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par suite de la proscription de Carnot ; on la lui offrit par acclamation, et il accepta sans scrupule la succession de son ancien protecteur, qui expiait alors dan? Texil le crime de sa consciencieuse opposition au coup d’État de fructidor. Il remercia l’Institut par une lettre dans laquelle il exaltait « les seules vraies conquêtes, celles qu’on fait sur l’ignorance » (26 décembre) ; belles paroles qui n’ont d’autre tort que de former une complète antithèse avec ses actes. Il se para dès lors avec ostentation de son titre de membre de l’Institut, affectant de mettre la palme du savant audessus des honneurs du général en chef, et se plaisant à montrer, dans les cérémonies publiques, le vainqueur de l’Europe vêtu de ce modeste et pacifique uniforme.
Dans ses rapports avec le Directoire il cachait, sous les dehors de l’abandon, une défiance extrême, et, dans certaines occasions, d’injurieuses précautions que justifiait à ses yeux la mort prématurée de Hoche. C’était à Barras, celui des directeurs avec lequel il était le plus lié, que s’adressaient particulièrement ses soupçons. Il le regardait comme un homme à ne reculer devant aucune extrémité. Rien ne prouve, d’ailleurs, que ses appréhensions aient été fondées, bien que ce corrompu joignît tous les vices de l’ancien régime à tous ceux du nouveau. A supposer qu’ils eussent été capables d’éprouver la tentation de se défaire de lui par de tels moyens, les directeurs se sentaient encore trop forts pour le redouter à ce point. Ils savaient bien que le général était déjà l’objet d’une grande attente, que beaucoup de gens le pressaient de s’emparer de la dicta
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ture ; maïs ils savaient aussi que rien n’était encore prêt, que les éléments sur lesquels il lui faudrait s’appuyer n’avaient encore aucune consistance. Ils se plaisaient à lui montrer les rapports que leur police leur adressait à ce sujet, moins dans le but de lui témoigner leur confiance que pour lui prouver qu’ils avaient l’œil sur lui. Sa popularité croissante leur inspirait pourtant de sérieuses alarmes, et, tout en feignant d’en jouir avec lui, ils faisaient sous main tout ce qu’ils pouvaient pour la diminuer. C’est ainsi qu’ils firent rejeter par le Conseil des Cinq-Cents la proposition de lui donner Chambord à titre de dotation na* tionale. En revariLche, ils le pressaient avec ardeur de se jeter dans l’aventureuse entreprise qui était censée devoir mettre le comble à sa gloire, et qu’ils avaient annoncée à l’Europe en lui décernant le titre de général en chef de l’armée d’Angleterre.
Les préparatifs de cette expédition se faisaient à gi’and bruit dans tous les ports de la République, mais ils étaient poussés avec plus d’ostentation que de réelle activité. En attendant l’achèvement de ces apprêts, Bonaparte était consulté sur toutes les affaires, appelé à toutes les délibérations importantes. On semblait vouloir le dédommager des rigueurs d’une loi imprévoyante, en l’associant par avance au pouvoir auquel ses vingt-neuf ans ne lui permettaient pas encore de prendre une part ostensible. Le premier usage qu’il fit de cette influence fut de faire retirer le commandement de l’armée du Rhin à Augei^eau, devenu son ennemi décidé depuis la duperie dont il avait été l’objet en fructidor. Augereau, avec la clairvoyance de la haine, avait depuis longtemps pénétré
ses projets et les dénonçait sans relâche au Directoire. Bonaparte l’accusa d’entraver, par ses démonstrations jacobines, les négociations avec l’Allemagne ; et une disgrâce à peine déguisée le confina à Perpignan, dans un poste obscur et sans avenir.
ue général Bonaparte n’avait jamais pris au sérieux le projet de descente en Angleterre. Il connaissait l’insuffisance des moyens d’exécution qui étaient mis à sa j)ortée. A supposer que la descente réussît, ce qui était fort improbable, il savait qu’il aurait affaire en ce pays à une race d’hommes toute différente de celle qu’il avait eue à combattre en Italie, et que s’il n’était pas facile de pénétrer dans cette île fameuse, contre laquelle s’étaient tant de fois brisés nos efforts, il le serait encore moins d’en sortir. Il n’avait donc garde do risquer toute sa gloire acquise sur un enjeu aussi hasardé. Depuis longtemps déjà il nourrissait un projet dont le but final n’était guère plus aisé à atteindre, mais dans lequel, du moins, il trouverait de nombreuses occasions d’étonner et d’éblouir les hommes, toujours plus frappés du brillant de l’exécution que de la solidité des résultats. Or, c’était là surtout ce qu’il voulait. L’expédition d’Égypte n’exigeait pas le lent et périlleux labeur auquel l’eût condamné la tâche ingrate de dompter la fière Angleterre; et, dans l’état de langueur et de décrépitude où se trouvait l’Orient, elle devait nous procurer en peu de temps des succès éclatants sinon durables.
Le général feignit toutefois de s’associer aux vues du Directoire. Lorsqu’à Passeriano, dans le premier feu de ses projets sur l’Orient, il avait appelé l’attention des directeurs sur les facilités que notre établis-
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sement aux îles Ioniennes allait nous procurer pour fonder quelque État nouveau sur les ruines de rempire turc, et particulièrement pour nous emparer de Malte et de l’Égypte, ses ouvertures n’avaient été d’abord accueillies que par des objections. Plus tard ils lui avaient donné leur adhésion, mais d’une façon vague et indéfinie. Avant de la leur demander de nouveau il voulait les convaincre qu’il avait d’abord tout fait pour réaliser leurs propres desseins. II partit donc pour faire en personne, le long de nos côtes, l’inspection des préparatifs dirigés contre l’Angleterre (10 février 1798). 11 interrogea les pilotes et les matelots, examina les travaux, vit tout par lui-mème avec ce soin minutieux qu’il apportait dans les détails d’organisation, mais avec une arrière-pensée bien différente des intentions qu’on aurait pu lui supposer d’après ce voyage , car il avait avec lui , dans sa voiture, tous les livres, les plans et les études relatifs à l’expédition d’Égypte, à laquelle il voulait justement faire servir le matériel de celle d’Angleterre. A son retour à Paris, il déclara « que rien ne serait prêt avant longtemps, qu’il ne jouerait pas le sort de la France sur un coup de dé aussi chanceux » ; et les préparatifs dirigés contre les Anglais reçurent une destination nouvelle, mais soigneusement cachée au public.
L’idée d’entraîner hors de France, dans un pays lointain et peu connu, avec lequel nos communications devaient être forcément coupées dans un temps donné, l’élite de nos soldats, de nos généraux, de nos savants, à un moment où la paix n’était pas signée, où l’Europe était encore en armes contre nous, où
une telle conquête ne pouvait manquer d’aggraver les mécontentements et surtout de relever des inimitiés découragées, mais non éteintes, cette idée était IDresque aussi impolitique que celle qui fit plus tard la guerre de Russie, Rien qu’elle ne fût pas de nature à amener de si grands désastres. Les chimères que Bonaparte y mêla, et qui sont presque la seule partie de cette conception qui lui appartienne en propre, ne sont pas moins hasardées que celles qui devaient le perdre plus tard; mais, fort heureusement pour lui, il n’eut pour instrument qu’une i)etite armée, au lieu d’y pouvoir dépenser les forces de plusieurs nations, et il se heurta, dès les premiers pas, aux impossibilités qu’elles soulevaient.
L’occupation de l’Égypte n’avait par elle-mêmp rien d’impraticable. Bien dirigée et sagement restreinte, elle eût peut-être offert, dans une époque de paix, quelques résultats utiles. On l’avait x>lus d’une fois discutée dans les conseils de l’ancien régime. Leibnitz avait soumis à Louis XIV un projet de colonisation de l’Égypte. On avait repris cette idée sous le règne de Louis XVI, et Bonaparte eut sous les yeux les études qui avaient été faites pour cet objet. Enfin, plus récemment, Magalon, notre consul à Alexandrie, avait adressé un mémoire dans le même sens au ministre Charles Delacroix, qui l’avait autorisé à venir soutenir et développer ses vues à Paris (en août 1796). Mais, dans les plans de Bonaparte, ce projet avait pris de tout autres proportions. Il impliquait non seulement une colonisation, tentative si hasardeuse chez un peuple si peu assimilable, et avec des colons tels que les Français, mais encore un bouleversement complet
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de rOrîent, dont les éléments de régénération étaient - supposés n’attendre qu’une étincelle pour reprendre vie et se mettre en mouvement à l’appel de nos armées; hypothèse qu’aucun fait sérieux n’autorisait. Ruiner les établissements anglais dans l’Inde, chasser ensuite les Turcs de Constantinople et les renvoyer en Asie au moyen d’un immense soulèvement des populations grecques et chrétiennes, enfin revenir sur l’Europe en la prenant à revers, selon la j)ittoresque expression de l’auteur de ces plans gigantesques, telle était la conception qui hantait cette imagination sans frein, et dont l’occupation de l’Égypte n’était que le modeste préliminaire.
Pour s’expliquer comment il put obtenir le consentement du Directoire, dans un moment où rien n’était assuré au dedans, et où tout annonçait au dehors l’imminence d’une coalition nouvelle , il faut se rappeler tout à la fois et l’enivrement causé par de prodigieux succès, et le désir qu’éprouvaient les directeurs de se débarrasser d’un homme dont l’ambition croissait avec la fortune, et le besoin dévorant, insatiable, qui possédait cet homme, d’échapper à des loisirs sans gloire, et de fixer de nouveau les regards du monde. Le général Bonaparte était trop clairvoyant pour croire que le Directoire pourrait, sans lui, maintenir la France à la hauteur i>érilleuse où ses victoires venaient de la placer. Mais cette prévision, loin de contrarier ses. ]3lans, en faisait en quelque sorte partie. Il lui convenait essentiellement de montrer, par des preuves éclatantes, qu’on ne pouvait rien sans lui, que tous nos succès militaires tenaient à son génie, qu’il était enfin l’homme unique et nécessaire.
et, depuis la mort de Hoche, cette conviction était celle de beaucoup de gens. Ainsi qu’il l’a écrit luimême avec un machiavélisme naïf, « pour qu’il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvât des revers en son absence, et que son retour rappelât la victoire sous nos drapeaux »
Il avait d’ailleurs horreur du repos, et toutes ses facultés étaient tournées du côté de l’action. Il redoutait plus encore cette analyse inévitable à laquelle allait le soumettre le scepticisme spirituel et pénétrant des salons de Paris, sorte de laboratoire intellectuel où tout se décompose. Il connaissait ce peuple mobile et railleur, qui se venge de ses engouements par son indifférence et se familiarise si vite avec les idoles qu’il a le plus encensées. « On ne conserve à Paris le souvenir de rien, disait-il à ses intimes; si je reste longtemps sans rien faire, je suis perdu. On ne m’aura pas vu trois fois au spectacle qu’on ne me regai'dera 13lus. » Il fallait donner de nouveaux aliments à la curiosité, à l’émotion, à cette soif du merveilleux qui, dans l’esprit de la nation, avait pris la place des passions révolutionnaires. J1 fallait soutenir son personnage, achever, par de nouveaux traits, ce conquérant, ce héros que venait de créer, sous son nom, l’imagination populaire. A ce point de vue, « la petite Europe n’était qu’une taupinière et ne fournissait pas assez de gloire ; il irait en demander à l’Orient, à cette terre des miracles qui, seule, avait vu de grands empires et de grandes révolutions, et où vivaient six cent millions d’hommes. »