Mémoires de Napoléon
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
Comment des esprits, dominés par de telles pensées^ eussent-ils été arrêtés par le scrupule de yioler le droit des gens en s’emparant de Malte, qui ne nous avait donné aucun grief sérieux et qui n’était pas en guerre avec nous, ou de rompre par une sorte de guetapens avec la Turquie, notre alliée séculaire, avec ceux que Bonaparte lui-même appelait « nos bons amis les Turcs » (lettre du 23 décembre 1797), en reconnaissance de l’argent et des approvisionnements de toute nature qu’ils venaient de fournir spontanément à notre garnison de Gorfou?
Une seule chose retardait l’exécution de ces projets, c’était le manque d’argent. Depuis que le Trésor n’était plus alimenté par les millions de l’Italie, nos finances étaient retombées dans leur ancienne détresse, et cette pénurie paralysait tout. On y pourvut ]par l’occupation de Rome et par l’invasion de la Suisse.
Bonaparte, dans ses mémoires, blâme sévèrement ces deux actes, dont les conséquences devaient être si funestes. Il revendique, comme un honneur, le mérite de les avoir combattus par son opposition. Sa correspondance démontre, avec la dernière évidence, qu’il en a conservé jusqu’au bout la haute direction : toutes les instructions adressées à Brune et à Berthier sont de sa main. Les conséquences de cette double invasion n’étaient pourtant que trop faciles à prévoir dans l’état précaire et menacé de la paix européenne, mais ce n’était pas lui qui aurait à en répondre. Ces deux événements, qui devaient lui fournir tous les moyens d’action dont il avait besoin pour son expédition, n’étaient-ils pas d’ailleurs de ceux qui étaient nécessaires, pour que, selon son expression si frax>'
HlbTUlRE DE NAPOLEON.
pante, « le Directoire éprouvât des revers en son absence? » Quoi qu’il en soit, aucune trace de son opposition n’est restée ; les témoignages de sa connivence sont, au contraire, aussi nombreux que concluants; et si, comme il l’affirme, il désapprouvait ces dangereux envahissements, son premier devoir, dans sa haute et prépondérante situation politique, n’étaitil pas de ne point s’associer à leur accomplissement ?
L’occupation de Rome fut motivée par l’assassinat du général Duphot. Ce meurtre, qui était une récidive, appelait sans doute une répression sévère, mais ‘ s’il devait être suivi d’une mesure aussi grosse de complications que la destruction de la papauté, on était au moins tenu de choisir le moment où ce coup pouvait être frappé avec avantage, car il était insensé d’aller à Rome si l’on persistait à aller en Égypte ; il fallait sacrifier l’une ou l’autre de ces deux grandes aventures. Quant à l’invasion de la Suisse, rien ne la légitimait, et les démocrates vaudois, qui, pour s’affranchir de la domination justement détestée de leurs suzerains de Berne, ne craignirent pas d’attirer sur leur patrie le fléau mille fois plus redoutable de l’invasion étrangère, furent cruellement j)unis de leur aveuglement, lorsqu’au pillage des trésors lentement amassés i>ar l’économie de leurs pères, ils durent reconnaître le mobile qui avait armé leurs prétendus libérateurs./ Ce mobile, qui résulte si clairement et delà conduite des autorités françaises en Suisse et de tous les documents qui nous restent sur cette triste entreprise, a été présenté comme une invention accréditée par les criailleries « de ce petit peuple
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avare»’. On s’en rapportera peut-être, sur ce point, à l’affirmation de Napoléon lui-même, qui dirigeait, de Paris, l’expédition : « Un autre motif, dit-il, était au moins aussi influent sur les décisions du Directoire; c'était les millions de Berne qu’il convoitait, »
L’expédition de Rome fut conduite par Bertliier, le chef d’état-major de Bonaparte. Celui-ci lui avait laissé sa succession en Italie, en partie parce qu'il connaissait son incapacité de commander en chef et savait qiie Berthier était de tous ses lieutenants le plus propre à le faire regretter, en partie pour réfuter les ridicules assertions de ceux qui s’étaient plu à attribuer ses victoires aux conseils de cet officier. L’in- • vasion de la Suisse fut confiée à Brune, général qui s’était distingué en Italie, où il était arrivé vers la fin de la campagne, et que Bonaparte ménageait en raison de son influence connue sur la fraction extrême du parti républicain. L’un et l’autre reçurent ses instructions, lui soumirent leurs plans , lui rendirent compte de leurs opérations, dont le but, ainsi que Berthier l’écrivait naïvement à son général, était plus fiscal que politique : « En m’envoyant à Rome, lui écrivait-il, vous me nommez le trésorier de V expédition d’Angleterre; je tâcherai de bien remplir la caisse’. /> Bientôt le pillage de ce musée du monde, la révolte des troupes qu’on laissait dans le plus complet dénûment, afin que la caisse fût d’autant mieux remplie, et les réquisitions impitoyables de Haller, le grand fournisseur de l’expédition d’Égypte, attestaient suffi-