y a pas un pou de ton corps -qui ne soit en droit de te cracher au visage. — Je méprise vos provocations, lui répliqua froidement Carnot, mais un jour j’y répondrai. » (Lavalette à Bonaparte, 16 août.) Mais ses amis lui ayant proposé de faire mettre hors la loi par les Conseils ceux qu’on nommait les triumvirs, c’est-à-dire ses
trois collègues Barras, Rewbell et Lareveillère, il s’y refusa énergiquement, alléguant que ce serait l’anéantissement de la Constitution. Par moments, il se flattait encore d’amener une réconciliation entre le Directoire et les Conseils. Il était secondé dans cette tentative par quelques-uns des amis du Directoire qui, malgré leur partialité pour lui, s’effrayaient des conséquences d’une telle lutte. De ce nombre étaient /Talleyrand, qui faisait depuis peu partie du ministère, M'"« de Staël, dont le salon était une puissance et que Talleyrand avait entraînée dans le camp des directeurs; enfin Benjamin Constant, alors à ses débuts, et dont la jeunesse excusait l’erreur. Ils reconnurent bientôt l’inanité de leurs efforts, trop tardifs pour être efficaces. Au moment où Carnot tendait la main aux amis de Barras, ceux-ci disaient déjà tout haut de lui ; « Nous le tuerons. »
Au reste, ce moyen extrême et désespéré, qui est le plus grand signe de l’impuissance des partis, n’était pas discuté uniquement par les partisans du Directoire. Un jeune officier proposa à Carnot lui-même d’assassiner Barras pour tout terminer d’un seul coup; un autre en offrit autant au général Mathieu Dumas, qui était connu comme un des chefs les plus influents des Conseils. Il est presque inutile d’ajouter que tous deux repoussèrent cette offre avec indignation. Plusieurs années après Mathieu Dumas racontait son refus à Napoléon : a Vous fûtes un imbécile, lui dit l’empereur, vous n’entendez rien aux révolutions^. »
Enfin, après de longues tergiversations, le Direc-