le Bulletin des lois
suffrage : François, de Neufchâteau, et Merlin, de Douai. Cette double nomination se fit au grand désappointement d’Augereau, qu’on avait leurré de l’espoir d’obtenir un siège au Directoire. Les cliels de la dictature fructidorienne voulaient bien se servir des soldats, mais non partager avec eux. Illusion naïve et grossière. En politique, le pouvoir va toujours là où sont en réalité l’action et l’influence. C’étaient les soldats qui avaient fait Fructidor : tout était prêt pour la dictature militaire.
<( Le sang n’a pas coulé, » disait le Directoire dans sa proclamation ; « On a prévenu l’effusion du sang, » disait l’adresse du Corps législatif ; « Il n’en a pas coûté une goutte de sang, » répétait Augereau dans son compte rendu à Bonaparte ; et le philanthrope Lareveillôre employait la môme formule, en ajoutant « que c’était là un point de vue bien doux à considérer! » Nul n’ignorait pourtant que la déportation à Cayenne équivalait à un arrêt de mort. Mais, i^ar une hypocrisie qui a quelque chose de plus odieux encore que les cruautés de réj)oque précédente, on voulait avoir les bénéfices du crime et les honneurs de la vertu; jamais le style pastoral n’avait été plus à la mode. La proclamation même par laquelle le Directoire frappait ses adversaires était remplie des plus sentimentales effusions à l’adresse du peuple français; il l’exhortait « à l’union conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété filiale, » à toutes les vertus de famille. « Que le goût et la propreté, lui disait-il encore, président à tes vêtements, que l’aimable simplicité n’en soit jamais bannie, que la beauté douce et modeste, parée de sa pudeur, préfère pour ses orne-
ments ceux qu’ont tissus des mains françaises, etc. ^ »
Pendant ce temps les condamnés à la déportation, dont le nombre avait été heureusement réduit, grâce à d’actives démarches, étaient jetés dans des espèces de cages de fer et conduits à Pvochefort, puis de là embarqués pour les rivages empestés de la Guyane. Parmi eux était l’honnéte Barthélémy, l’un des deux directeurs remplacés, Lafon-Ladebat, le président des Cinq-Cents, et plusieurs autres représentants connus par la pureté de leur vie politique, mais qui avaient commis le crime irrémissible de faire de l’opposition à Barras. Pichegru, Rovère et Lavilleheurnois étaient seuls des conspirateurs avérés. La moitié mourut promptement à Synamary, le reste parvint à s’évader. C’est dans ce sens que la journée du 18 fructidor n’avait i)as coûté une seule goutte de sang.
Dans les jours qui suivirent le coup d’État, le Directoire saisit une lettre de Moreau qui apportait de nouvelles preuves au sujet de la trahison de Pichegru. Ces iDreuves, Moreau les avait depuis longtemps entre les mains, mais, quoique sincèrement attaché aux institutions républicaines, ce général s’était abstenu d’en faire usage, soit égard pour une ancienne amitié, soit répugnance de fournir des armes à une politique qu’il désapprouvait, soit enfin que Pichegru ne lui parût plus à redouter depuis qu’il n’avait plus de commandement. Au reste Bonaparte , qui lui a fait un crime d’avoir tenu secrète cette fameuse correspondance, saisie dans les fourgons du général Klinglin, n’avait lui-même pas agi autrement en ce qui