Laval ctie
CAMPO-FORMIO
rier dü Directoire. Il apportait à Bonaparte non-seulement une défense formelle de céder à l’Autriche la ligne de l’Adige, mais la nouvelle de son prochain remplacement dans les négociations : « Nous sentons, mi disaient les directeurs, la nécessité de nommer des négociateurs, your vous soulager de la partie politique et vous laisser tout entier aux dispositions militaires. )) C’était là l’ordre que Bonaparte avait voulu éviter, en précipitant la signature du traité, et il y avait en effet réussi. Les directeurs, furieux de se voir joués, éprouvèrent un instant la tentation de refuser leur ratification au traité; mais, ainsi que le général l’avait prévu, ces velléités, trop tardives pour être efficaces, furent comme noyées dans l’immense explosion de joie qui éclata en 'France à la nouvelle de la conclusion de la paix. Le mécontentement du Directoire dut se changer en félicitations et en témoignages de satisfaction aussi peu sincères que toutes les manœuvres qui avaient préparé le succès de cette œuvre de mensonge.
L’empereur nous cédait la Belgique; il renonçait à la Lombardie en faveur de la république Cisalpine, qui comprenait en outre les provinces de Bergame, Crème, Bi’escia, Mantoue, Modène, Bologne, Ferrare et Bomagne. Nous lui abandonnions Venise, l’Istrie, la Dalmatie et tout le territoire vénitien au delà de TAdige. Nous gardions pour nous Corfou et les îles Ioniennes. Un congrès devait se tenir à Rastadt pour traiter de la paix entre la France et l’empire germanique, L’empereur s’engageait en outre, par une convention secrète, à faire tous scs efforts pour nous faire obtenir la ligne du Rhin.
HJSTOIRE DE NAPOLÉON.
Talleyrand se Mta de prendre date par l’exagération de ses compliments : « Adieu î général i)aciûcateur, adieu! amitié, admiration, respect, reconnais sance ; on ne sait où s’arrêter dans cette énumération. . On aura peut-être quelques criaüleries d’Italiens, écrivait-il encore, mais c’est égal ! »
Le général Bonaparte voulut pourtant faire quelque chose pour le peuple qu’il avait si cruellement frappé. Il écrivit à Villetard, notre représentant à Venise, pour offrir un refuge dans la Cisalpine aux i3atriotes vénitiens qui voudraient quitter leur pays. Il proposa de faire trans]3orter de Venise à Ferrai’e ce qui restait à la Bép oblique en apiDrovisionnements de guerre, de marine et de commerce, et là de les vendre au profit de ces émigrés ainsi que les francs-alleux de la Cisalpine, afin de leur assurer des moyens d’existence. Villetard, qui avait été l’agent honnête et sincère d’une politique de perfidie, avait bien voulu révolutionner Venise, mais il n’avait jamais cru qu’elle serait sacrifiée. Il s’était attaché à la nouvelle réx)ublique comme à une seconde patrie, et, lorsqu’il eut à notifier au gouvernement vénitien la conclusion du traité de Campo-Formio, en présence de l’explosion de désespoir que provoqua cette nouvelle, sa propre émotion fut telle qu’il interrompit son discours et éclata en sanglots. Il fit part ensuite à l’assemblée des offres du général qui furent repoussées avec indignation : « Je me réjouis, lui écrivit-il à ce sujet, d’avoir trouvé.dans les membres du gouvernement de Venise des âmes trop fières pour se prêter à l’exécution des mesures que vous leur proposez par mon organe; ils iront chercher ailleurs un sol libre, mais ils préféreront
rindîgence à l’infamie... Des gémissements, des blasphèmes, il faut l’avouer, contre la nation française, un refus unanime de complicité dans la ruine de leur patrie, ont suivi la lecture de vos ordres. » Le générai répondit par de sanglantes ironies à riiomme dont il avait fait son instrument: «Aucun traité ne nous liait à la municipalité de Venise ! La France n’avait pas à faire la guerre pour les autres peuples. Quant à la j)oignée de bavards qui voulait la république universelle, elle n’avait qu’à venir faire une campagne d’hiver. La nation vénitienne n’existait pas. Elle était aussi lâche qu’hypocrite et efféminée. Si elle était faite pour la liberté, qu’elle le prouvât donc en défendant la sienne ! On n’avait x3asdonné les Vénitiens àl’Autriche, la France ne s’en reconnaissait pas le droit ; ils n’avaient donc qu’à se défendre au moment où nous évacuerions! » Combien ces insultes, jetées si gratuitement à un peuple qu’il avait désarmé, ruiné, privé de tout moyen de résistance, étaient loin des sentiments auxquels il attribuait plus tard, à Sainte-Hélène, sa politique envers Venise! Là, grâce à la complaisante magie d’une mémoire sans conscience, qui transformait à son gré les événements, la cession de Venise à l’Autriche ne lui apparaissait plus que comme une sorte d’épreuve passagère à laquelle il avait voulu soumettre les Vénitiens pour retremper leur xDatriotisme. « Les années que les Vénitiens auraient x>assées sous le joug de la maison d’Autriche leur feraient recevoir avec enthousiasme un gouvernement national, quel qu’il fût, un peu plus, un peu moins aristocratique... Il n’y avait pas à craindre qu’un peuple de mœurs aussi douce.s pût jamais prendre de l’affection
pour un gouvernement allemand, etc. » Excuses aussi peu sincères que les accusations dont il s’était armé contre ceux qu’il voulait perdre, parce qu’ils contrariaient ses plans, mais qui ont quelque chose de plus odieux encore, car elles tendent à lui faire une sorte de mérite d’un de ses actes les plus justement flétris.
Au reste, dans cette sommation dérisoire d’avoir à se défendre qu’il adressait à un peuple enchaîné et abattu, il entendait bien qu’on vît un dernier outrage et rien de plus. Les Vénitiens ayant en effet voulu relever le déü, la municipalité envoya une double députation au Directoire et à Bonaparte pour solliciter la permission de lutter avec ses seules ressources après le départ de nos troupes. Pour toute réponse, le général fit emprisonner les députés. Peu de temps après, les troupes françaises évacuèrent Venise. Sérurier enleva tout ce qui restait dans les magasins, coula les bâtiments qu’on ne pouvait emmener, et enfin incendia le Bucentaure, ce vieux témoin des beaux jours de la République. Gela fait, il remit la place aux Autrichiens. Un désespoir muet, une consternation profonde régnaient dans la ville, et ce silence de mort n’y était interrompu que par les acclamations d’une populace soldée. Le commissaire qui s’y présenta au nom de l’empereur, pour recevoir le serment d’obéissance des Vénitiens, était ce même François Pesaro qui avait si souvent traité avec le général Bonaparte.
L’ ex-doge Manin dut prêter le serment au nom de ses compatriotes, et, le cœur navré, se soumit à ce pénible sacrifice. Mais, au moment où il s’avançait pour prononcer la fatale formule, on le vit tout à coup chanceler, et il tomba sans vie comme foudroyé
gampo-formio.
par la honte et la douleur. Ainsi succomba la République de Venise, après une longue et glorieuse existence. Le peuple vénitien n’est pas mort avec elle : il souffre et proteste encore. Il a été, depuis lors, bien souvent vengé par les dangers et les complications sans fin que les iniquités de Gampo-Formio ont légués à l’Europe ; mais le crime commis par des mains françaises attend encore sa réparation.
( Écrit en 1865. Depuis lors le crime a été réparé, mais non par des mains française;»).