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surpris qu’il n’en ait pas compris la stérilité. Il s’obstina toujours à i^orter la simplicité géométrique dans un ordre d’idées qui ne la peut souffrir. En cela, on peut dire qu’il était despote par le tour de son esprit aussi bien que par celui de son caractère. Il était d’ailleurs étranger à la science politique moderne, et ne voyait dans le système des garanties qu’une inutile complication. Il ne savait rien ou presque rien de ces formes savantes, de ces institutions protectrices de la liberté individuelle et des franchises locales , que l’Angleterre avait inaugurées dans le monde, que les États-Unis avaient réalisées, que la Constituante avait ébauchées sous la forme monarchique, que la Gironde avait rêvées sous la forme républicaine. Cet inépuisable fonds d’idées, qui est destiné à renouve- -1er le monde, resta toujours inexploré pour lui.
Bonaparte terminait sa communication en invitant Talleyrand à donner connaissance de ce i^lan à Sieyès, qu’il désirait vivement voir entrer dans cette commission. En faisant accepter cette théorie à nos publicistes les plus renommés, il n’était pas sans nourrir une arrière-pensée de l’importer quelque jour d’Italie en France.
Les conditions que M. de Merfeldt avait, de son côté, apportées à Vienne, y trouvèrent la cour d’autant plus disposée à les accueillir favorablement qu’elle avait maintenant perdu toute espérance de voir réussir à Paris la conspiration royaliste. On résolut toutefois de batailler encore pour en obtenir, s’il se pouvait, de plus avantageuses ; et, à cet effet, on envoya auprès de Bonaparte M. de Gobentzel, diplomate de vieille roche et élève de Kaunitz. Il fut annoncé au
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général par une lettre impériale des plus flatteuses. Les négociations furent donc reprises, mais dans d’assez mauvaises conditions, M. de Gobentzel s’attendant retrouver Bonaparte dans les dispositions accommodantes dont témoignaient ses concessions du 19 septembre, et Bonaparte se sentant, au contraire, entravé par l’opposition formelle qu’il avait rencontrée à cet égard chez le Directoire. De longues controverses s’établirent entre le général et le diplomate. L’un y déployait sa subtilité, son intarissable faconde et des grâces quelque peu gauches et surannées, l’autre son esprit tranchant et son impérieuse logique. D’iin côté comme de l’autre, on demandait le plus pour obtenir le moins. Gobentzel, plus exigeant que ses prédécesseurs, demandait maintenant les légations ; et Bonaparte, revenant sur ses premières concessions, prétendait ne vouloir plus même lui céder Venise, et alléguait la défense expresse de son gouvernement, qui venait, disait-il, de reconnaître cette république. A Talleyrand même, avec qui il lui arrivait quelquefois de dire le fond de sa pensée, il écrivait qu’il était bien décidé « à ne pas la leur bonifier » sans l’autorisation du Directoire.
Il n’en était rien pourtant ; sa résolution de sacrifier Venise était dès lors arrêtée, mais il fallait amener par degrés le gouvernement français à accepter cette idée. Il n’entreprit pas de vaincre ses répugnances ou de combattre ses objections, mais il s’étudia à le mettre insensiblement dans la nécessité de céder, par des considérations accessoires, ou du moins à le préparer si bien au dénoûment qu’il méditait, que la chose, une fois faite, jiaraîtrait toute simple. Il ne l’entrete-
nait, dans toutes ses lettres, que des complications qui étaient à la veille de naître en Italie, de la mort prochaine du pape, des mauvaises dispositions du roi de Naples, du mécontentement de la Sardaigne, enfin de sa propre incapacité de diriger plus longtemps les atTaires. « 11 pouvait à peine monter à cheval, il avait besoin de deux ans de repos. » Il demandait son remplacement à la fois comme négociateur, et comme législateur de la Cisalpine. Il fournirait lui-même à ses successeurs tous les renseignements nécessaires. Ainsi, au moment même où, selon une expressive locution populaire, il faisait le mort et semblait n’avoir plus d’autre volonté que celle du Directoire, il réunissait comme en un faisceau tous les motifs qui pouvaient lui imposer la sienne ‘propre. Comment brusquer un négociateur si profondément découragé? comment lui envoyer des ordres positifs et catégoriques? comment croire surtout que ce , démissionnaire était à la veille d’agir avec j)lus de hardiesse que jamais, et avait tout préparé dans ce but ?
Ce que Bonaparte tenait à éviter par-dessus tout, c’était une défense trop formelle et trop absolue de livrer Venise, — car il eût eu les mains liées, — et il l’évita en effet par cette attitude abattue et cette défaillance simulée. Le Directoire lui adressa, à la date du 29 septembre, un ultimatum dont la générosité rachète bien des torts, mais qui n’avait pas un caractère assez impératif pour contraindre une volonté à laquelle on avait si souvent cédé. Cet ultimatum, c’était l’Italie libre jusqu’à l’Isonzo. On y faisait ressortir avec force l’inconvénient de laisser l’Autriche arriver jusque sur l’Adige, ce qui était introduire au
cœur de Tltalie « cette puissance vorace. » On y parlait de « la honte d’abandonner Venise » ; on y repoussait toute connivence « avec une perfidie qui n’aurait pas d’excuse », puisqu’elle entraînerait des effets plus sinistres que les chances de guerre les plus défavorables. Cette dépêche, que le Directoire n’osa pas soutenir en présence de l’explosion de joie qui salua la conclusion de la paix, est la plus honorable qu’il ait jamais signée, et suffit pour faire retomber sur le général seul la responsabilité de la transaction de Campo-Foi'mio. Elle ne changea rien aux déterminations de Bonaparte. Son parti était si bien pris que, le 7 octobre, jugeant inutile de dissimuler plus longte^mps, il écrivit à Talleyrand : « Sous trois ou quatre jours tout sera terminé, la guerre ou la paix. Je vous avoue que je ferai tout pour avoir la paix, vu la saison très-ava<ncée et le peu d’espérance de faire de grandes chose:?. »
Talleyrand s’était efforcé de gagner le général aux projets du Directoire ; il avait de nouveau plaidé, et avec plus de chaleur qu’on ne pouvait en attendre de lui, la cause de l’affranchissement de l’Italie. Bonaparte le réfutait sur tous les points. Talleyrand ne comprenait rien « à ce peuple mou, sui:)erstitieux, pantalon et lâche. » L’armée n’était pas parvenue à recruter « un seul Italien, hormis quinze cents polissons, ramassés dans les rues des différentes villes d’Italie, qui pillent et ne sont bons à rien. » La France et le gouvernement étaient indignement dupés par quelques aventuriers italiens. La nation ilalienne était énervée, sans courage; elle n’avait pas plus de goût pour la liberté que pour une organi-
sation militaire de force à la faire respecter. Telle était la réalité des choses. Quant « a ce qui était bon à. dire dans les proclamations et les discours imprimes, ce n'était qu'un roman. » Et qui le savait mieux que lui? Il était temps enfin de renoncer aux chimères de la politique révolutionnaire pour en revenir u à la vraie politique, qui n’est autre chose que le calcul des chances et des combinaisons. »
Le 10 octobre, il signifia au Directoire son intention arrêtée de signer la paix. Il alléguait, comme ses motifs déterminants, la saison avancée, la faiblesse de son armée, la mort de Hoche, Téloignement des armées du Rhin, la nullité des Italiens, la rupture des conférences de Lille, le désir que la France avait de la paix et, en dernier lieu, u l’inconvenance d’exposer des avantages certains et le sang français pour des peuples peu dignes et peu amants de la liberté, qui, par caractère, habitude et religion, nous haïssent profondément. » Tous ces prétextes étaient plus ou moins spécieux, aucun d’eux n’était sincère. L’état de la saison ne présentait pas plus d’inconvénients qu’au début de la campagne, lorsque, selon son expression, il avait franchi les Alpes sur trois pieds de glace. Avant la mi-novembre il pouvait être aux portes de Vienne. Son armée n’avait jamais été aussi forte ; la mort de Hoche le délivrait d’une rivalité embai'cassante et, quant au désir de la paix, qui était réel, il n’en tenait compte dans ses calculs que depuis qu’il y trouvait son propre avantage. La paix ne serait que plus solide, appuyée sur un triomphe plus complet. Jamais succès n’avait été plus infaillible, plus fécond en grands résultats, plus évidemment marqué par la
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force des choses que celui qui semblait lui livrer d’avance cette monarchie déjà frappée de vertige et ‘d’épouvante; jamais il n’eût pu rêver une plus magnifique occasion de réparer en quelques jours tout le mal qu’il avait fait à l’Italie. Notre armée du Rhin, dégagée par les virements que les Autrichiens avaient été forcés d’opérer dans la leur, n’avait, i)our ainsi dire, plus personne devant elle, et rien ne pouvait arrêter Augereau jusqu’au Danube. Mais comment partager une telle gloire avec Augereau?
Des préoccupations toutes personnelles lui firent repousser ces conseils d’une ambition plus haute et plus glorieuse que celle qu’il écouta, li voulut être le seul pacificateur comme il était déjà le seul triomphateur. Tous ses confidents intimes de cette époque, quels que soient leurs sentiments à son égard, Lavalette, Marmont, Miot, Bourrienne, attestent l’influence prépondérante que cette pensée exerça sur sa détermination. Il terminait sa lettre aux directeurs par des protestations de désintéressement et de déférence qui étaient des plus dérisoires dans un moment où il foulait aux pieds leurs instructions pour n’exécuter que ses propres volontés. La guerre avec l’Angleterre allait, disait-il, nous ouvrir un champ plus beau et plus vaste : a Le peuple anglais valait mieux que le peuple vénitien et sa libération consoliderait à jamais le bonheur et la liberté de la France ! » Pour juger à quel point il prenait au sérieux cette étrange libération de l’Angleterre, il suffira de dire qu’il était déjà tout entier au projet de l’expédition d’Égypte, en étudiait avec Monge les moyens d’exécution, et était sur le point d’envoyer Poussielgue à Malte pour observer
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les dispositions des chevaliers de la langue française Quant à lui personnellement, ajoutait-il, « son cœur était pur, ses intentions étaient droites; il’avait fait taire l’intérêt de sa gloire, de son ambition, de sa vanité; il n’avait vu que la patrie et le gouvernement... 11 ne lui restait plus qu’à rentrer dans la foule, à reprendre le soc de Cincinnatus, à donner l’exemple du respect pour les magistrats et de l’ aversion pour le régime militaire, qui a détruit tant de républiques et perdu plusieurs États. » (10 octobre 1797.)
« Le 13 octobre, dit Bourrienne, qui était alors son secrétaire, en ouvrant mes fenêtres, à la pointe du jour, j’aperçois les monts couverts de neige. Il avait fait la veille un temps superbe et, jusqu’alors, l’automne s’ annonçait comme promettant d’être belle et tardive. J’entrai, comme tous les jours, à sept heures, dans la chambre du général ; je l’éveillai et lui dis ce que je venais de voir. Il feignit d’abord de ne i^as me croire, sauta à bas de son lit, courut à sa fenêtre et, témoin lui-même de ce changement si brusque dans la température, il prononça avec le plus grand calme ces mots : (( Avant la mi-octobre ! quel pays I allons, il faut faire la paix. »
Il revit alors les états de son armée, qui montait à près de quatre-vingt mille hommes, se livra à un calcul minutieux des chances défavorables que lui offrait une entrée en campagne dans de telles conditions, comme si sa décision à cet égard n’eût pas été prise plusieurs jours auparavant, et comme s’il avait voulu tromper jusqu’à son secrétaire sur son vrai mobile.