‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 28 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

EXPÉDITION d’Égypte.

Le général Bonaparte prolongea son séjour en Italie jusqu’à la mi-novembre, afin de mettre la dernière main à l’organisation de la Cisalpine. Ses derniers arrangements pris, il quitta Milan le 17 novembre 1797, en laissant pour adieux aux Italiens une proclamation remplie des plus magnifiques promesses. Il y joignait des félicitations dont il avait malheureusement écrit trop souvent la réfutation anticipée dans sa correspondance avec le Directoire : « Les Cisalpins étaient le premier exemple, dans l’histoire, d’un peuple qui devient libre sans passions, sans déchirements, sans révolution. Ils étaient appelés à jouer un grand rôle dans les affaires de l’Europe, et, fussent-ils abandonnés à eux-mêmes, bientôt aucune i^uissance de la terre ne serait assez forte pour leur ôter leur liberté. Jusque-là , la grande nation les protégerait contre les attaques de leurs voisins. Quant à lui, au premier danger on le verrait accourir au milieu d’eux. » Der-

EXPEDITION D’EGYPTE

nîers encouragements prodigués à une illusion qu’il n’avait ]peut-etre jamais partagée, inutile déguisement d’une œuvre incapable de durer un instant par ellemême, et qui, après nous avoir donné tous les profits de la conquête, allait bientôt nous en offrir toutes les charges en nous imposant un onéreux protectorat.

Bonaparte passa d’abord à Turin, évita d’y voir le roi de Sardaigne, pour ne pas s’engager envers un trône déjà chancelant. Il prit ensuite par le Mont-Cenis et s’arrêta à Genève, où son premier soin, en arrivant, fut de faire emprisonner le banquier Bontemps, suspect d’avoir aidé à l’évasion de Carnot, dont les services et l’ancienne amitié n’étaient plus qu’un souvenir importun. A Lausanne, il reçut les ovations du parti démocratique, qui j>réparait déjà le soulèvement du canton de Vaud contre la suzeraineté des Bernois. A Morat, il visita le champ de bataille où nous avions été vaincus ; il critiqua le plan de Charles le Téméraire, déplorant ses fautes, comme s’il se fût' agi de l’un de ses prédécesseurs ; il arriva enfin à Rastadt, après avoir traversé le Rhin. II y trouva les plénipotentiaires déjà réunis; mais il n’avait nullement l’intention d’y suivre les négociations ; il avait bien assez de celles de Gampo-Formio , et il y prévoyait dés complications bien plus embrouillées encore. Il tenait seulement à paraître à Rastadt pour prendre, en quelque sorte, possession de ce débat diplomatique, de façon à en garder tout l’honneur, s’il tournait bien, et à pouvoir en récuser la responsabilité, s’il se terminait niai. Il voulait qu’on se souvînt qu’il avait passé par là, et il eut soin de signaler sa présence à Rastadt par la sortie violente, mais d’aii-

leurs assez justifiée, avec laquelle il accueillit le comte de Fersen, représentant de la Suède, qui avait marqué dans notre révolution par son intimité avec la reine et sa participation active à tous les complots de la cour. En quelques paroles vives et hautaines, Bonaparte fit entendre au comte l’inconvenance qu’il y avait, de sa part, à se présenter pour traiter avec la République française, et M. de Fersen, ainsi dénoncé comme un obstacle au succès des négociations, quitta Rastadt le lendemain même. Le général échangea ensuite avec M. de Gobentzel les ratifications du traité de Campo-Formio, et partit pour Paris après avoir sP gné la convention militaire qui nous livrait Mayence et Manheim.

Il arriva à Paris le 5 décembre, et descendit dans son petit hôtel de la rue Gbantereine qui reçut, à cette occasion, le nom de rue de la Victoire ; flatterie ingénieuse et spontanée de la municipalité parisienne. Objet d’une curiosité immense, universelle, il eut l’art de ne la satisfaire jamais qu’à demi, ce qui était le plus sûr moyen de la faire durer longtemps, et la stimulait au lieu de la décourager. Plein de réserve et de cette apparente modestie de ceux qui échappent à la vanité par l’orgueil, négligé plutôt que simple, calculé jusque dans son laisser aller, il se dérobait aux acclamations de la foule comme à l’éclat des représentations officielles, répondait aux empressements par une politesse exacte mais sans familiarité, sortait rarement, parlait peu, et montrait dans sa tenue et ses manières un sans-façon qui formait un contraste saisissant avec la gloire de son nom et le ton un peu théâtral de ses proclamations.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

Forcé d’oublier ses griefs devant une si éclatante popularité, le Directoire prit son parti de bonne grâce et lit au général un magnifique accueil. Un autel de la Patrie, chargé de trophées et surmonté de statues allégoriques, fut élevé dans la cour du Luxembourg, les murs furent pavoisés de drapeaux , et un vaste amphithéâtre fut dressé tout autour. C’est là que le Directoire, les autorités et le corps diplomatique en tenue de grande cérémonie, reçurent le général Bonaparte. Une foule immense, avide de contempler ses traits, remplissait l’enceinte et les rues adjacentes. Lorsqu’il parut on ne vit plus que lui , et des acclamations sans fin retentirent. Sa petite taille, sa pâleur, son aspect maladif et fiévreux, son profil emprunté au type d’une race étrangère, cette maigreur ardente qui semblait produite par la consomption du génie, tout dans sa personne était inattendu, extraordinaire, fait pour frapper les imaginations.

Talleyrand parla le premier. Son éloquence n’eut l>as, ce jour-là, le goût et la mesure qui lui étaient habituels, soit qu’il fût entraîné par l’enthousiasme général, soit qu’il voulût gagner et séduire le triomphateur. Tout en revendiquant pour la France et la révolution une partie de la gloire du général, il le loua en termes qu’on ne peut guère employer décemment qu’envers les morts, et dont Bossuet lui-même, s’adressant à Louis XIV, n’avait jamais dépassé la flatterie. Il dépensa un art infini, mais hélas ! bien superflu, à démontrer que cette journée était « le triomphe de l’égalité ». Eépondant ensuite aux préoccupations qui ne pouvaient manquer de s’oflrir aux esprits prévoyants, il transforma Bonaparte en une

■âkS

sorte de héros stoïcien, détaché de toutes les grandeurs de ce monde, n’ayant de goût que i^our la simplicité, l’ohscurité, les sciences abstraites, et pour « ce sublime Ossian qui semblait le détacher de la terre ». Non-seulement il n’y avait pas lieu, selon l’orateur, de redouter son ambition, mais « il faudrait peut-être un jour le solliciter pour l’arracher aux loisirs de sa studieuse retraite I »

Le ton seul de la réponse de Bonaparte était, pour qui savait comprendre, un démenti donné à ces puériles rêveries si peu en rapport avec le caractère de celui qui en était l’objet. Lorsqu’il parla, un grand silence se fit ; on écouta avidement ses paroles sans les entendre. Son accent trahissait une sorte d’impatience et d’irritation, seul genre de protestation qui lui fût permis contre le singulier travestissement qu’on venait de lui imposer. Son discours se composait de quelques généralités qui n’avaient pas grande signification, surtout si on le compare aux allocutions si caractéristiques qui étaient antérieurement sorties de sa bouche; mais il avait, dans son allure brève et saccadée, un ton qui décelait l’homme de commandement. Le seul trait remarquable était la conclusion : « Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l’Europe entière deviendra libre. » Ces iDaroles, prononcées dans une circonstance aussi solennelle et par un homme aussi calculateur, avaient, on i^ouvait le croire, un but bien déterminé : il tenait à faire savoir dès lors qu’il voyait plus d’un changement à opérer dans nos lois politiques. Ce mot méritait d’être retenu et pesé mûrement.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE. 349

Barras parla ensuite, au milieu de l’inattention générale, et avec une emphase qui laisse bien loin derrière elle tout ce que cette époque déclamatoire nous offre en ce genre. Il compara successivement le général à Socrate, à César, à Pompée, il lui prodigua les plus basses adulations au sujet de cette paix de Campo-Formio qu’il avait si souvent flétrie comme honteuse pour la République et infamante pour celui qui l’avait signée ; puis, conviant le pacificateur de l’Europe à couronner une si belle vie par une nouvelle conquête, et désignant à ses coups l’Angleterre : (( Allez, lui dit-il, allez enchaîner ce gigantesque forban qui pèse sur les mers, allez punir dans Londres des outrages trop longtemps impunis. De nombreux adorateurs de la liberté vous attendent; vous êtes le libérateur que l’humanité appelle ses cris x^Iaintifs^. )) Barras donna alors l’accolade à Bonaparte, le Conservatoire exécuta un hymne composé i)ar Chénier et Méhul ; puis Joubert et Andréossy furent x^résentés au Directoire.

Les jours suivants, un grand nombre de fêtes furent données en l’honneur du jeune général. Il s’y montra peu, usa de beaucoup de circonspection envers les hommes des différents partis, habile à ménager toutes les opinions, mais évitant de se prononcer sur les questions scabreuses, faisant de préférence sa société habituelle des artistes et des savants, fréquentation sans couleur politique, et pour laquelle il affichait dès lors le goût d’un souverain qui se plaît à encourager le mérite. Une place était vacante à l’Institut,

Page 1