‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 3 sur 48 · PI · texte numérisé non relu

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lercsscs qui la couvraient n’était sérieusement menacée, et à voir la distance où les batteries républicaines étaient encore de leurs murailles, les habitants de Toulon pouvaient croire à la durée indéfinie du siège. Déjà pourtant se réalisait la prédiction du commandant Bonaparte, et la flotte anglaise commençait son mouvement de retraite , entraînant par là même la complète évacuation de la place. Les Toulonnais apprirent avec une inexprimable stuiieur que l’escadre était sur le point de s’éloigner et qu’on allait mettre des vaisseaux à la disposition de ceux qui .voudraient fuir. Une foule désespérée, éperdue d’épouvante, se précipita vers les embarcations, pour échapper aux vengeances républicaines. Plus de quinze mille habitants abandonnèrent ainsi leurs foyers. La ville se trouva bientôt presque déserte et livrée aux forçats qui brisèrent leurs chaînes. La nuit était venue et ajoutait encore à la confusion des scènes dont le port était le théâtre. Tout à coup un jet de flamme s’élança de l’arsenal et bientôt après un autre jaillit du milieu de la rade : c’étaient nos magasins et nos vaisseaux que l’ennemi incendiait avant de se retirer. De leur côté, les républicains trouvant les forts évacués les avaient occupés, et leurs boulets venaient couler les barques où étaient entassées pêle-mêle les familles des fugitifs.

Le lendemain, les troupes de la Convention entrèrent dans la ville muette et terrifiée. Les jours suivants, plusieurs centaines d’habitants qui n’avaient pas cru devoir s’enfuir, choisis en pleine place publique, sur la simple désignation de leurs concitoyens, furent mitraillés sans autre forme de procès.

SIÈGE DE TOULON

et leur supplice servit de complément à une expiation qui était déjà hors de toute proportion avec le crime de cette malheureuse cité. Fouché, le futur grand dignitaire de l’Empire, accouru de Lyon pour prendre parta sa manière au triomphe de nos armées, écri- . vait, le 23 décembre, à Collot d’Herhois; «Nous n’avons qu’une manière de célébrer la victoire. Nous envoyons ce soir 213 rebelles sous le feu de la foudre... Adieu, mon ami, les larmes de la joie coulent de mes yeux;

^ elles inondent mon âme! » Telle était cette étrange et sombre époque , où l’on trouve à la fois les témoignages de la plus basse infamie et de la plus haute vertu.

C’est à dater du siège de Toulon que le nom de Napoléon Bonaparte commença à se graver dans la mémoire des hommes. C’est entourée de ces images terribles que la figure de cet homme extraordinaire apparaît pour la première fois sur la scène de l’histoire. Quoiqu’il n’eût pas alors plus de vingt-quatre ans, il avait subi le contact de tant d’hommes et d’événements divers que son esprit avait acquis une maturité, une expérience, un aplomb peu susceptibles de se développer dans les conditions habituelles de la vie humaine. « On vieillit vite sur les champs de bataille, » a-t-il dit un jour en parlant de lui-même. Cela est encore bien plus vrai des révolutions. Les vicissitudes jirivées et publiques auxquelles il avait été mêlé avaient comme bronzé son cœur. Ainsi qu’il arrive souvent en pareil cas, cet arrêt subit et prématuré de la jeunesse, en donnant une vigueur extrême aux forces de l’esprit, avait tari la source de quelquesunes des meilleures et des plus nobles passions de

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l’homme. Une ambition encore sans but déterminé, mais active, tenace, impatiente, irritée par les obstacles qu’elle avait rencontrés jusque-là et plus encore par les malheurs qu’elle avait attirés sur des têtes innocentes, s’était subordonné tous les autres mobiles et régnait seule sur cette âme. A quoi ne pou^ vait-elle aspirer au milieu d’un tel chaos et avec des armes si bien trempées : le génie d’un grand capitaine, l’art de saisir fortement les imaginations, un coup d’œil d’une pénétration merveilleuse, la connaissance et le mépris des hommes, la ünesse de l’Italien, l’âpreté indomptable du Corse?

A la suite du siège de Toulon, Bonaparte fut élevé au grade de général d’artillerie et fut chargé de l’armement des côtes de Provence qui se trouvaient dans un état d’abandon et de négligence extrêmes. Il porta dans cette mission son activité ordinaire, réorganisa la défense sur un plan nouveau, qui simplifiait considérablement les anciennes méthodes, et dont il poursuivit imperturbablement l’exécution , malgré les réclamations de l’ignorance et de la routine. Une de ses opérations le üt môme citer à la barre de la Convention, comme prévenu d’avoir tenté de rétablir une bastille à ÎMarseille-, mais des cautions influentes lui épargnèrent ce périlleux voyage. En peu de temps, il eut mis ces côtes à l’abri des insultes de la flotte anglaise, qui fut tenue à distance de façon à ne pouvoii plus inquiéter notre commerce de cabotage. Cela fait, il rejoignit à Nice le quartier général de l’armée d’Italie. (Mars 179à.)

Celte armée, commandée par le général Dumerbion , officier de mérite, mais vieux et impotent.

s'épuisait depuis plusieurs mois en attaques inutiles contre les positions presque inexpugnables dans lesquelles les Piémontais s’étaient retranchés au pied des Alpes, sur le versant qui regarde la Méditerranée. Le soldat, découragé par cette guerre immobile, dont il ne voyait pas les progrès et n’espérait pas le terme, montrait une nonchalance inaccoutumée, et les chefs, détournés de l’esprit d’entreprise par le châtiment qui avait puni l’insuccès de leurs prédécesseurs, n’osaient rien tenter et se bornaient à conserver leurs positions ou à poursuivre régulièrement des opérations lentes et méthodiques comme celles d’un siège, qui ne pouvaient leur attirer ni honneur ni danger.

Mais Bonaparte n’était pas homme à reculer devant la responsabilité qui les effrayait, surtout depuis que son initiative de Toulon lui avait si bien profité. Il avait su prendre, dès son arrivée, le plus grand ascendant sur l’esprit du général en chef et des représentants en mission , principalement sur celui de Robespierre le jeune, alors son ami le plus intime ; il s’en servit pour les déterminer à un mouvement offensif, destiné à rejeter l’armée piémontaise au delà des Alpes. Après avoir étudié avec soin la topographie compliquée de ce pays montagneux et les positions occupées pai' l’ennemi, il exposa lui-même ses plans, d’abord dans un mémoire à Dumerbion , et ensuite dans un conseil de guerre où ils furent débattus et adoptés.

Le 6 avril 1794, l’armée se mit en marche. Les Ccimps piémontais étaient solidement appuyés sur Saorgio, place très-forte défendant l’accès du col de Tende, qui est, de ce côté, la clef des Alpes. Au

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lieu d’attaquer de front ces positions formidables, comme on l’avait toujours fait jusqu’alors, au prix de grands et inutiles sacrifices , Bonaparte avait résolu de les tourner. Dans ce but, une partie de l’armée, divisée en trois colonnes, remonta la Roya, la Nervia et le Taggio, et opéra sur la gauche des camps piémontais pour les investir et les tenir en respect. Pendant ce temps -là, un quatrième corps, destiné à frapper le coup décisif et commandé par Masséna, filait le long de la Corniche, battait les Austro-Piémontais à Sainte-Agathe, s’emparait d’Oneille et de Loano. De là, poursuivant cette marche hardie, Masséna franchit les Alpes à Ponte-di-Nave , non loin des sources du Tanaro, y remporta une nouvelle victoire, déboucha en Piémont, s’empara du château d’Ormea, de Garessio , puis, se rabattant tout à coup sur les Alpes, commença à menacer le col de Tende sur le versant opposé à celui qu’occupait l’armée piémontaise. Celle-ci, dont les iDOsitions avaient été ainsi tournées et qui se trouvait sur le point de perdre ses communications avec le Piémont, évacua précipitamment les camps de Saorgio et nous donna sans combat ces positions si longtemps disputées. Elle opéra sa retraite par le col de Tende, qui ne tarda pas à tomber lui-même au pouvoir de nos troupes (7 mai). Cette courte et brillante campagne d’un mois rendit l’armée française maîtresse des Alpes, dont nous occupâmes tous les défilés depuis le col de Tende jusqu’à Bardinetto.

Ce succès porta au plus haut point la faveur dont Bonaparte jouissait auprès de Robespierre le jeune. Celui-ci participait alors à la dictature de son frère

Maximilien; il était le maître de Tarmée d’Italie, comme son frère l’était de la France. Ses collègues Pdcord et Salicetti étaient tenus de plier devant lui ou de quitter l’armée. Il ne voyait plus que par les yeux du général de l’artillerie. On doit ici à Bonai^arte la justice de reconnaître que s’il se lia par calcul avec un parti dont il n’avait pas les opinions et dont les excès ne lui inspiraient que de la répugnance , il ne se servit pas uniquement de cette influence dans l’intérêt de son ambition, mais l’employa efficacement à préserver l’armée d’Italie des proscrij)tions et des destitutions qui étaient à l’ordre du jour dans les armées du Nord. Il sauva même la vie à des émigrés saisis sur un navire esi)agnol, et auxquels on voulait appliquer la loi rendue contre les émigrés rentrés. Mais les deux Robespierre ne le considéraient pas moins comme tout dévoué à leur cause et, ainsi que le dit le rapport publié contre lui à la suite du 9 thermidor, comme « leur homme. )> Malgré l’extrême discrétion avec laquelle il glissait habituellement sur celte époque de sa vie, il a lui-même raconté un fait qui prouve à quel point il avait su gagner leur amitié et leur confiance. A la veille d’entrer en lutte avec les comités, sentant qu’ils auraient besoin d’un officier habile et résolu, ils lui offrirent la place d’Henriot, le commandant de la force armée de Paris, dont ils avaient reconnu l’incapacité. Rappelé à Paris i^ar son frère peu de temps avant le 9 thermidor, Robespierre le jeune s’efforça de décider le général à partir avec lui. Mais Bonaparte, malgré l’exagération d’opinion qu’il avait cru devoir afficher, n’avait que de la répulsion pour les cruautés qui avaient été commises, et se sen-

tait d’autant moins le désir d’en partager la solidarité qu’on pouvait dès lors prévoir une réaction d’humanité. Il voulait bien se servir des deux Robespierre, mais non se compromettre sans retour avec eux.

11 refusa donc les offres de son ami, pour rester dans une carrière qui lui promettait des succès plus durables ; mais ce refus ne le préserva pas du danger de se trouver impliqué dans une catastrot)he qu’il croyait moins prochaine. Méditant déjà une nouvelle campagne en Italie, Bonaparte se fit donner, vers le milieu de juillet 179Zi, une mission dont l’objet longtemps obscur a fait naître beaucoup de suppositions contradictoires. Le but ostensible de cette mission était d’aller à Gênes , afin d’y presser la livraison de divers approvisionnements de guerre i^ayés et non livrés. Le but réel était , comme l’a écrit Marmont, qiii fit partie du voyage , « d’apprécier les obstacles que pouvait rencontrer un coup de main sur cette ville. » Il entrait dans les nouveaux plans de Bonaparte de s’emparer de Gênes. La république avait fourni une sorte de prétexte à cette violence en laissant les Anglais s’emparer, malgré la neutralité, de la frégate la Modeste; mais son plus grand tort aux yeux des futurs conquérants de l’Italie , c’est qu’elle était faible, et qu’il était incommode d’avoir à respecter ses droits, tandis qu’il eût été si avantageux d’avoir son territoire comme base d’opérations.

Bonaparte était à peine de retour depuis quelques jours de son voyage à Gênes, qu’il fut mis en état d’arrestation et cité à comparaître à Paris , devant le Comité de salut j)ublic, ce qui était alors considéré domine un arrêt de mort. La révolution du 9 thermi-

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dor venait de s’accomplir et le général portait la peine de ses relations avec les Robespierre. Son arrestation, sur laquelle plane encore un certain mystère, était signée de deux représentants jusque-là en mission à l’armée des Alpes, et envoyés depuis peu à celle d’Italie. Salicetti, qui l’avait quittée depuis quelque temps à la suite de ses dissentiments avec Piobespierre le jeune, s’était hâté d’y revenir après la victoire et s’était joint à Albitte et à Laporte pour faire eini^risonner son jeune compatriote.

Salicetti, d’autant plus chaud thermidorien qu’il avait à se faire pardonner l’exaltation trop connue de ses opinions , fut en cette occasion l’artisan le plus actif de la disgrâce de Bonaparte. D’abord son protecteur, il était devenu son ennemi à mesure que la fortune du général avait grandi. Cette inimitié, qui avait toute l’énergie d’une haine corse , était encore envenimée par une rivalité qui, à ce qu’on assure, n’était pas seulement une rivalité d’ambition. Ce qui est certain, c’est que tous les griefs qui figurent dans ie rapport que les représentants adressèrent au Comité de salut pviblic (à la date du 19 thermidor) furent for- . mulés par Salicetti, qui seul avait suivi les opérations de cette armée , à laquelle Albitte et Laporte étaient étrangers.

Dans cet acte d’accusation, on n’incriminait que d’une façon accessoire les relations de Bonaparte avec les Robespierre; ce qu’on lui reprochait surtout, c’était son voyage à Gènes. Far la i)lus folle des suppositions, qu’on ne peut attribuer qu’à un vertige de la peur ou à une suggestion de la perfidie, ce voyage se

liait dans leur esprit à un vaste plan de tiahison,

concerté par Robespierre et Ricorcl, et ayant pour but de livrer à l’ennemi le plan de nos opérations militaires. Cette fable admise, tout s’expliquait : il n’y avait iilus à chercher le motif du voyage à Gênes : « Bonaparte était leur homme ^ leur faiseur de plans, auquel il nous fallait obéir. » Le rapport nous apprend aussi comment cette belle idée leur est venue : c’est Salicetti qui leur a dévoilé toutes ces machinations : a Salicetti arrive, il nous apprend que Bonaparte s’est rendu à Gênes, autorisé par Ricord. Qu’allait faire ce général en pays étranger? Tous nos soupçons se fixent sur sa tête. »

Cette expression, qui fait image, et qui, dans ce temps-là, n’était pas une simple figure de rhétorique, prouve combien cette tête fut un instant menacée.

Cependant la mise en arrestation de Bonaparte, et surtout l’annonce de son iirochain départ pour Paris à l’efTet d’être traduit devant le Comité de salut x^ublic, avait produit une vive émotion xicirmi les jeunes officiers de l’armée qui déjà s’étaient attachés à sa fortune. Ils formèrent le i^rojet de le délivrer de vive force et de x:)asser avec lui dans l’État de Gênes. De ce nombre étaient Junot et Marmont. Le général eut quelque x^eine à les contenir et à les calmer. « Ma conscience, écrivit-il à Junot, est calme quand je l’interroge. Ne fais donc rien, tu me comxoro met trais, n L’accusation de trahison n’avait en effet rien de bien redoutable x^our lui auxirès d’un juge imx^iartial et clairvoyant, mais dans ce moment de trouble et d’exaltation, tout était x^ossible.

En même temxis il s’adresse à ses accusateurs, II

leur rappelle les services qu’il a rendus à la République devant Toulon et Saorgio; il leur reproche de l’avoir déclaré suspect avant d’avoir examiné les faits qui lui sont imputés. S’il va à Paris avec un arrêté qui le déclare suspect, le Comité ne le jugera qu’avec l’intérêt que mérite un homme de cette classe et son sort est décidé d’avance ; ne valait-il j)as mieux faire l’inverse et examiner d’abord si la suspicion était justifiée? « Salicetti, tu me connais, as-tu rien vu dans ma conduite de cinq ans qui soit suspect à la Révolution? Albitte, tu ne me connais pas -, l’on n’a pu te I)rouver aucun fait, tu ne m’as pas entendu, tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle...

« Entendez-moi, détruisez l’oppression qui m’environne, restituez-moi l’estime des patriotes. Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l’estime si

peu, je l’ai si souvent méprisée oui, la seule idée

qu’elle peut être encore utile à la patrie me fait en soutenir le fardeau avec courage »

Les papiers du général avaient été mis sous les scellés. On y trouva l’ordre relatif à sa mission de Gênes , signé du représentant Ricord , avec le détail des instructions qu’il y devait remplir, mais rien qui fût de nature à justifier les étranges souxDçons dont il avait été l’objet. En conséquence, les représentants rendirent un arrêté, le 3 fructidor, en vertu duquel il fut mis en liberté lorovisoirement , et ils écrivirent en même temps au Comité que, n’ayant rien trouvé

1. Cette lettre, quoique très-authentique, n’a pas été reproduite dans \q. Correspondance, non plus que beaucoup d’auti'es de la môuîe é] oque.

contre lui de positif, ils l’avaient élargi en considération surtout « de Tutilité dont peuvent être les talents de ce militaire, qui devient très-nécessaire dans une armée dont il a mieux que personne la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver. )>

Telle est la vérité sur cet incident, qui a été obscurci comme a plaisir, soit par Bonaparte lui-même, soit par les historiens, pour qui l’histoire n’a été que le commentaire servile des témoignages qu’il lui a plu de laisser sur sa propre vie. « Il fut, dit-il dans le Mémorial, mis en arrestation pendant quelques instants par le représentant Laporte, devant lequel il ne voulait pas plier, » D’abord, les quelques instants durèrent dix jours, qui furent, pour lui comme pour ses amis, pleins d’angoisse et d’anxiété, et ensuite le représentant Laporte fut absent pendant toute la durée de la procédure instruite contre lui, et ne joua aucun rôle dans cette affaire. On ne comprendrait pas le but d’une assertion aussi dérisoire, si l’on ne savait avec quel soin Bonaparte s’est appliqué à faire disparaître toute trace de ses relations avec les Bobespierre, aujourd’hui si clairement établies. Le souvenir de ses opinions d’alors l’importuna plus tard, d’autant plus qu’il frappa ce i)arti avec une extrême rigueur, et il s’efforça de faire oublier ses liaisons par les mêmes raisons qui lui firent détruire l’édition du Souper de Deaucaire, et rejeter la responsabilité de ses' discours de club sur son frère Lucien, trop jeune pour les avoir prononcés.

Au reste , Bonaparte ne tarda pas à se récon ciller avec Salicetti, car ils avaient tous deux do

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sérieux motifs de garder des ménagements l’un pour l’autre, mais la réconciliation n’eut lieu que pour la forme. Ils se rendirent des services réciproques, mais sans revenir jamais à l’ancienne amitié. A l’époque du prairial, Bonaparte put perdre Salicetti et s’en abstint. Son cœur était capable d’emportement, mais étranger à la haine comme à la sympathie, il n’était gouverné que par le calcul.

On a répété, d’après une assertion contenue dans les Mémoires de la sœur des Robespierre, que Bonaparte connut à Nice et à laquelle il ût assurer une pension sous le Consulat, qu’en apprenant le 9 thermidor, le premier mouvement du général fut de proposer aux représentants de marcher sur Paris pour renverser les thermidoriens ; mais il ne faut voir dans ce récit que l’idée qu’on avait alors de son caractère et de ses oi)inions, et l’admettre sans autre preuve, ce serait mal connaître la force irrésistible de la réaction de thermidor et la stupeur dont elle frappa ses ennemis. On a d’ailleurs un témoignage irrécusable de l’impression que la nouvelle de la chute de Robespierre produisit sur l’esprit de Bonaparte, dans une lettre qu’il écrivit au moment où il l’apprit et la veille môme de son incarcération. Dans cette lettre, qui est tout entière sur un ton où l’on ne peut voir que l’arrière-pensée évidente de se ménager un certificat d’orthodoxie républicaine, il raconte en peu de mots l’événement et ses résultats, puis, arrivant à la fin tragique de celui c[ui avait été son ami, il ajoute en guise d’oraison funèbre : « J’ai été un peu afj'ecté de la catastrophe de Robespierre le ieune, que j’aimais et que je croyais pur ; mais fùt-il

mon père, je l’eusse moi-même poignardé s’il aspirait à la tyrannie »

Ainsi se dégagea Bonaparte du patronage de la démocratie extrême, lorsqu’il y trouva plus de périls que d’avantages. Il s’éloigna de ce parti comme il avait fait de celui de Paoli et pour des motifs analogues ; mais le 9 thermidor ne fut x>as la dernière défaite de la démocratie terroriste ; elle garda longtemps une influence active et des espérances persistantes ; aussi ne rompit-il déûnitivement avec elle que Beaucoup i)lus tard. Bien que le calcul ait été pour beaucoup dans sa liaison avec ce parti, on aurait tort de n’y pas voir aussi un effet de son goût naturel pour la force et l’autorité. Tous les systèmes de dictature se tiennent, et, de même que la sienne est historiquement la ûlle de celle du Comité de salut public, il est tout simple qu’il se soit d’abord porté d’instinct vers les hommes dont il devait être un jour l’héritier. C’est ainsi que Cromwell fut le plus ardent des niveleurs avant de devenir le plus absolu des maîtres.

Cependant la difficulté des communications dans les régions élevées qu’occupait la ligne française de Bardinetto au col de Tende et plus loin dans les Alpes supérieures, vaste circonférence dont l’ennemi n’avait ù garder que le diamètre, avait fait désirer au Comité que l’armée reprît l’offensive : Dumerbion reçut l’ordre de recommencer les hostilités. Ce moment fut encore hâté par l’approche d’un corps con-

1. Cette lettre est du 20 thermidor an II. Elle est adressée au citoyen Tilly, ministre à Gènes. Elle manque dans la Correspoyi^ dance.

siclérable d’Autrichiens qui se portait sur la Bormîcla. On apprit en même temps qu’une division anglaise devait débarquer à.Vado et occuper Savone, dans le but de forcer la république de Gênes à sortir de sa neutralité. Cette fois encore, Dumerbion s’adressa à Bonaparte, dont le plan, exécuté seulement en X3artie, fut comme la première esquisse de celui qu’il devait bientôt mettre à exécùtion en qualité de général en chef. (20 sej)tembre 179Zi.) L’armée française déboucha en Piémont ç)ar la x)laine de Garcare, non loin du point de jonction des AljDes avec l’Apennin. De là elle se i)orta rapidement sur Gairo, où elle se trouva en vue de l’armée autrichienne, qui se mit aussitôt en retraite. On la rejoignit à Dego, où elle fut attaquée et battue. Mais, au lieu de i^oursuivre et d’achever ce succès i)ar une camjDagne en Piémont, où ils ne pouvaient rencontrer quB peu d’obstacles, les Français se rabattirent i)ar Montenotte sur Savone et Vado et n’entreprirent plus rien cette année.

. Le général Bonaparte vit avec un déplaisir facile à concevoir l’armée rétrograder au moment de réaliser les opérations dont il attendait de si grands résultats. Cette courte campagne, malgré l’amère déception qu’elle lui causa par sa brusque interriqDtion, ne fut cependant j)as aussi infructueuse x:)our son génie que pour sa gloire, car c’est par ce môme point qu’il devait déboucher en Piémont dans son immortelle campagne de 1796, et il n’aurait peut-être j^as accoml^li tant de i)rodiges sur ce même théâtre s’il n’avait pas si bien étudié à l’avance la tox)ograx)hie de son champ de bataille.

L’armée d’Italie ayant iDris ses quartiers d’hiver

dans ses premières positions, on résolut d’occuper une partie de ses forces par une expédition maritime. Cette expédition fut organisée à Toulon en grande partie par les soins du général Bonaparte. Elle eut d’abord pour but de reprendre la Corse aux Anglais» à quoi on ne tarda pas à renoncer, puis de punir le grand-duc de Toscane de sa timide connivence avec les coalisés, châtiment attiré par sa faiblesse plutôt que par ses torts, enfin d’opérer une descente dans les États romains et d’y venger l’assassinat de Basseville. Mais notre flotte, commandée par l’amiral Martin, s’étant mesurée avec l’escadre anglaise et s’étant convaincue de sa propre infériorité, on abandonna bientôt l’idée d’une expédition dont on ne pouvait attendre que des désastres. (Janvier 1795.)

C’est peu après l’avortement de cette entreprise que Bonaparte reçut, à son grand étonnement, sa nomination au poste de général d’artillerie dans l’armée de rOuest, Ce changement se rattachait à une mesure générale d’un caractère plutôt politique que militaire, et qui atteignit beaucoup d’autres officiers de l’armée d’Italie. Cette armée étant considérée comme un foyer de jacobinisme, il avait paru bon d’en disperser le plus possible les éléments. La mesure avait été adoptée par le Comité de salut public sur le rapport de Dubois de Crancé. Elle enlevait Bonaparte à une armée où il avait grandi, où il avait rendu des services éclalants, où il s’était acquis un grand renom, pour l’envoyer servir parmi des troupes employées exclusivement à réprimer des troubles civils, rôle presque odieux lorsqu’il est le plus dignement rempli. Là, son nom devait être à peine connu, et, même en

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se distinguant par l’éclat de ses actions, il ne trouverait pour récompense qu’une gloire équivoque et compromettante. Il fallait la patriotique abnégation d’un Hoche pour accepter sans murmiîrer ce poste sacrifié.

Ce coup inattendu causa à Bonaparte un mortel déplaisir. Il partit sur-le-champ pour Paris, afin d’en conjurer les effets et d’y faire entendre ses réclamations. Il était accompagné de ses aides de camp Junot et Marmont, tous deux subjugués par son ascendant, I>assionnément attachés à sa personne et déjà pleins . d’une confiance sans bornes en son étoile. En arrivant à Paris, il apprit qu’il était envoyé dans l’armée de la Vendée, non plus en qualité de général d’artillerie, mais pour y commander une simple brigade d’infanterie.

Pendant son voyage, le député Aubry, nommé à la direction de la guerre en remplacement de Carnot, avait revu le travail de Dubois de Crancé, et y avait introduit cette nouvelle modification. Aubry, capitaine d’artillerie avant d’être député à la Convention, était plus ancien dans l’arme que Bonaparte, et il voyait avec aigreur, a-t-on dit, le rapide avancement de beaucoup d’officiers plus jeunes que lui. A ce motif d’animosité, qui paraît peu conciliable avec le poste élevé qu’Aubry occupait dans le gouvernement comme membre du Comité de salut public, s’en joignait un autre qui devait avoir beaucoup plus de prise sur son esprit, c’étaient les antécédents de Bonaparte et l’antagonisme de leurs opinions politiques. Aubry était girondin, il avait courageusement signé la protestation contre les événements du 31 mai ; il avait été

emprisonné avec les soixante-treize, et il était maintenant un des chefs les plus ardents de la réaction Ih er ni id o rien n e .

Pour qui connaît les passions envenimées de cette sanglante époque de notre histoire, la haine d’Aubry pour Bonaiiarte n’a donc pas besoin d’être expliquée par des motifs de jalousie personnelle. Les iiartis s’étaient signalés par de si atroces vengeances, que la mesure dont le jeune général était victime pouvait passer pour un trait de modération de la iiart d’un adversaire tout-puissant. Bonaparte employa pour le fléchir le zèle de ses amis les jilus influents. Carras, Fréron , l’éveque Marboz intercédèrent tour à tour, mais inutilement, en sa faveur. A toutes leurs instances Aubry opposait la remuante ambition du général, son avancement prématuré, dû à ses complaisances^ envers la tyrannie jacobine; et, à l’un d’eux, qui le pressait plus vivement, il demanda « comment l’on pouvait épouser avec tant de chaleur les intérêts d’un terroriste. » Bonaparte voulut soutenir ses droits en personne, et se i:>résenta chez le membre du Comité de salut public. Aubry écouta ses réclamations, mais persista dans son refus : « Vous êtes trop jeune pour commander en chef l’artillerie d’une armée, lui dit-il en forme de conclusion. — On vieillit vite sur le champ de bataille, et j’en arrive, répondit vivement Bonaparte. » Cette réponse, dans laquelle Aubry pouvait voir une critique de ses propres services militaires, qui avaient toujours été de l’ordre le plus pacifique, n’était pas de nature à le faire revenir de son parti pris : il resta inflexible. Bonaparte eut plus tard la petitesse de s’en souvenir.

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lorsqu’il suffisait d’un mot de lui pour délivrer Aubry du supplice immérité qu’il subissait à Cayenne, el perdit ainsi l’occasion de se venger de la seule façon qui fût digne d’une grande âme. (Juin 1795.)

A la suite de cet échec, Bonaparte ne pouvant se résoudre à servir dans les troubles de ligne, demeura pendant quelque temiis à Paris, inoccupé et irrésolu. On a remarqué non sans raison à ce x^ropos, que les susceptibilités de l’esprit de corps, alors très-réx^andues iDarmi les officiers de l’ artillerie, en raison du X^rix que l’ignorance générale avait donné à leurs services, lui avalent fort exagéré les effets de sa disgrâce ; car, s’il est vrai que dans les grades subalternes le commandement de l’artillerie a beaucoux) X:>lus d’imx^ortance que celui des autres armes, la différence disx>araît dans les grades élevés, et l’avantage s’y rétablit même au x^rofit des autres coiq^s. Un général d’infanterie joue très-souvent dans une bataille un rôle beaucoux^ x^l^s décisif et beaucoux> moins effacé qu’un général d’artillerie. Cela est si incontestable que, dans les deux x^remières camx^agnes de l’armée d’Italie, où Bonaparte avait pour ainsi dire tout fait, et où tous les x^lans étaient de lui,* il avait été, malgré son commandement en chef de l’artillerie, beaucoux^ moins en évidence que tel autre général, Masséna, x^ar exemple, dont le nom figurait en première ligne sur tous les bulletins. Cexiendant, on ne peut x^^s l’accuser d’avoir été tout à fait diq^e en ceci d’une superstition de l’esprit militaire, car il tombait d’un commandement indépendant à celui d’une brigade, poste, relativement subalterne, et, ainsi qu’il l’écrivait à l’ordonnateur Sucy, il trouvait croire

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<( que beaucoup de militaires dirigeraient mieux que lui une brigade, tandis que peu avaient commandé avec plus de succès l’artillerie. » (17 août 1795.)

Quoi qu’il en soit, le découragement et le dégoût, dispositions peu durables chez lui, s’étaient emparés momentanément de son esprit, et il allégua des raisons de santé pour ne pas se rendre au poste qui lui avait été assigné. Ce n’est pas à ce moment, mais un peu plus tard, qu’il fut rayé des cadres de l’armée pour avoir refusé de se rendre à son poste, et il est tout à fait inexact qu’il ait donné sa démission, comme le dit le Mémorial, Les lettres de Bonaparte à son frère Joseph ne font mention que de son intention de prendre un congé de deux ou trois mois ; il y dit môme formellement et à plusieurs reprises qu’il n’a pas cessé d’être « employé comme général à l’armée de l’Ouest, mais retenu à Paris par sa maladie. » (25 juillet 1795.) Ce qui est avéré, toutefois, c’est que sa position, plus semblable à une mise en expectative qu’à un congé régulier, fut à ce moment des plus précaires. Une crise financière effroyable, produite par le discrédit croissant des assignats, désolait la France, et la famine était dans Paris avec tous les fléaux qui l’accompagnent. Le futur maître du continent fut plus d’une fois réduit à vivre d’expédients et à partager les ressources de ses amis Junot et Bourrienne. Le pain manquait pour les personnes les plus aisées comme pour le pauvre ; les louis étaient à 750 francs ; un jour vint où Bonaparte se vit dans la nécessité de vendre ses livres pour subsister. Mais ce fut là une détresse tout à fait accidentelle et passagère, et son frère Joseph, qui avait fait un riche ma-

SIÈGE DE TOULON

riage et qui avait la plus vive amitié pour lui, ne l’eût jamais laissé tomber dans le dénûment qu’on a dit.

Son imagination , un moment abattue par son changement de fortune, avait repris plus d*activi.té, de mouvement et de feu qu’elle n’en avait jamais eu. Elle enfantait chaque jour quelque nouveau plan, où se peignait son goût pour le merveilleux et le gigantesque. Lorsque des déceptions inévitables étaient venues le refroidir, il ne rêvait plus pour un instant qu’une retraite confortable à la campagne, avec le calme de la vie bourgeoise ; il s’occupait de bons placements pour les capitaux de son frère Joseph, du choix d’une carrière avantageuse pour ses plus jeunes frères. Il étudiait surtout d’un regard attentif et observateur cette société, où il cherchait à se faire sa place, cette société de Paris, alors renaissante après une longue oppression, ivre du bonheur de se sentir revivre, folle de plaisir, de luxe, de jouissances, et il en traçait des peintures qui n’étaient pas exemptes de convoitise, car s’il pensait déjà en ambitieux, il sentait encore ^n jeune homme.

(( Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d’un long songe qu’ils aient jamais cessé de briller... Tout est entassé dans ce pays pour distraire et rendre la vie agréable. L’on s’arrache à ses réflexions ; et quel moyen de voir en noir dans cette application de l’esprit et ce tourbillon si actif? Les femmes sont partout, aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de li*ès-jolies x>ersonnes. Ici seulement, de tous les lieux

de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu’à elles et ne vivent-ils que par et pour elles. Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû et quel est son emi^ire. » (Napoléon à Joseph, 12 juillet 1795.)

C’est vers cette époque qu’il conçut le projet de se faire donner par le Comité de salut i^uhlic une mission en Turquie, à l’effet d’accroître les moyens militaires de ce pays, de perfectionner la défense des principales places fortes, de lui en construire de nouvelles et enfin de réorganiser son artillerie. Le motif invoqué à l’appui de la demande était l’éventualité d’une guerre prochaine de cette alliée naturelle de la France soit avec la Russie, soit avec l’xiutriche, mais l’attrait que ce projet avait i^our Bonaparte était dès lors dans les perst^eclives indéfinies qu’il ouvrait à son ambition. Il avait déjà sur ces contrées et sur leurs révolutions futures les vues grandioses et chimériques qu’il se plut à développer plus tard, lorsque, voulant éblouir à tout .prix ses concitoyens, il leur jeta aux yeux la poudre d’or do l’Orient.

IMais avant même qu’il eût soumis ce projet à l’acceptation du Comité, farinée d’Italie ayant subides échecs sérieux, Doulcet de Pontécoulant, le successeur d’Aubry à la direction des opérations militaires était venu chercher Bonaparte pour rattacher au comité topographique où s’élaboraient les plans de campagne qu’on adressait aux armées. Lorsque le général demanda l’autorisation de partir avec les officiers qu’il avait choisis pour l’accompagner, le Comité, sur les observations de Jean üebry, un de ses membres.

SIÈGE DE TOULON

refusa de la lui accorder dans les termes les plus honorables pour lui, alléguant Futilité que la République retirait de ses services. C’est par une fortune semblable que Cromwell, au moment de s’embarquer pour l’Amérique, fut malgré lui retenu en Angleterre.

Pendant son passage au bureau topographique, Bonaparte rédigea pour Kellermann qui commandait en chef l’armée d’Italie, et un peu plus tard pour son successeur S obérer, une série d’instructions qu’il est impossible de relire sans admiration. On y trouve en effet exposées de point en point et appuyées sur des considérations de politique aussi bien que de stratégie, toutes les principales combinaisons qui ont fait de la première campagne d’Italie la plus belle concej)tion de son génie et le chef-d’œuvre de l’art militaire. Il y indique jusqu’à la quantité de temps nécessaire pour en exécuter les différentes parties. Il y marque le point précis où il faudra frapper le premier coup pour séparer les armées du Piémont de celles de l’Autriche. Il y prévoit avec une infaillible justesse d’esprit que ces deux armées une fois battues seront facilement amenées à se séparer l’une de l’autre f)ar suite de la diversité des intérêts qu’elles ont à défendre, l’une ayant à couvrir le Piémont, l’autre à protéger la Lombardie, séi3aration qui permettra de les écraser isolément et d’imposer la paix au Piémont, mais en lui donnant des indemnités en Lombardie pour Nice et la Savoie et en gagnant ainsi son alliance au lieu de s’en faire un ennemi secret comme en 1796. Si à la suite de cette camiDagne l’empire ne demande pas la paix, on i^énétrera par le Tyrol dans les États héréditaires et on Y donnera la main aux armées du Rhin.

Üi HISTOIRE DE NAPOLÉON.

Tel est ce plan, qui a sur celui qui fut réalisé depuis cet inestimable avantage, que si on y trouve la première idée de la violation de la neutralité vénitienne, puisque l’Adige y est désigné comme la ligne d’opération, on n’y voit du moins ni la conquête déguisée sous le nom d’affranchissement des peuples, ni la guerre tour à tour poursuivie ou interrompue dans un intérêt d’ambition personnelle, ni les ignominies de Gampo-Formio.

Il est d’ailleurs inutile de dire que cette création du génie ne pouvait être réalisée avec succès que par celui qui l’avait conçue. Ces plans, bien qu’appuyés de l’autorité du nouveau comité de la guerre, n’exercèrent aucune influence sur les opérations de Kellermann et de Schérer. Kellermann répondit que « leur auteur était à mettre aux jietites maisons Schérer «que

c’était à celui qui les avait conçus de venir les réaliser.» Il était facile de s’apercevoir, au peu de compte qu’on en tenait, qu’ils ne portaient plus la signature redoutée du Comité de salut i>ublic. Les armées commençaient à s’émanciper du joug avant de l’imposer à leur tour. Au reste cette méthode d’envoyer de Paris, loin du théâtre des opérations, des plans de campagne tout faits, était une pratique éminemment vicieuse, et celui qui les traçait alors avec une supériorité si mal reconnue fut le premier à s’en affranchir lorsqu’il dut en recevoir à son tour. Cette fonction , quelque conforme qu’elle fût aux aptitudes de son esprit qui donnait aux opérations militaires une précision mathématique, était toutefois une satisfaction trop

1. Mémoires extraits des papiers et de la correspondance de Pontécouiuiib.

incomplète et trop obscur pour que Bonaparte pût s’en contenter. Il n’était pas d’humeur à laiseer à d’autres l’honneur des conceptions dont il avait le mérite. Il était en outre dévoré d’un besoin d’action presque fiévreux que son tempérament lui imposait non moins que son esprit. Il n’avait donc nullement renoncé à ses projets sur l’Orient, mais sa première impatience s’était calmée en présence des menaçantes éventualités qui s’annoncaient sur la scène politique. Pourquoi cette crise, que chacun sentait imminente, ne lui offrirait-elle pas, à Paris môme, une occasion qu’il voulait aller chercher si loin? Au milieu de ses épreuves, il avait toujours conservé une imx^erturhable confiance en lui-môme et en son avenir. Il y joignait le fatalisme qui est propre aux grands aventuriers, et vivant ainsi au jour le jour, à raffû.t des événements, il était assez détaché de la vie iDour jouer la sienne sans hésitation lorsque l’instant lui semblerait propice.

« Je suis constamment, écrivait-il à son frère Joseph, dans la situation d’àme où l’on se trouve à la veille d’une bataille, convaincu par sentiment que lorsque la mort se trouve au milieu iDOur tout terminer, s’inquiéter est folie. Tout me fait braver le sort et le destin, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me détourner lorsque passe une voiture. » (12 août 1795.)

Il était rayé depuis huit jours de la liste des officiers généraux employés, xjour avoir déplu à Letourneur, le successeur de Pontécoulant^, lorsque le 13 vendémiaire (5 octobre ‘1795) lui apporta l’occasion qu’il

i. L’acte de radiation est du 25 septembre 1793. Boxîrrienne, en lous le conservant, s’est trompé de date.

attenaait. Elle s’offrit à lui plus belle et plus décisive encor qu’au siège de Toulon, avec cet opportunité et cet éclat que la fortune a pour ses seuls favori. Elle sembla n’avoir permis sa disgrâce passagère que pour rendre son élévation plus brillante et plus soudaine.

La Convention venait de terminer sa longue et orageuse carrière en donnant à la France la constitution de l’an III. Elle avait honoré ses derniers jours , par la fermeté qu’elle avait déployée contre la tyrannie de la multitude, plus difficile à abattre que celle des vaincus de thermidor. Après avoir fermé la salle des Jacobins, désarmé les faubourgs, abrogé la constitution de 93, œuvre de la fureur et du délire, dompté et muselé la populace au risque de ruiner son principal point d’appui, frax>pé sans pitié ses propres iiembres comme i)our se punir elle-même d’avoir été leur complice et leur instrument, cette assemblée, grande malgré ses fautes et mutilée de ses proi^res mains, avait voulu préserver ses successeurs des douloureuses épreuves qu’elle avait subies. Elle avait déposé le fruit de sa longue expérience et de sa sagesse tardive dans des institutions qui restent, en dépit de leurs imperfections, les plus libérales qu’ait jamais possédées la France. Mais au moment d’abandonner son œuvre à elle-même, se trouvant comiDrodiise sans retour vis-à-vis de la démocratie extrême, et laissant la république à la merci d’une génération qui n’était au fond nullement hostile à la révolution, mais qui, étrangère à ses passions, détestant ses excès, ^mit impatiente d’agir à son tour et ne voyait plus dans la Convention qu’un obstacle à son propre avé-

nement, cette assemblée manqua de confiance en l’avenir.

De cette défiance de la Convention envers le pays naquit le principal défaut de la constitution de Tan III, je veux dire l’antagonisme presque inévitable qu’elle créait entre les pouvoirs législatif et exécutif, en permettant au second de se soustraire au contrôle du premier et en ne laissant entxe eux aucun médiateur qui pût leur épargner l’alternative d’une rupture irréparable ou d’une entière soumission. Cette crainte de voir tomber son œuvre en des mains ennemies ou inexpérimentées lui fit commettre une - autre faute dont les conséquences furent beaucoup plus immédiates. Sous l’empire de ces sentiments conservateurs, d’autant plus susceptibles qu’ils étaient plus nouveaux chez elle, la Convention se souvint avec effroi du sort qu’avait éprouvé la constitution de 91 , faute d’avoir été protégée par ses proi>res auteurs. Dupe d’un scrupule excessif et d’un désintéressement mal entendu, la Constituante s’était exclue elle-même de la législature qui devait lui succéder. Les conventionnels tombèrent dans l’excès contraire en s’imposant au choix des électeurs. Le décret du 5 fructidor décida que les deux tiers de la Convention feraient partie du Corps législatif qui allait être réuni, et celui du 13 fructidor, que les électeurs désigneraient les membres restants. Ces décrets injurieux pour la nation causèrent une irritation profonde parmi les hommes qui étaient le mieux disposés à accepter loyalement les institutions nouvelles; ils y virent, non sans motif, une usurpation sur leurs propres droits. On passa outre malgré leurs plaintes et on soumit la constitution

de l’an III et les deux décrets à l’acceptation des assemblées primaires : ratification dérisoire, demandée à la peur car toute nation mise en demeure par ses conducteurs de se prononcer entre le connu et l’inconnu embrasse infailliblement le connu, quel qu’il soit, comme le salut suprême

Cependant Paris osa repousser les deux décrets tout en votant la constitution; mais la province, suivant une routine qui semble indestructible, vota tout ce qu’on lui demandait à une très-grande majorité. Ce vote déconcerta un instant les ennemis de la Convention, qui s’étaient d’abord crus assurés du succès. Ils en contestèrent la validité, sans réussir toutefois à établir la réalité de leurs allégations. Bientôt ils passèrent de la plainte à la menace, et les tribunes des quarantehuit sections de Paris retentirent des plus véhémentes attaques. Puis, comme leurs appels à l’opinion n’amenaient pas le résultat qu’ils en attendaient, ils résolurent d’en appeler aux armes.

Le parti avec lequel venait de rompre la Convention était celui même qui lui avait servi d’auxiliaire dans sa lutte contre la démocratie extrême. C’était la portion la plus riche et la plus éclairée de la population de Paris, c’était la garde nationale et le corps électoral presque tout entier, c’était enfin cette brillante bourgeoisie, cet illustre tiers état, qui, après avoir donné à la France tant d’hommes éminents, après avoir fait 89 , avait été si longtemps foulé aux pieds par le peuple des faubourgs. Au moment où il cherchait à effacer le souvenir de tant d’humiliations en ressaisissant l’influence qui lui était due, il se voyait tout à coup frappé d’une mesure de défia nc^, arrêté

dans sa marcîie, exproprié pour ainsi dire de sa plus légitime conquête. Dans la vivacité de son ressen liment, il s’exagéra outre mesure les conséquences des décrets de fructidor, et s’exagéra encore plus follement ses propres forces. Grâce à cette puissante complicité, la fermentation s’accrut rapidement dans Paris, habilement surexcitée par les agents du royalisme, devenus très-entreprenants depuis l’accueil que Pichegru avait fait à leurs ouvertures. Le 11 vendémiaire, les électeurs des diverses sections, réunis à l’Odéon, comptèrent leurs adhérents et essayèrent leurs forces. Le 12, la section Le Peletier, située au centre de Paris et la plus connue par le nombre et l’audace de ses membres, se constitua en insurrection.

Au premier bruit de la révolte , la Convention , i^eu troublée d’un spectacle qui n’était point nouveau pour elle, s’était déclarée en permanence. Elle avait concentré le petit nombre de troupes qui se trouvaient dans Paris; elle avait fait reprendre leurs armes à deux ou trois mille de ces mêmes patriotes qu’elle avait désarmés peu de mois auparavant. L’arrogance de ses ennemis n’ayant fait que s’accroître en présence de la faiblesse numérique de ses défenseurs, le général de Menou reçut l’ordre d’oi)érer de vive force le désarmement de la section Le Peletier. Menou, assez bon officier, mais tête peu solide , agissant à contre- cœur, embarrassé de trouver en face de lui comme adversaires les hommes qu’il avait eus pour alliés dans sa guerre contre les faubourgs , entassa pêle-mêle ses troupes dans un étroit espace où elles se trouvaient paralysées. Il entra ensuite, accompagné d’un rejirésentant, dans le couvent des Filles-

Saint-Thomas, où se trouvait la salle de la section,, bâtiment situé sur l’emj)lacement où s’élève aujourd’hui le palais de la Bourse. Là, troublé, intimidé par les interpellations qui partaient coup sur coup du sein d’une foule irritée, au lieu de commander il parlementa. Le résultat de cette entrevue , d’autant f)lus encourageante pour l’émeute qu’elle était moins digne de la fierté de la Convention , fut une sorte de capitulation en vertu de laquelle il fut convenu que les troupes se retireraient et que les sectionnaires évacueraient la salle de leurs séances. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, les troui:)es seules l’exécutèrent. Quant à la section, elle se hâta de notifier à tout Paris sa victoire. Le danger devint imminent. Il était huit heures et demie du soir.

Bonaparte se trouvait ce soir-là au théâtre de Feydeau. Averti de ce qui se passait, il accourut, assista à la fin de cette scène singulière, et de là se rendit à l’Assemblée pour en observer les suites. On venait d’y décréter l’arrestation de Menou, et on y discutait les divers généraux auxquels il conviendrait de confier ce commandement. L’urgence du péril donnait à ce choix une importance exceptionnelle, et le petit nombre des officiers présents à Paris le rendait trèsdifficile. Bonaparte, caché parmi les auditeurs, entendit alors, assure-t-il dans ses Mémoires, mettre en avant son propre nom, et délibéra, « pendant près d’une demi-heure, » sur le parti qu’il aurait à prendre. Ce qui est plus certain, c’est que le nom qui réunit le plus de suffrages fut celui de Barras, alors en quelque sorte l’arbitre de la situation, grâce aux souvenirs qu’avait laissés son énergique conduite au 9 ther-

TQidor. Barras se fit adjoindre Bonaparte. II y a de celui-ci, sur cet événement si décisif dans sa vie, jusqu’à trois versions différentes : dans toutes les trois il omet avec un soin remarquable de mentionner la recommandation de Barras, qui fut pourtant la seule efficace. La version qui nous a été conservée par Las Cases, et qui est corrigée de la main de Bonaparte, diffère par quelques variantes assez importantes de celle qui a été transcrite par Montliolon, et l’on y trouve les pensées qui l’auraient fait hésiter pendant une demi-heure à i>i’<^ndre en main la cause de la Convention :

- (( Était-il sage de se déclarer? La victoire môme aura quelque chose d’odieux, tandis que la défaite voue à l’exécration des races futures. Comment se dévouer ainsi à être le bouc émissaire de tant de crimes auxquels on fut étranger? pourquoi s’exposer bénévolement à aller grossir en peu d’heures le nombre des noms qu’on ne prononce qu’avec horreur ?

« D’un autre côté, si la Convention succombe, que deviennent les grandes vérités de notre Révolution ? Nos nombreuses victoires, notre sang si souvent versé ne sont x>lus que des actions honteuses. L’étranger, que nous avons tant vaincu, triomj)he et nous accable de son mépris; une race incapable, un entourage insolent et dénaturé rei^araissent triomphants, nous reprochent nos crimes, exercent leur vengeance et nous gouvernent en ilotes par la main de l’étranger. Ainsi la défaite de la Convention ceindrait le front de l’étranger et scellerait la honte et d’esclavage de ia patrie.

« Ces sentiments, vingt-cinq ans, la confiance en sa force, sa destinée, le décidèrent. )>

Le seul point qui ressorte avec quelque certitude pour riiistoire de ces amidifications de rhétorique, évidemment faites après coup, c’est que ses sympathies personnelles ne le portaient pas plus d’un côté que de l’autre, et qu’il prit conseil d’un calcul plutôt que d’un principe. S’il éprouva des scrupules, ils lui furent inspirés moins par la cause en elle-même que par l’incertitude du succès, et il en triompha promptement. Aussitôt sa résolution prise, il se présente aux comités, et, à la recommandation de Barras, il reçoit d’eux son commandement. Barras avait connu Bonaparte au siège de. Toulon et l’avait pris en grande amitié, dit-il dans ses Mémoires inédits, à cause de la ressemblance qu’il lui trouvait alors avec Marat, pour qui il avait eu un vif attachement. Les rôles sont donc ainsi distribués : Barras commandera en jiremier, et Bonaparte sera son lieutenant et son homme d’exécution.

L’armée de la Convention se montait à environ huit mille hommes, y compris les patriotes auxquels on avait rendu leurs armes, mais elle était bien disciplinée, pleine de calme et de confiance, et possédait quarante pièces d’artillerie qu’on fit venir du camp des Sablons , avantage précieux contre . des adversaires qui comptaient moins sur leur stratégie que sur leur masse. Bonaparte employa la nuit à prendre ses dispositions. 11 changea le Louvre et les Tuileries en une espèce de camp retranché dont toutes les issues furent garnies d’artillerie. Il assura ses communications de façon à pouvoir porter toutes ses forces à la fois sur le point le plus menacé; enfin j au der«

nier moment, il arma les représentants jiour serve de réserve dans un cas de péril extrême, en ayaiiv grand soin de ménager à sa petite armée une retraite sur Saint-Cloud. Gela fait, il attendit, et donna ordre à ses troupes de ne faire feu qu’ après avoir été attaquées.

Le lendemain matin, 13 vendémiaire, lorsque l’armée des sectionnaires déboucha de toutes les rues environnantes dans le but d’enlever les Tuileries, elle vint se heurter partout contre les postes conventionnels et trouva toutes les issues gardées. Elle s’établit l’arme au bras en face des troupes de la Convention. Elle se composait d’environ 40,000 gardes nationaux, soldats pleins d’ardeur mais aussi d’inexjiérience et surtout sans solidité. Elle s’était donné deux chefs de hasard : le général Danican, officier déclassé et peu capable, et un émigré rentré, nommé Lafond, jeune homme du plus brillant courage.

Les deux années passèrent une grande partie de la journée postées à quinze pas l’une de l’autre, menaçantes, mais immobiles, et comme ne pouvant se résoudre à déchirer de nouveau le sein de la patrie après tant de sanglantes discordes. Un instant on espéra que cette extrémité, si fatale à la liberté, lui serait épargnée ; mais l’aveugle animosité des partis fit échouer ces tentatives de conciliation. A quatre heures et demie du soir, Danican donne le signal, et Bonaparte monte à cheval. La lutte commença sur plusieurs points à la fois. Elle n’eut ni la durée ni le tragique acharnement dont les murs de cette cité furent depuis tant de fois témoins. Les places publiques n’avaient pas encore servi de champ de bataille, et la

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Stratégie de la guerre des rues n’était pas devenue une science. L’issue du combat ne fut pas un instant douteuse. Lafond, qui dirigeait l’attaque du côté des quais, lança sa colonne de la rue Daupliine sur le pont Royal en suivant le quai Voltaire ; mais foudroyée à la fois de front et en écharpe par la mitraille, elle s’arrêta court et bientôt se dispersa. Il en rallie jusqu’à trois fois les débris sous le feu qui les décime, piais il ne parvient pas à enlever le pont. A l’église Saint-Rocli, la résistance ne fut pas plus sérieuse. Quelques coups de mitraille suffirent pour balayer toutes les rues adjacentes. Les sectionnaires , très-vifs dans leur première attaque, semblaient n’avoir i^as prévu qu’on pourrait se décider à les recevoir à coups de canon. Ils ne tinrent nulle part devant l’artillerie, qui les délogea successivement de toutes leurs positions. A six heures, tout était terminé et la Convention l’emportait sur tous les points. Elle craignit de trop triompher, car elle avait des ennemis de plus d’un genre, et en détruisant les uns elle se mettait à la merci des autres. Elle couvrit donc les vaincus d’une indulgence à la fois habile et généreuse, se contentant de dissoudre et de désarmer leurs bataillons. Lafond seul ne put être sauvé, en raison de sa qualité d’émigré, qu’il ne voulut à aucun iirix désavouer. La Convention déclara que ses défenseurs avaient bien mérité de la patrie ; elle confirma Barras et Bonaparte dans leurs commandements, et. Barras; n’ayant pas tardé à donner sa démission , Bonaparte se trouva seul en possession du titre de général de' l’intérieur.

Cette journée, si avantageuse pour le jeune général

dont elle avançait prodigieusement la fortune, avait été funeste pour la France. Elle accrut et envenima rantagonisme que la Convention avait créé entre l’opinion x^ublique et le gouvernement par ses malheureux décrets. Au lieu d’apaiser cette partie si éminente de la nation qui fait l’opinion, et que ses décrets avaient mise en suspicion en lui interdisant le légitime espoir d’exercer constitutionnellement son influence sur le gouvernement du pays , elle l’avait blessée et aliénée sans retour. Il était dès lors à prévoir que toutes les élections se feraient en ot)position avec l’est) rit conventionnel et contre lui, et que, chassé ainsi du corps législatif, cet esprit se réfugierait dans le i)ouvoir exécutif j)our en faire sa forteresse. C’est, en effet, ce qui arriva. Le tiers des députés élus comme complément des conventionnels conservés, fut choisi au sein d’une opinion hostile à la Convention, et celle-ci, qui formait encore la majorité des conseils , répondit à cette manifestation des vœux de la nation en appelant au Directoire cinq régicides : Barras , Carnot, Rewbell, Letourneur et Lareveillère-Lépaux. Or le Corps législatif se renouvelant par tiers tous les ans, tandis que le Directoire ne se renouvelait que par cinquième, il était évident qu’à un moment donné le gouvernement, composé de régicides, se trouverait en guerre ouverte avec les conseils composés de modérés. Et comme ces deux corps n’avaient l’un sur l’autre aucun moyen de contrainte légale , il s’ensuivait que la force resterait entre eux le seul juge. Malheureusement, le 13 vendémiaire avait montré à tout le monde de quel poids 4’ épée d’un soldat jDouvait être dans la balance. Ainsi

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cette journée néfaste habitua le pouvoir à compter sur l’armée, l’armée à disxooser du pouvoir. Elle prépara de loin les voies au gouvernement militaire.

Bonaparte employa les quelques mois qui s’écoulèrent entre le 13 vendémiaire et sa nomination à l’armée d’Italie, à consolider la victoire, en achevant de détruire les éléments de trouble et de désordre, à réorganiser la garde nationale de Paris, à former la garde du Directoire et du Corps législatif, enfin à s’occuper très -activement de sa propre fortune. En véritable ambitieux, il ne vit dans sa nouvelle situation que les moyens qu’elle lui offrait d’en conquérir une plus élevée. Le rôle qu’il avait joué dans les derniers événements, l’importance du poste qu’il occupait, sa liaison avec des hommes iiuissants, la formation d’un gouvernement nouveau encore et incertain dans sa marche, lui fournissaient à un rare degré la facilité de se mêler de tout, d’intervenir à volonté dans les attributions de ses collègues, et d’agir à sa guise dans le ressort de son propre commandement. Il xn'ofita de cette latitude avec sa décision accoutumée, agissant sans consulter jiersonne, et tenant fort peu de comx^te des représentations qui lui étaient faites. Il n’en était toutefois xias moins assidu auprès dos iirincixiaux chefs du gouvernement, dont il avait intérêt à ca^iter la bienveillance. En même temps, il jn otégeait des membres de l’ancienne noblesse, pour effacer de l’esprit de cette classe les souvenirs de la mitraille de vendémiaire ; il rappelait des généraux disgraciés, il rem^Dlissait les cadres de la garde du gouvernement d’hommes qui étaient ses créatures.

LE 13 VENDEMIAIRE.

et qu’il fut heureux, nous assure -t- il dans ses Mémoires, de retrouver au 18 brumaire; il distribuait des iDlaces à ses parents et amis, qu’il allait cbercber au fond de la x>rovince pour les établir à Paris; il envoyait de grosses sommes d’argent à sa famille. (Lettres à Joseph, d’octobre 1795 à février 1796.)

Un homme d’un caractère aussi remuant ne pouvait ni trouver un aliment suffisant pour son esprit dans une telle place, ni s’y maintenir longtemps sans causer beaucoup d’ombrages. S’enfermer strictement dans ses attributions, c’était s’ annihiler ; en sortir, c’était se lancer dans la plus téméraire des entreprises. En iDrésence de l’action incessante des partis, il était pourtant difficile de ne pas éprouver une pareille tentation. Aussi le Directoire commença-t-il bientôt à voir Bonaparte avec une certaine inquiétude, qui ne fut pas étrangère à sa nomination au commandement de l’armée d’Italie. Au danger de l’avoir pour ennemi en le soumettant à la loi commune, on préféra l’expédient de se débarrasser de lui par une éclatante faveur, sans songer que, sous prétexte d’éloigner le péril, on le rendait plus inévitable pour l’avenir. Cette lâcheté, plusieurs fois renouvelée et finalement punie par une leçon cruelle et mémorable, fut toute la politique dont le Directoire sut jamais user pour se i^réserver des projets qu’il prêtait à Bonaparte. Cependant, il n’est pas certain qu’en cette première occasion la défiance qu’inspirait le général lui eût valu un semblable avancement, si son mariage avec Joséphine de Beaubarnais n’était venu achever et couronner sa fortune.

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Bonaparte a raconté lui-môme comment il fît la connaissance de M*"® de Beauharnais. Quelques jours après le désarmement des sections, un enfant de dix à douze ans se présenta à Tétat-major : il réclamait réf)ée de son père, ancien général de la République, mort sur l’échafaud. Cet enfant était Eugène de Beauharnais. Touché par ses larmes, le général la lui fit rendre, et reçut le lendemain la visite et les remercîments de M™® de Beauharnais, qu’il ne connaissait encore que de nom, bien qu’elle fût l’amie intime de Barras, son protecteur. Le silence que garde Bonaparte au sujet de cette liaison, et cle la part que Barras a eue dans les déterminations de M®'® de Beauharnais, s’explique plus facilement que son oubli du service rendu la veille de vendémiaire. Mais le fait n’en est pas moins constant, établi par tous les témoignages du temps, attesté par Joséphine elle-même, qui, dans sa nonchalance créole, ne se serait peut-être jamais décidée à ce mariage, si Barras n’avait mis flans la corbeille de noces le commandement de l’armée d’Italie. « Barras assure, écrivait-elle peu de temps avant son mariage, que si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier, Bonaparte en me parlant de cette faveur, qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit i>as encore accordée : « Croient- « ils donc, me disait -il, que j’aie besoin de prête te c tien pour x^^'^i'venir? Ils seront tous troji lieu- « reux un jour que je veuille bien leur accorder la « mienne. Mon épée est à mon côté, et avec elle « j’irai loin. »

Bonaiiarte s’était pris iiour de Beauharnais

LE 13 VENDEMIAIRE.

d’une passion ardente et exaltée, que surexcitait encore son ambition, car il savait que ce mariage allait tout à la fois lui donner le rôle qu’il ambitionnait le plus et lui ouvrir les rangs d’une société qui n’avait jusque-là répondu à ses avances que par une défiance excessive. Il portait dans cette affection, la seule, diton, qui ait jamais fait battre son cœur, toute la fougue et tout le feu de son impétueuse nature. Quant à M*"® de Beauhaimais, elle ressentait en sa présence plus de trouble et d’étonnement que d’amour. Le génie meme qu’elle voyait briller dans ce regard perçant et impérieux exerçait sur cette âme aimable et indolente une sorte de fascination qu’elle ne subissait pas sans une terreur secrète, et, avant de s’y abandonner, elle se demanda plus d’une fois si l’assurance extraordinaire dont témoignaient les moindres i:>aroles du général n’était pas l’effet d’une présomption de jeune liomme destinée à d’amers mécomxDtes. Ses irrésolutions augmentaient lorsqu’elle réfléchissait à la différence d’âge qui existait entre eux, car Joséphine était une beauté déjà sur le déclin, et le général était loin encore d’avoir atteint à la maturité de î’âge viril.

Cependant il réussit à vaincre ses scrupules. Le 23 février 1796, Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Italie, et, le 9 mars, le mariage fut célébré. Carnot appuya sa nomination contre Bewbell le i)rotecteur de Schérer, mais il n’en eut nullement l’initiative, comme il le prétend dans son Mémoire sur le 18 fructidor. Dans l’acte de mariage, le général se donna une année de i^lus qu’il n’avait réellement, ce qui a fait naître des doutes mal fondés au sujet de

la véritable date de sa naissance, et Joséphine se rajeunit de quatre ans ; double artifice imaginé d’une part par une i)etite vanité féminine, et consenti de l’autre dans le seul but de rétablir entre eux, aux yeux du public, l’égalité d’âge par cette complaisante fiction. En première ligne, parmi les noms des témoins, figurait le nom de Paul Barras.

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