SOUMISSION DU PIÉMONT ET CONQUÊTE DE LA LOMBARDIE
Peu de jours après son mariage, Bona]3arte partit pour l’armée d’Italie et arriva au quartier général à Nice le 26 mars. Quelques jours avant son départ, le Directoire lui avait fait remettre des instructions détaillées sur la campagne qui allait s’ouvrir. Ces instructions n’étaient qu’en partie conformes au plan qu’avait déjà plusieurs fois proposé le général. ^Elles lui enjoignaient, à la vérité, de franchir l’Apennin et de séparer, dès le début de la campagne, les deux armées piémontaise et autrichienne ; mais, une fois cet objet atteint, au lieu de forcer le Piémont à la paix, comme il en avait toujours eu l’intention, le général devait se contenter de prendre Geva et Tortone, d’obtenir Gavi des 'Génois, de gré ou de force, de laisser un corps d’observation devant Goni; de là, négligeant l’armée piémontaise, il fondrait sur le Milanais pour
rejeter l’armée autrichienne au delà de l’Adige; plan insensé qui le condamnait à laisser derrière lui le Piémont en armes. Gênes hostile, prête à rompre à la première occasion, et l’exposait inévitablement à avoir ses communications coupées. Le Directoire lui interdisait en outre le droit d’accorder des suspensions d’armes, il se réservait exclusivement celui de traiter pour la paix. Il avait d’ailleurs admis les idées du général sur la nécessité de faire vivre l’armée sur le pays ennemi. Enfin il lui recommandait de « chercher par tous les moyens en son pouvoir à exciter les mécontents du Piémont contre la cour de Turin. » Le Milanais une fois conquis, qu’en ferait-on ? Le Directoire laissait entrevoir, que cette province pourrait bien, selon le plan de Bonaparte lui-même, devenir une indemnité otferte au Piémont en dédommagement des deux provinces que la France lui avait prises, la Savoie et le comté de Nice ; mais il ne décidait pas la question, car il avait x3ensé aussi à le rendre à l’Autriche comme une rançon des Pays-Bas. Doute qui faisait mesurer d’un seul coup d’œil tout le terrain qu’avaient déjà perdu les généreux principes de la Piévolution, car ce n’est pas la France de 92 qui eût ainsi disposé des peuples sans leur aveu î
Ces instructions, dont le Directoire n’avait sans doute pas prévu toutes les conséquences, allaient avoir pour premier effet de changer le caractère de la guerre. La lutte de la France contre l’Europe était restée jusque-là une guerre toute défensive, car notre occupation de la Savoie et de la Belgique avait été motivée non-seulement par l’identité de race et le vœu presque unanime des pojiulations, mais encore par
SOUMISSION DU PIÉMONT
3 Textension démesurée de la Russie et de FAllemague
I à la suite du jiartage de la Pologne. Nous n’avions
I envahi la Hollande elle-même que contraints par la
I nécessité de nous défendre et sans intention d’em-
I piéter en rien sur les droits et les possessions de
1 ce pays. En entrant en Italie avec l’arrière-pensée
I de dis^Doser, non selon le bon droit mais selon sa
j propre convenance, des territoires arrachés à l’en-
I nemi, en autorisant son général à exciter les popu-
lations contre les souverains, non pour assurer leur i indépendance mais pour se servir d’elles en les ij trompant, le Directoire ne prenait j)as seulement une offensive dont les développements ultérieurs I étaient impossibles à prévoir, il substituait les intérêts aux principes, la force au droit, il rentrait dans la vieille routine des guerres d’agrandissement , et I)ar une suite inévitable il allait donner une force I prépondérante dans la République à l’élément mili- I taire.
j La i^roclamation par laquelle Bonaparte annonça à - I l’armée son entrée en campagne n’était pas moins
' éloignée de resjirit qui avait inspiré jusque-là les
armées républicaines. Ce n’était plus à leur patriotisme qu’on s’adressait, c’était à leur ambition. La ; guerre que ce langage annonçait n’était jias une guerre de liberté, c’était une guerre de conquête.
« Soldats, leur disait-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien pour vous. Votre iiatience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les iilus fertiles plaines du monde, vous y trouverez de grandes
villes et de riches provinces, vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats de l’armée d’Italie, manqueriez-vous de courage? »
Ces promesses séduisantes qui devaient revenir si souvent dans les proclamations de Bonaparte, ces magiques évocations de la fortune, de l’abondance et de la victoire non i^lus libératrice mais conquérante, on les entendit alors pour la première fois. On avait jusquelà souvent parlé aux soldats républicains de tyrannie à détruire, de liberté à venger, de fers à briser, — et si c’était là une phraséologie usée, du moins les vertus qu’elle consacrait n’avaient point vieilli, — mais jamais on ne leur avait parlé de richesses à acquérir, jamais on ne s’était avisé d’enflammer leur courage en allumant leurs convoitises; ils ne s’étaient fait connaître jusquerlà que par leur désintéressement et leur courage. En lisant ces premières paroles adressées à la démocratie armée par ce.puissant tentateur, on songe avec tristesse aux folles et gigantesques aventures où il devait l’entraîner à la poursuite d’un faux appât de grandeur. Ce n’est pas en un jour que les soldats de la République sont devenus les soldats de l’Empire, mais le commencement de la métamorphose date de cette proclamation, dans laquelle Bonaparte leur montrait l’Italie non comme une nation à délivrer, mais comme une proie à conquérir.
On conçoit sans peine quel effet de telles excitations, relevées d’ailleurs par un appel à de plus nobles passions, durent produire sur une armée impatiente, afl'aniée, dénuée de tout, composée en grande majorité de jeunes gens ardents, aventureux, ayant tous leur fortune à faire. Elles produisirent tout d’abord chez le
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soldat une soifde pillagedont la guerre moderne n’offre aucun autre exemple, chez les chefs un esprit d’ambition et de cupidité insatiable dont nous aurons trop souvent à parler. Cependant ces premières conséquences de celte transformation de notre esprit militaire ne furent ni les plus graves ni les plus dangereuses.
Bonaparte, en arrivant au quartier général, avait trouvé l’armée dans les positions qu’elle occupait depuis la bataille de Loano, victoire brillante mais inutile de Schérer ; ce général étant assez habile pour gagner une bataille mais non pour en tirer les résultats. Nos troupes étaient échelonnées sur le chemin de la Corniche de Nice à Savone, occupant le col de Tende et observant à Garessio avec la division Sérurier le camp retranché de Geva, au delà de l’Apennin.
On n’évalue d’ordinaire nos forces qu’à trente mille hommes, selon le chiffre indiqué i^ar Napoléon , qui d’ailleurs n’est j>as sur ce point toujours d’accord avec lui-même. Il est plus naturel de s’en rapporter en cela à sa correspondance écrite pour ainsi dire sous la dictée des événements, qu’à des mémoires composés après coup en vue de la postérité, et dans lesquels tant de circonstances ont été dénaturées ou passées sous silence. Les évaluations de la correspondance ellemême varient ; si s’en rapporte aux
chiffres contenus dans une lettre à Carnot datée de Gherasco, du 29 avril, quinze jours après l’ouverture de la campagne et avant l’arrivée des renforts de l’armée des Alpes, lettre dans laquelle il demandait avec instance des secours et avait par conséquent intérêt à diminuer le nombre de ses troupes, on trouve qu’il
l’évalue à trente-cinq mille hommes Il y annonce en même temps qu’il va entrer en Lombardie avec vingt-huit mille hommes, chilïre qu’il serait impossible d’admettre dans la supposition qu’il aurait commencé la campagne avec trente mille hommes, puisque depuis lors il avait livré six batailles sanglantes et laissé' des garnisons considérables dans plusieurs places fortes.
On peut donc sans crainte de se tromper, en tenant compte des exagérations dans un sens comme dans, un autre , évaluer l’armée française à trente-six ou trente-huit mille hommes; mais elle était composée d’excellentes troupes, dès longtemps rompues aux fatigues de la guerre des montagnes dans les Alpes et dans les Pyrénées, dévorées d’ardeur et impatientes de quitter pour de nouveaux champs de bataille les rochers stériles où elles se consumaient dans des combats sans gloire et sans profit. A la tète de cette armée on distinguait des généraux déjà célèbres, tels, que Masséna, Augereau, Sérurier, Laharpe, Gervoni, Kilmaine ; dans ses rangs inférieurs elle possédait la pluiiart des hommes qui devaient faire la fortune de l’Empire, Junot, Murat, Marmont, Lannes, Victor, Suchet, Berthier, Rampon; d’autres qui devaient tomber avant d’avoir vu tous les fruits de la victoire confisqués au j)rofit d’un seul homme, Joubert, Muiron, Stengel, Lanusse.
La nomination de Bonaparte au commandement en chef avait été vue d’assez mauvais œil par quelques-uns
1. Ailleurs, à trente-quatre mille d’infanterie et trois mille cinq cents de cavalerie. (Au Directoire, Carrù, 24 avril), dans la même lettre, il évalue l’ennemi à cent mille hommes, chiffre fantastique.
de ces généraux, dont les services étaient à la fois plus unciens et idIus marquants, sinon plus réels que les siens ; mais leurs murmures se perdirent au milieu des acclamations de leurs jeunes compagnons, qui voyaient dans la rai3ide élévation de Bonaparte un gage assuré de leur propre avancement. Lejeune général n’ignorait pas ces dispositions ; mais, plein de confiance en lui-même, il prit dès le premier jour, avec les mécontents comme avec tout le monde, le ton d’autorité et de résolution qui lui était si naturel. Masséna et Augereau qni passaient pour les plus hostiles lui écrivirent des lettres de félicitation, et bientôt leur secrète rancune n’osa plus se montrer en présence de l’éclat de ses victoires.
L’armée piémontaise comptait environ vingt mille hommes de bonnes troupes commandées par le général Colli , homme de guerre très-estimé ; l’armée autrichienne se montait à trente-huit ou quarante mille hommes. Elle était commandée par Beaulieu, officier expérimenté, mais vieux et mal secondé. Ces deux armées, destinées à opérer de concert, occupaient le versant de l’Apennin opposé à la mer ; mais l’une et l’autre obéissaient à un mobile i^articulier, peu propre à maintenir entre elles l’unité des mouvements qui leur était si indispensable. La première avait intérêt A couvrir surtout le Piémont, la seconde à nous fermer l’accès de la Lombardie. Cette double préoccuxDation, peu favorable à une action commune, était compliquée d’une sourde mésintelligence et d’une défiance réciproque. Le Piémont, lié à l’Autriche par un traité d’alliance depuis 179Zi, était très-mécontent de la façon dont cette puissance en avait rempli les clauses, et
niSTOIRE DE NAPOLEON.
tout en faisant cause commune avec elle, il subissait à regret ses exigences. Le f)remier objet de la campagne était donc de le séparer de son alliée, ce qu’il était facile de commencer par la stratégie et d’achever par la politique.
Conformément à son premier plan de campagne, Bonaparte avait résolu de franchir les Alpes à l’endroit où elles présentent le moins d’élévation, c’est-à-dire vers le point où elles se relient à l’Apennin au-dessus de Savone. En passant par cette route, il facilitait considérablement les transports, ce qui était un grand avantage vu l’état peu avancé de la saison, et en outre au lieu d’aller se heurter aux forteresses qui défendaient l’accès du Piémont du côté du col de Tende, ou au camp retranché de Geva, qui le protégeait du côté du col de Bardinetto, il débouchait en Piémont vers le point de jonction des deux armées et i:>ouvait à son choix se jeter sur l’une ou sur l’autre. II porta donc son quartier général à Albenga, à vingt lieues en avant de Nice, sur la Corniche. Il s’était flatté de surprendre les Autrichiens, mais le mouvement d’une de ses divisions sur Gênes leur avait donné l’éveil, et ce fut lui qui fut attaqué.
Beaulieu, trompé sur les intentions de Bonaparte, franchit l’Apennin à la Bochetta, au-dessus de Gênes, avec une partie de son armée afin de couvrir cette ville. D’Argenteau, son lieutenant, avait l’ordre de passer la montagne au-dessus de Savone, au col de Montenotte, c’est-à-dire par la route même que les Français avaient choisie pour déboucher en Piémont. Si ce mouvement avait réussi, toute la partie de l’armée française qui BC trouvait le long de la mer entre Savone et Gênes*
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aurait été coupée et faite prisonnière. Mais pendant que Beaulieu poussait devant lui la division La narine, qui était à nos avant-postes du côté de Gênes, d’Argenteau rencontrait sur son chemin à Montelegino un obstacle qui l’arrêta court dans son mouvement. C’était une simple redoute défendue par douze cents hommes que commandait le colonel Rampon. De cette redoute si mal gardée dépendait en ce moment le sort delà campagne ; on le comprenait des deux côtés. Les soldats jurèrent de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de se rendre. Rampon résista à trois assauts furieux et sa résistance sauva l’armée.
Bonaparte, qui se trouvait à Savone, comprenant le danger auquel il venait d’échapper par une sorte de miracle, employa la nuit à dérober sa marche à l’ennemi, afin de frapper un de ces coups de surprise qui étaient le procédé favori de son génie militaire. Le lendemain matin 12 avril, Beaulieu qui était resté sur la route de la Corniche ne trouva plus personne devant lui, et d’Argenteau qui s’était replié de Montelegino sur Montenotte, trouvait en face de lui, en avant de la redoute, les divisions Laharpe et Augereau, et sur ses derrières la division Masséna, qui était arrivée par des chemins détournés. Ainsi enveloi3i:>é par des forces supérieures, il fut forcé de battre en retraite sur Dego, où se trouvait le reste de l’armée autrichienne, et laissa deux mille prisonniers entre les mains des Français.
Ce premier fait d’armes, connu sous le nom de bataille de Montenotte, avait non-seulement tout réparé, mais jeté la désorganisation dans l’armée autrichienne, dont les cor^is dispersés de Gênes à Dego ne
pour reprendre l’offensive. Impatient d’achever la victoire , Bonaparte les attaque dès le lendemain 13 avril. Mais il se trouvait cette fois en présence des deux armées autrichienne et piémontaise, celle-ci à Millésime, couvrant la route du Piémont, celle-là s’efforçant de se rallier à Dego sur la route d’Acqui et i de IMilan. Il tourne d’abord son principal effort contre !
les Piémontais encore intacts. Il les refoule au delà des i
gorges de Millésime sur Geva, après avoir coupé une de j leurs divisions commandée x>ar Provera. Ce général «
fut réduit à s’enfermer au château de Cossaria, où il ^
fut forcé de se rendre après vingt-quatre heures de résistance. Le lendemain IZ; avril, laissant Augereau seul avec sa division pour garder les gorges de Millesimo contre les Piémontais, qui ne surent pas comprendre la nécessité d’opérer à tout prix leur jonction avec Beaulieu, Bonaparte concentre tout le reste de ses forces contre l’armée autrichienne : il la chasse de Dego après plusieurs assauts, en lui faisant quatre mille prisonniers. Ce nombre se trouva presque doublé quelques heures après par la méprise d’un des corps errants de Beaulieu, qui, parti de Gènes pour rejoindre les Autrichiens , vint donner en plein dans l’armée française et ne reprit Dego que pour y être presque aussitôt pris lui-mème.
Ainsi en quatre jours de combats, grâce à la rapidité de ses mouvements, à cette méthode à coups de foudre par laquelle il se trouvait toujours sur chaque champ de bataille avec des forces supérieures à celles que son adversaire xDouvait lui opposer, Bonaparte avait obtenu le résultat le plus imi3ortant de la cam-
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pagne, la séparation des deux armées coalisées. Les Piémontais étaient en retraite sur Ceva et Mondovi, les Autrichiens sur Acqui, et l’armée française se trouvait maîtresse des deux routes, assurée désormais d’une véritable supériorité de forces sur chacun de ses ennemis, et pouvant se porter à son gré sur l’un ou sur l’autre. La grandeur de ces résultats frappa tous les esprits, et lorsque les soldats en marche sur Ceva arrivèrent sur les hauteurs de Monte Zemoto et aperçurent les belles j)laines qui s’étendaient sous leurs yeux, entourées du magnifique amphithéâtre des grandes Alpes, ils s’arrêtèrent frappés d’admiration et saluèrent leur jeune chef par d’unanimes acclamations.
Une fois la séparation des coalisés oj)érée, les instructions du Directoire enjoignaient à Bonaparte de négliger le Piémont pour se porter sur le Milanais. Cette prescription n’était pourtant pas absolue, car on l’avait autorisé au besoin à bombarder Turin, (( si les circonstances le rendaient nécessaire, » mais en s’arrêtant en Piémont le moins xDOSsible. Le général était au contraire bien résolu à ne pas s’engager en Lombardie avant d’avoir anéanti cette puissance. Il laissa donc la division Laharpe à San Benedetto pour se garantir contre un retour offensif de l’armée autrichienne, et, renforcé de la division Sérurier qui était restée jusque-là en observation à Garessio, devant Ceva, il se jeta avec toutes ses forces sur la faible armée piémontaise. Celle-ci, réduite à battre en retraite devant un ennemi si su]3érieur, essaya à x>eine de défendre le camj3 retranché de Ceva, et se borna à se rex>lier pas à pas en profitant de tous les obstacles que
lui offrait le pays pour ralentir la marche des Français et donner le temps aux Autrichiens de se refaire et de lui porter secours. Le 21 avril, après une série de combats partiels, on la rejoignit à Mondovi. Elle s’y défendit bravement, mais sans succès, et x^erdit trois mille hommes pris ou tués. Le 23 avril, Golli demanda une amnistie x)our gagner du temjis; on ne voulut x^as meme récouter. Le 25, Bonaparte arriva à Gherasco; il n’était x^lus qu’à dix lieues de Turin.
L’éx^ouvante régnait à la cour de Sardaigne. Le roi était d’avis de continuer la guerre, mais son entourage i^resque tout entier, plein de trouble et d’effroi à la pensée d’une irruption révolutionnaire triomphant dans Turin, le pressait de faire la i^aix. Rien cependant n’était déses|Dëré, car la résistance en se prolongeant ne x^ouvait que rendre aux vaincus toutes les chances qu’elle devait ôter aux vainqueurs. Par sa constitution tox^ograx^hique, par ses défilés, x^ar ses nombreuses forteresses, x^ar sa x^ox^ulation brave, éner gique et obstinée, le Piémont se x>rêtait essentiellement à une guerre de x^artisans. Turin à lui seul pouvait longtemx:)S arrêter les Français, qui n’avaient ni matériel ni artillerie de siège; il n’avait qu’à consulter sa x^rox^re histoire pour y trouver rexemx:>le glorieux qu’il avait à suivre et qui trouvait le sauver. L’armée piémon taise avait encore des ressources précieuses une artillerie considérable, une cavalerie excellente, bien suxiérieure à la nôtre-, Beaulieu était déjà en marche x^our se porter à son secours. Mais que x^euvent de xiareilles considérations sur des esxirits démoralisés X^ar la peur? Le roi céda aux sux^x^hcations de son entourage, aux terreurs d’une bourgeoisie ox>ulente.
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et amollie, et se livra de lui -môme à son ennemi.
Par son ordre, le maréchal de La Tour se rendit au camp de Bonaparte. Celui-ci, pour qui ces ouvertures étaient une surprise inespérée, le reçut avec ce ton de vainqueur et de maître qu’il savait si propre à imposer aux hommes; et comme le maréchal prononçait le mot de conditions : « Des conditions, s’écria Bonaparte, c’est moi qui les impose; acceptez-les surle-champ sans quoi Turin est à moi demain matin. » Le Directoire avait formellement interdit au général le droit d’accorder des suspensions d’armes. Il n’hésita pas à outre passer ses instructions, certain d’ôtre absous par la victoire. Quelle que fût toutefois l’assurance qu’il croyait devoir affecter, elle était au fond si peu sincère qu’il provoquait des démonstrations révolutionnaires à Asti, dans le but d’accélérer par cette pression des négociations trop lentes à son gré. (Lettre à l’adjoint Ballet, 26 avril.) L’armistice fut signé le 28 avril. Le Piémont se retirait de la coalition, il abandonnait, comme gages de sa docilité, jusqu’à la signature de la paix, les places fortes de Goni, Geva, Tortone, ou à son défaut Alexandrie; il livrait aux Français toutes les routes militaires communiquant avec la France; enûn il disséminait son armée et licenciait ses milices. Bonaparte, voulant tromper les Autrichiens sur ses projets, fit ajouter une clause en vertu de laquelle on devait lui remettre la ville de Valence pour assurer son iDassage du Pô.
Par cet armistice, Bonaparte avait fait mieux que
à une occupation onéreuse, prolongée et pleine de dangers; il le tenait à sa merci, avait ses communi-
cations assurées et pouvait se porter en toute sécurité sur la Lombardie.
Avant même que l’armistice fût signé, il s’était liûté de l’annoncer au Directoire, en ayant grand soin de se couvrir de l’apiDrobation des généraux et des commissaires du gouvernement « qui, ainsi que moi, disait-il, regardent cet événement comme un des plus heureux qu’il soit possible de se figurer. » (27 avril.) Le lendemain , il communiquait aux Directeurs la suspension d’armes, et tout en se déclarant prêt à se soumettre à leur décision s’ils refusaient de signer la paix, il leur forçait en quelque sorte la main en les informant qu’il allait se mettre immédiatement à la poursuite de Beaulieu et en leur recommandant de « ne pas compter sur une révolution en Piémont, car il s’en fallait, disait-il, que l’esprit de ces peuples fût mûr, » ce qui était renverser d’avance leur chimère favorite. Il espérait être avant un mois dans le Tyrol, donnant la main aux armées du Rhin et portant la guerre dans la Bavière. « Si cependant, écrivait-il le 29 avril, vous n’acceptez pas la paix avec le roi de Sardaigne, si votre projet est de le détrôner, il faut que vous l’amusiez quelques décades, et que vous me préveniez de suite : je m’empare de Valence et je marche sur Turin.
« J’imposerai, ajoutait -il, quelques millions au duc de Parme, il vous fera faire des propositions de paix, ne vous pressez pas de conclure, afin que j’aie le temps de lai faire payer les frais de la campagne. »
Quant à la république de Gênes, à laquelle on continuait à réclamer la vieille indemnité au sujet de la
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frégate la Modeste, par mesure d’intimidation, plutôt que par tout autre sentiment, Bonaparte avait écrit au début de la campagne à Faypoult, notre ministre à Gênes, qu’on devait s’estimer heureux d’en obtenir trois millions. Maintenant, il conseillait qu’on lui en réclamât quinze, tant la victoire avait enflé les ]Drétentions !
Cet esprit de convoitise, cette ardeur de lucre qu’il avait si imprudemment éveillés dans l’armée pour lui donner le goût des grandes entreprises, s’étaient traduits par des actes de spoliation, des scènes de pillage et de violence d’un emportement si effréné, qu’il fut d’abord effrayé de son propre ouvrage. A Geva, à Saint- Michel, à Mondovi, le soldat s’était livré à des excès qui, selon l’expression de Bonaparte lui-même, « font rougir d’être homme. » (Lettre au Directoire, Garrù,. 24 avril.)
« Je vais faire des exemples terribles, ajoutait-il ; je ramènerai l’ordre, ou je cesserai de commander à ces brigands. » Il avait publié, le 22 avril, à Lesegno un ordre du jour dans lequel il disait « voir avec horreur le pillage affreux auquel se livraient des hommes pervers, » chargeait les chefs de l'armée de faire leurs rapports « sur la moralité des commissaires des guerres, des adjudants généraux et officiers supérieurs, » et autorisait les généraux de division à faire fusiller les officiers et soldats qui donneraient l’exemple du pillage. Peu de jours après, un second ordre du jour prouvait que le i>remier avait été mal exécuté. « Si l’on continue à piller, disait-il, tout est perdu, même la gloire et l’honneur, » et il annonçait, iiour calmer l’avidité, « que son intention était de lever de fortes
contributions sur le pays conquis, de façon à i^ouvoir payer la moitié de la solde en argent. »
Il 'fit en effet des exemples ; des officiers furent dégradés, des soldats fusillés; mais avec le système d’exploitation qu’il trouvait lui-même légitime d’appliquer à des peuples que nous étions censés venir délivrer, il ne devait pas lui être donné d’obtenir une réforme radicale et profonde : tout ce qu’il pouvait faire, c’était mettre fin au désordre apparent, aux scènes de violence ; c’était, en un mot, régulariser le pillage, mais non le faire cesser ; le désintéressement était impossible dans le soldat quand il n’existait pas dans les chefs. Il était le premier à excuser ceux qu’il était obligé de punir : « Ces malheureux, disait-il, sont excusables ; après avoir soupiré trois ans du sommet des Alpes, ils arrivent à la terre promise ; ils veulent en goûter. »(Cherasco, 26 avril, au Directoire.) La terre promise ! c’était bien sous ce nom, en effet, qu’il avait désigné l’Italie à ses soldats. Quoi d’étonnant qu’ils le prissent au mot en réclamant leur part du butin ?
De quel droit prétendait-il disposer à lui tout seul d’une conquête commune? Suffisait-il que la spoliation fût accomplie sous des formes régulières et au nom du gouvernement pour devenir un acte équitable ? Telle était évidemment son opinion ; car, dans cette même lettre où il dénonçait « des horreurs qui le faisaient frémir, » il disait : « Ce beau pays, garanti du pillage, nous offrira des avantages considérables; la seule province de Mondovi nous donnera un million de contributions. » Du pillage à une telle exploitation la distance était sans doute immense, au point
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de vue de la tenue et de la discipline de l’armée ; mais, au point de vue moral, les deux faits émanaient de la même source et devaient produire les memes
eiïets.
Dans une nouvelle proclamation adressée le 26 avril (Glierasco) à cette armée, qu’il saluait du nom de « Conquérante de l’Italie, » Bonaparte résumait les résultats de cette foudroyante campagne ; il énumérait les exploits passés de ses soldats, ceux c[u’ils allaient bientôt accomplir ; il leur rappelait u que les cendres des vainqueurs de Tarcjuin étaient encore foulées par les assassins de Basseville. » Mais quelle récompense leur promettait-il donc t)our les entraîner? Cette récompense, c’était encore l’Italie! « Amis, leur disait-il, je vous la promets, cette conquête ! » et, par la pJus étrange contradiction, il leur donnait le titre de a libérateurs des peuples. » Il s’adressait en finissant à la nation elle-même et lui disait : « Peuples dfitalie, l’armée d’Italïe vient pour rompre vos chaînes, le peuple français est l’ami de tous les peuples ; venez avec confiance au-devant d’elle. » C’était bien mal inaugurer ce rôle de rédemption que de commencer par dépouiller ceux qu’on venait sauver de l’opiiression.
L’effet produit à Paris par la nouvelle de ces succès fut immense. Jamais la victoire n’avait eu des ailes si rapides, jamais triomphes n’avaient été mieux faits pour frapper l’imagination des hommes iDar la simplicité de l’action et par la grandeur des résultats. La France entière partagea la fièvre qui s’était emparée de l’armée. Chaque matin le Moniteur f>ubliait coup sur coup les rapports de Bonaparte au Directoire, ses
proclamations à rarmée, l’évaluation des dépouilles opimes qu’il avait enlevées à l’ennemi. Les imaginations furent saisies et enflammées. Quant à ces hommes nouveaux qui formaient la majorité du Directoire, obscurs hier, aujourd’hui investis du pouvoir de disposer des royaumes conquis, ils furent éblouis des jierspectives que le général découvrait à leurs yeux, et sans prévoir le terme inévitable où les conduirait bientôt l’esjiritde conquête, oubliant qu’ils n’avaient de force que dans leur fidélité aux idées nouvelles, ils le suivirent avec ivresse dans la voie où il les entraînait. Ils accueillirent avec des transports de joie son aide de cami^ Murat, qui leur apportait les drapeaux enlevés à l’ennemi ; ils prodiguèrent au général les marques d’approbation les idIus flatteuses; ils fii'ent décréter par les Conseils que l’armée d’Italie avait bien mérité de la patrie ; ils instituèrent une fête à la victoire ; ils ratifièrent par un traité de x^aix la x>olitique que Bonaparte avait adoptée vis-à-vis la cour de Sardaigne, qui se trouva dès lors à la coml)lète discrétion de la France ; enfin, aveuglés l’énumération qu’il leur faisait des ressources inéi^uisables qu’olîrait Tltaiie, x^Rr les avantages qu’ils esx^éraient y trouver x^our leurs finances obérées, ils l’encouragèrent dans le système spoliateur qu’il se proxiosait de suivre à l’égard des Italiens, et, comme ces souverains x^ar la grâce de Dieu qu’ils flétrissaient si souvent dans leurs manifestes, ils ne virent bientôt plus dans l’Italie qu’une riche ferme à exploiter, et dans ses x^eux^les que la gent imposable et corvéable à merci.
Les nouvelles instructions que les directeurs adres-
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sèrent à Bonaparte à la date du 7 mai eurent sur la conduite ultérieure de la guerre une influence dominante et irréparable. Ce sont ces documents qu’il faut consulter si l’on veut connaître le véritable esprit de notre occupation de l’Italie, car il est impossible de s’en tenir là-dessus à des banalités de convention uniformément répétées i3ar des historiens sans conscience ou sans pénétration. Le princqDal tort des i>remières instructions du Directoire était surtout dans le doute et la latitude qu’elles laissaient subsister sur certains x3oints qui n’auraient jamais dû faire question IDOur un gouvernement issu de la révolution française; les secondes entrèrent sans retour dans la voie qui n’avait été jusque-là qu’indiquée et y entrèrent de la façon la plus déplorable, car il y a quelque chose de plus grave que la i^olitique de conquête , c’est la politique de rapines et de déprédation.
Ce qui frapx^e, ce qui révolte tout d’abord à cette lecture , c’est l’incroyable intensité qu’a prise en si j)eu de temps cette soif de s’ai^propriér les richesses d’un peui>le ami, et l’iinj^udeur avec laquelle s’étale une avidité d’ordinaire i)lus habile à se cacher sous les dehors de la politique. On ne renonce i^as à exjDloiter Gênes, mais il convient de la ménager encore, parce qu’elle peut devenir dangereuse. On n’a aucun prétexte pour attaquer la Toscane, puisque la république française est en paix avec elle ; néanmoins on entrera à Livourne, on y fera main basse sur les vaisseaux anglais, naiDolitains, etc. On confisquera les biens des étrangers et on y laissera une garnison, — pour protéger la ville. — Quant au duché de Parme, qui est entré dans la coalition, on le laissera vivre
par considération i:>our l’Espagne^ avec qui nous avons fait la paix, en ayant soin toutefois de le rançonner fortement.
Le Milanais trouvera peut-être grâce à nos yeux, car c’est lui que nous allons délivrer du joug de la maison d’Autiâche? Nullement : « C’est le Milanais surtout quil ne faut pas épargner, écrivent les directeurs â Bonaparte; levez-y des contributions en numéraire sur-le-champ, et pendant la première terreur qu’inspirera l’approche de nos armes, que l’œil de l’économie en surveille l’emploi.
<( Si Rome fait des avances, la première chose à exiger est que le pape ordonne immédiatement des prières publiques pour la prospérité des armes françaises. Quelques-uns de ses beaux monuments, ses statues, ses tableaux, ses médailles, ses bibliothèques, ses madones d’argent et môme ses cloches nous dédommageront des frais que nous coûtera la visite que vous lui aurez faite, etc. »
Ce dernier genre de spoliation, inouï dans le monde depuis la fameuse prise de Corinthe par les Romains, est peut-être celui qui contribua le ];>lus à soulever les peuples contre nous et avec justice, car leur dérober ces œuvres du génie, c’était en quelque sorte les dépouiller de leur passé et de leur gloire. Tous les conquérants avaient jusque-là laissé aux Italiens ces souvenirs de leur histoire, les seuls titres d’honneur dont ils pussent alors se parer aux yeux de l’étranger; c’était à leurs libérateurs qu’il appartenait de les leur ravir I
Que le corrompu Barras ait pu signer de telles instructions, on ne s’en étonne pas ; mais que la ri-
'fi.
gicle probité de Carnot ne se soit pas révoUée x^lutôt que d’ai3puyer de l’autorité de son nom une politique si éloignée des principes de la Révolution, c’est ce qui ne peut se comprendre. A quoi ne pouvait-on s’attendre , quand l’iiomme qui passait j)our la personnification de la vertu antique n’éprouvait aucun scrupule à ratifier de semblables projets ? Il est difficile de savoir au juste si l’initiative de la confiscation des tableaux et statues de l’Italie, mesure étrangère à nos mœurs modernes, et dozit on avait malheureusement fait l’essai l’année précédente en Hollande et en Belgique, dans des prot>ortions, il est vrai, infiniment plus restreintes, doit être attribuée à Bonaparte ou au Directoire ; il est probable que ce honteux exjDédient fut discuté et admis à titre d’éventualité, et verbalement, avant le départ du général; il ne pouvait qu’être adopté et généralisé par l’homme qui contribua tant à la restauration du vieux droit de conquête et de ses abus les plus iniques, mais le Directoire en x>artage avec lui et le triste honneur et la responsabilité^. Ce qu’on doit dire, toutefois, c’est que les instructions du Directoire ne prot>osaient
i. Thibeaucleau, un des hommes qui personnifient le mieux cette époque, raconte avec indignation, dans ses Mémoires sur le Directoire, que des artistes français osèrent pétitionner auprès du Dii'ectoire pour s’opposer à ce déplacement des chefs-d’œuvre de l’art. Il oublie de mentionner la courageuse protestation de Quatrcmère de Quincy. Les adversaires de cette mesure ne sont à ses yeux que des « ennemis de notre gloire, des esprits moroses, des fanatiques. >» 11 cite à l’appui de son opinion ce qui se pratiquait dès loi's en Grèce et en Egypte, et il s’étonne qu’on nous dispute le droit do nous faire céder < quelques tableaux que nos armées auraient pu brûler, quelques marbres qu’elles auraient pu détruire. » C’est ainsi que ce tribun compi'euait le droit.
(l’appliquer cette mesure qu’aux seuls États du pape, tandis que, dès le mai, Bonaparte écrivait à Faypoult, notre ministre à Gênes ;
« Envoyez-moi une note sur les ducs de Parme, de Plaisance, de Modène, les forces qu’ils ont sur pied, et en quoi consistent les richesses de ces x>ays-là. Surtout envoyez-moi une note des tableaux, statues et objets de curiosité qui se trouvent à Milan, Parme, Plaisance, Bologne, etc. »
Et le 6 mai, la veille du jour où les instructions devaient partir de Paris, il abordait le même sujet avec le Directoire sans aucun développement jiréliminaire et comme on le fait pour une chose déjà convenue : « Il serait utile que vous m’envoyassiez trois ou quatre artistes connus pour choisir ce qu’il convient de prendre j)our envoyer à Paris. »
L’amoiir-propre national a le plus souvent jeté un voile sur les mobiles d’une avidité éhontée qui présidèrent à notre première occupation de l’Italie, et qui dès le début ternirent l’éclat de nos victoires et en compromirent le fruit. On préfère s’arrêter avec complaisance aux phrases à effet et aux lieux communs de rhétorique qui étaient destinés à amuser la foule ; le tableau est plus flatteur, plus agréable aux vanités populaires; mais aussi le véritable esi^rit des événements échappe et leurs péripéties deviennent autant d’énigmes. On s’étonne de voir tant d’héroïsme et de vertu aboutir à la transaction de Campo-Formio; on ne comprend rien à la rapidité avec laquelle notre ouvrage en Italie s’écroule; on ne s’ex|)liqu (3 pas enfin comment la Bépublique périt de la main des soldats républicains. Pour celui qui a suivi pas à pas les pro-
grès de l’esprit qui pervertit nos institutions politiques et militaires, ces événements n’ont jplus rien d’imprévu; il ne s’étonne ni du sang-froid avec lequel ces apôtres de la vertu républicaine trafiquèrent des droits des peuples comme s’il s’agissait d’un vil bétail , ni du x>eu de solidité des vains simulacres de républiques que nous laissâmes en Italie après notre conquête; enfin il lui devient facile de comprendre comment des soldats habitués à ne reconnaître d’autre loi que le droit de la guerre, à voir dans le pouvoir le prix de la victoire, à tout tenir de leur chef, n’hésitèrent pas, au 18 brumaire, à jeter à ses pieds une dernière conquête.
En ce qui concerne les opérations militaires, le Directoire faisait part au général d’une détermination de la plus haute gravité, qui devait avoir pour conséquence de diviser le commandement et de changer tout le plan de campagne de Bonaparte. On lui annonçait que l’armée d’Italie allait être divisée en deux corx3S : l’un, placé sous les ordres de Kellermann, devait garder le Milanais contre les attaques ultérieures de l’Autriche; l’autre, confié à Bonaparte, devait filer le long du littoral sur Livourne , Rome et Nax>les. Le Directoire insistait surtout sur l’expédition contre Rome et semblait y attacher le i^lus grand prix, soit qu’il espérât porter un coup plus sensible à l’antique superstition en montrant à tous les yeux l’infirmité de l’idole, soit que son zèle fût stimulé i^ar la jalouse ardeur du théophilanthroxDe Lareveillère, qui voyait dans le pape un ennemi personnel. Enfin le Directoire recommandait de nouveau à Bonaparte de ne rien faire sans Ravis de ses commissaires, et, ne
pouvant le blâmer d’avoir conclu l’armistice de Ghei*asco, le félicitait avec une affectation évidente de les avoir consultés avant de traiter: « Ges sortes de transactions, disait-il, sont particulièrement du ressort des commissaires du gouvernement auprès des armées. »
Ges instructions étaient conformes à la vieille routine des invasions françaises, qui toutes avaient successivement échoué pour s’être enfoncées dans le cœur de l’Italie avant d’en avoir occupé les avenues. Elles étaient le renversement de tous les plans de Bonaparte, qui, comprenant avec son coup d’œil si sûr que l’Autriche était le seul ennemi redoutable pour nous, voulait porter toutes ses forces contre elle et faire de la ligne de l’Adige une barrière infranchissable, certain qu’une fois ce résultat obtenu, les faibles États de l’Italie tomberaient d’eux-mômes en nos mains les uns après les autres. La rapidité de sa marche en avant, et sa promptitude à nous engager par ses succès mômes, le préservèrent d’avoir à opter entre une remontrance inutile ou une acceptation périlleuse, et lui donnèrent la force de faire prévaloir ses représentations.
Le jour même où le Directoire signait les dépêches qui devaient lui causer une si pénible surprise, c’està-dire le 7 mai, Bonai^arte, qui s’était déjà remis en campagne après avoir renforcé son armée et assuré ses communications, se présentait à l’improviste devant Plaisance pour y franchir le Pô. Trompé par des bruits adroitement répandus et par de fausses manœuvres, Beaulieu l’attendait à Valence. Il y avait couvert de défenses multipliées, non-seulement les approches du Pô, mais encore celles du Tessin, qui se
présentait en seconde ligne et qui lui offrait à Pavie une position très-forte, marquée autrefois par un de nos désastres. En se portant avec quelques mille hommes sur Plaisance, à huit lieues environ au-dessous du point où le Tessin se jette dans le Pô, Bonaparte tourna à la fois Pavie et le Tessin, et en outre put ox^érer le passage toujours périlleux du Pô sans être inquiété sérieusement par l’ennemi. Il ne fut attaqué que le lendemain à Fomhio , près de Pizzighetfcone , et par une seule division de l’armée autrichienne, à laquelle il üt deux mille x^risonniers.
Beaulieu, trox> faible pour tenir la camx>agne contre l’armée française, ne x>ouvait lutter contre elle avec avantage qu’en profitant des lignes de défense que lui offraient les nombreux affluents du Pô qui sillonnent la haute Italie du nord au sud : le Tessin, l’Adda, l’Oglio , le Mincio, l’Adige. La ligne du Tessin étant forcée, il se replia rax^idement sur l’Adda, évacuant toute la x>artie de la Lombardie comprise entre ces deux fleuves, ax^rès avoir toutefois laissé une garnison dans le château de Milan. Bonaparte le rejoignit à Lodi (9 mai), ville située sur l’Adda, sur la rive qu’occupait l’armée française. La ville fut facilement enlevée ; mais, x^our franchir le fleuve, il fallait emx^orter un pont garni d’artillerie et défendu x^ar douze mille hommes. C’était là un obstacle que, d’ordinaire, on évite d’aborder de front x^our éx^argner la vie du soldat, mais en le forçant Bonax:>arte avait l’esx:>oir de coux^er deux divisions autrichiennes qu’il sux^posait être encore en deçà de l’Adda. Il n’hésita x^as à tenter ce coux^ d’audace. Il forma en conséquence une colonne composée de l’élite de l’armée qu’il abrita derrière les
MISTOJRE DE NAPOLÉON.
remparts de la ville, après avoir donné Tordre à sa cavalerie de passer le fleuve à gué à quelques centaines de pas au-dessus du pont. Gela fait, il couvrit le pont de mitraille et de boulets, ligne ennemie recula derrière un pli de terrain pour se mettre à l’abri du feu. Bientôt notre cavalerie se montre sur son flanc. Alors la colonne se démasque, s’élance sur le pont, et après avoir fléchi un instant sous un ouragan de boulets, le franchit au pas de course et tue sur leurs pièces les canonniers ennemis.
Telle fut la bataille de Lodi, moins importante par ses résultats matériels, quelque considérables qu’ils fussent, que par la profonde démoralisation qu elle jeta dans l’armée autrichienne, eu lui inspirant un sentiment exagéré de sa propre infériorité. Nous n’avions perdu que deux cents hommes et nous avions fait deux mille prisonniers. Ce coup extra* ordinaire nous donnait toute la Lombardie. Beaulieu était forcé de battre en retraite sur lAlantoue et sur le Mincio.
C’est au quartier général de Lodi, le 1Z| mai, quatre jours après sa victoire, que Bonaparte reçut la lettre du Directoire qui bouleversait son t)lan de campagne et lui annonçait qu’il fallait désormais partager avec Kellermann le commandement de Tannée. Bien ne pouvait blesser plus profondément cette Cime ardente et ambitieuse ; mais, avec la décision d’un homme qui se sent nécessaire, il ne balança pas à offrir sa démission , bien convaincu au fond du cœur qu’elle ne serait pas acceptée. Il répondit sur l’heure môme au Directoire, en termes respectueux mais pleins de fermeté. Il commençait par lui annoncer la conquête
CONQUÊTE DE LA LOMBARDIE. 10"î
de îa Lombardie, ce qui était assurément l’exorde le plus propre à donner du poids à ses paroles. Discutant gnsuite l’expédition projetée sur Livourne, Rome et Naples, il assurait qu’une simple démonstration militaire suffirait, mais à la condition qu’il ne serait gêné par personne. « S’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, s’ils ont le droit de changer mes mouvements, de m’ôter ou de ni’envoyer des troui^es, n’attendez plus rien de bon. » Mais ce qui était x:)lus important que tout le reste à ses yeux, c’était de ne pas rompre l’unité de la pensée militaire : « Dans la situation des afiaires, il est indispensable que vous ayez un général qui ait entièrement votre confiance. Si ce n’est pas moi, je ne m’en plaindrai pas, et je redoublerai de zèle i 30 ur mériter votre estime dans le poste que vous mè confierez. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général Kellerman n a plus d’expérience et la fera mieux que moi, mais, tous les deux ensemble, nous la ferions mal. »
Il adressait sa lettre à Carnot, avec qui il était en correspondance suivie, et qui s’était constitué son défenseur au sein du Directoire. Il l’autorisait à en faire l’usage que lui suggéreraient sa prudence et son aüachement pour le général. « Je vous jure, lui disait-il, que je n’ai vu en cela que la patrie. Vous me trouverez toujours dans la ligne droite. Je dois à la République le sacrifice de mes idées. Si l’on cherche à me mettre mal dans votre esprit, ma réponse est dans mon cœur et dans ma conscience... Je crois qu’un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, c’est une affaire de tact... Je ne veux pas être entravé, disait-il en finissant.
J'ai commencé avec quelque gloire, je désire contl* nuer à être digne de vous. )>
Par ce mélange adroit de dignité et de flatterie, Bonaparte était assuré de l’aiixiui de Carnot, mais l’adhésion du reste du Directoire était jilus incertaine ; plusieurs de ses membres lui étaient notoirement hostiles. La circonstance d’ailleurs était grave et valait la peine d’être mûrement méditée. Ce que le général réclamait dans sa lettre, ce n’était pas seulement le désaveu de deux idées fausses : l’expédition sur Naples et le partage du commandement, on y voyait iilus encore leflésir de s’affranchir de tout contrôle ; c’était là le but de ses récriminations contre les commissaires du gouvernement. Il demandait indirectement à être investi d’une sorte de dictature. Ce n’était lias tout, il fallait revenir sur une détermination prise, car Kellermann avait déjà reçu sa nomination, et c’était créer un fâcheux précédent que de retirer une mesure qu’on croyait bonne sur la réclamation d’un général déjà remarqué pour son caractère 'entier et absolu. C’était une faute de lui céder par ménagement ce qu’on n’accordait pas à la justesse de ses raisons. Peut-être valait-il mieux obtenir des avantages moins brillants et ne pas encourager les usurpations du pouvoir militaire sur les pouvoirs civils. On pouvait, du reste, rappeler à Bonaparte que lorsqu’il s’agissait d’un autre que lui, ses vues sur la nécessité de l’unité de commandement étalent fort différentes de celles que lui suggérait son intérêt iiersonnel. Lorsqu’il avait été question de réunir sous un seul commandement les deux armées de Sainbreet- Meuse et du Bhin, il s’était opxiosé à cette mesure
avec une grande vivacité, alléguant que ce serait donner trop de pouvoir à un seul général.
Ces raisons furent débattues au sein du Directoire, et l’on i)eut afürmer avec certitude que le gouvernement eut, au moins un instant, le secret désir d’accepter la démission de Bonaparte, et que, dans toute aiitre occasion, on n’eût pas hésité à le sacriller. Mais le général avait déjà su enchaîner les Directeurs par les services de tout genre qu’il leur rendait, autant que par la popularité que son nom avait acquise. De jour en jour et pour ainsi dire d’heure en heure il leur devenait i3lus indispensable. Ils ne se hâtèrent ni de confirmer, ni de dissiper ses inquiétudes, car ils ne répondirent à l’offre de sa démission que le 28 mai; mais, dans rintei’valle qui s’écoula entre ce jour et celui où ils lui avaient notifié leur résolution, ils reçurent coup sur coup les nouvelles les plus éblouissantes, en sorte qu’ils eurent la main forcée.
Ce n’était pas seulement le bulletin des rapides triomç)hes de Bonaparte, le Pô franchi, la Lombardie conquise, nos troupes entrant dans Milan aux acclamations d’un peuple enivré, c’étaient des avantages d’un ordre plus positif et auxquels le Directoire attachait encore plus de prix, sous la iDression , il faut le dire non pour sa justification mais pour son excuse, d’une détresse financière effroyable et presque sans exemple.
Dans une communication adressée au général à la date du 15 mai, les Directeurs expliquaient on ne peut t)lus clairement leurs intentions : « Les ressources que vous vous procurerez , écrivaient-ils au général, seront dirigées sur la France. » Et ils ajoutaient, dans I 10
un langage dont le cynisme répondait à la pensée qui les inspirait : « Ne laissez rien en Italie de ce que notre situation x^oliüque nous iDcrmet d’emx)orter et qui x:>eut nous être utile. » Bonax)arte avait à la fois devancé et comblé tous leurs vœux. Avant la ün du mois, il avait fait tomber sur eux une véritable pluie d’or, ce qu’il savait être le meilleur moyen de x>laider victorieusement sa cause. Par la susx:>ension d’armes im^Dosée au duc de Parme, il avait stipulé pour la France une somme de 2 millions, douze cents chevaux tout harnachés, vingt tableaux, i^armi lesquels le Saint Jérôme, que le duc s’efforça en vain de dégager au prix d’un million , enfin des ax)X)rovisionnements de tout genre pour son armée. Par une autre suspension d’armes iinj^osée au duc de Modône, il avait exigé 10 millions, plus vingt autres tableaux au choix des commissaires. Par un décret publié le lendemain de son entrée à Milan, il avait frappé sur la Lombardie une contribution de 20 millions en argent, accomjDagnée d’une autre contribution en tableaux et objets d’art. Et ce n’étaient ç>as là dévalués promesses : dès le 22 mai, il leur annonçait que ô à 8 millions en or, bijoux, lingots, étaient en route ; il leur offrait de faire i^asser 1 million à l’armée du Rhin , dont ils ne j^ouvaient j)ayer la solde, il envoyait 1,200,000 francs à Kellermann. Et toutes ces sommes qui, vu l’état de nos finances, étaient des trésors inestimables, elles avaient été réalisées en quelques jours, par le même homme qui, moins d’un mois au[)aravant, avait déjà donné à la France les déç)ouilles du royaume de Sardaigne, désormais annihilé et soumis; par le meme homme à qui le
Directoire, lors de son départ pour l’année d’Italie, n’avait pu donner que 300,000 francs à distribuer à ses troupes affamées. Et on se serait j^rivé d’un homme si précieux au moment où il était le plus nécessaire, lorsque lui seul pouvait achever l’ouvrage qu’il avait commencé, lorsqu’il relevait à la fois et r éclat de nos armes et notre prospérité intérieure!
Le 28 mai, le Directoire lui répondit : « Vous paraissez désireux, citoyen général, de continuer à conduire toute la suite des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a mûrement réfléchi sur votre proposition , et la confiance qu’il a dans vos talents et votre zèle républicain ont décidé cette question en faveur de l’affirmative. « Il cessait d’insister sur l’expédition de Rome et de Naples, lui recommandait seulement le coup de main sur Livourne, et quant aux projets du général du côté de l’Allemagne, il lui « laissait à cet égard la plus grande latitude, en lui recommandant la plus extrême prudence. »
Cette latitude, qui était en réalité un pouvoir presque discrétionnaire , le général devait la mettre à profit iDour en obtenir une plus grande encore. Le Directoire venait, en effet, de lui abandonner la suprême direction de la politique et de la guerre, en échange des avantages qu’il retirait de la conquête. Bonaparte savait désormais comment il pouvait faire taire les scrupules du Directoire. Un pacte tacite existait entre eux. Ainsi les hommes deviennent peu à peu les esclaves des nécessités qu’ils ont eux-mêmes créées.
Cependant une députation, conduite par le comte
Melzi, un des hommes les plus importants et les plus estimés de l’Italie, était venue au quartier général apporter à Bonaparte la soumission de Milan. Il fit prendre possession par Masséna de cette opulente cité. Le lendemain 15 mai, il y fit lui-même son entrée sous un arc de triomphe, au milieu des cris d’enthousiasme de cette population intelligente, qui saluait en lui un fils de l’Italie et le défenseur naturel de son indépendance.
Tout le monde à Milan était fatigué du joug de l’Autriche. Les idées de liberté étaient répandues dans toutes les classes, et les Milanais ne pouvaient croire que cette Révolution française qui venait de les délivrer au nom de ces beaux principes qui devaient régénérer le monde, les laisserait un jour retomber sous l’épée de leurs ennemis. On se i)ressait avidement pour entrevoir les traits de ce jeune homme, qui, en une campagne de deux mois, venait de s’égaler aux plus grands capitaines. Sa petite taille, sa pâleur, la maigreur maladive de ce corps si frôle, qui semblait consumé par le feu du génie , et qui était en réalité fait de muscles d’acier, saisissaient les imaginations par le contraste qu’elles offraient avec de si éclatants faits d’armes. Son regard direct et pénétrant, son geste brusque, impérieux, son profil césarien, son parler bref, son ton tranchant, absolu, tout en lui décelait l’homme de commandement, et dès le premier jour il s’était si bien identifié avec son rôle, qu’il était imi^ossible de démêler dans ses manières ce qui était étudié de ce qui ne l’était pas.
Envoyé â l’armée d’Italie pour commander à des généraux qui, pour la plupart, avaient plus de répu-
CONQUÊTE DE LA LOMBARDIE. iJ3
tation et étaient plus âgés que lui, il avait compris qu’il était tenu de leur imposer, non-seulement par i’éclat des services, mais i)ar la tenue, par la gravité, par le caractère. De là la sévère surveillance qu’il exerçait sur lui-même, la simplicité calculée de ses habitudes, l’austérité surprenante de ses mœurs au milieu de la licence qu’il tolérait volontiers dans l’armée. Pour ceux qui connaissent le détail de sa vie intime, avant et après cette époque, cette austérité n’était ni l’etïet d’un penchant naturel, ni un hommage rendu à des principes qui ne furent jamais dans son cœur. Elle était un moyen de commandement, rien de plus. Il sentait que la supériorité du génie ne lui suffisait pas encore pour dominer ses compagnons d’armes, s’il n’y joignait cette autorité morale qui est le prix d’une vie pure. Aussi encourageait-il volontiers chez les autres ce qu’il s’interdisait si soigneusement à lui-même, certain qu’il était de les tenir à sa discrétion une fois qu’ils lui avaient donné prise sur eux.
Ennemi des dilapidations, dont l’éclat fâcheux compromettait les ressources de l’armée ou ternissait sa réputation, il fermait systématiquement les yeux sur celles qui étaient faites assez habilement pour sauver les apparences, mais il avait soin défaire comprendre à leurs auteurs que s’il jugeait à projios de se taire il n’était pas leur dupe, et à partir de ce moment il était leur maître ; ces hommes devenaient d’autant plus soumis qu’ils se sentaient à sa merci. Les fortunes scandaleuses que la plupart des généraux et des agents français firent en Italie étaient ainsi autant de gages de l’empire absolu qu’il voulait exercer
sur eux. Souvent il leur offrait des occasions de faire leur fortune en leur confiant des missions où de grosses sommes leur passaient par les mains sans contrôle, et, lorsqu’ils n’en profitaient pas, il le leur reprochait et se moquait de leurs scrupules. Marmont en cite, en ce qui le concerne lui seul, plusieurs traits qui ont tous les caractères de la véracité et qui sont conformes à ce qu’on en sait d’ailleurs. Quant à lui, il lui plaisait de demeurer incorruptible au milieu de tant d’àmes vénales, mais il l’était par supériorité d’orgueil et d’ambition plutôt que par vertu. On ne saurait d’ailleurs mieux définir qu’il l’a fait luimême les mobiles qui l’inspiraient. Le Mémorial de Sainte-Hélène assure que lorsque Bonaparte traita avec le duc de Modène , Salicetti vint le trouver dans son cabinet : « Le commandeur d’Este, frère du duc, est là, lui dit-il, avec U millions en or dans quatre caisses : il vient au nom de son frère vous piûer de les accepter, et moi je vous le conseille. Je suis de votre pays, je connais vos affaires de famille; le Directoire et le Corps législatif ne reconnaîtront iDoint vos services ; ceci est bien à vous, acceptez-le sans scrupule et sans publicité. — Je vous remercie, répondit froidement Bonaparte, je n’irai pas, j)our cette somme, me mettre à la disposition du duc de IModène. »
11 aurait pu dire aussi : et de Salicetti. Il n’y a ici, on le voit, ni indignation ni reproche, un sinijile calcul, voilà tout. Le pieux Las Cases ajoute aussitôt avec sa bonne foi si expressive et si précieuse : U L’Empereur s’arrêtait avec une certaine complaisance sur ces détails de désintéressement, conciliant néanmoins qu’il avait eu tort et avait manqué de pré-
voyance, soit qu’il eût voulu songer à se faire chef de parti et à remuer les hommes, soit qu’il eût voulu ne rester qu’un simple particulier dans la foule; car au retour, disait-il, on l’avait laissé à peu près dans la misère, et il eût pu continuer une carrière de véritable pauvreté lorsque le dernier de ses administrateurs et de ses généraux rapportait de grosses fortunes. Mais aussi, ajoutait-il, si mon administrateur m’eût vu accepter, que n’eût-il pas fait? Mon refus l’a contenu. »
Le 15 mai, Bonaparte avait été accueilli à Milan par les acclamations des Lombards, et le surlendemain, 17 mai, il‘ écrivait au Directoire : « Nous tirerons de ce pays-ci 20 millions de contributions. Cette contrée est une des plus riches de l’univers, mais elle est entihrement épuisée par cinq années de guerre. )) II constatait, du reste, que Milan était très-porté pour la liberté et beaucoup plus patriote que le Piémont, qualités qui, on le voit, n’étaient pas un préservatif i)lus sûr contre nos exigences que l’épuisement dont venait parler le général. Milan, qui était venu au-devant de nous, était, toute proportion gardée, traité beaucoup plus durement que Parme, dont le souverain faisait partie de la coalition, mais avait été ménagé à cause de sa parenté avec le roi d’Espagne. Bonaparte, abordant une éventualité déjà prévue, mais ne sachant si les intentions du Directoire n’avaient pas changé, disait encore: «Si ce peuple demande à s’organiser en république, doiton le lui accorder? »
La réponse définitive du Directoire à cette question devait se faire longtemps attendre, car ces chefs de la Révolution, libérateurs des peuples, pensaient plus que
jamais à rendre la Lombardie à ses oppresseurs pour en obtenir en échange la cession des Pays-Bas, et cette arrière-pensée venait justement de les empêcher de conclure, avec le Piémont, une alliance qui nous eût donné vingt mille soldats de plus en Italie en rendant un corps à la nationalité italienne. Bonaparte organisa, en attendant, en Lombardie une administration provisoire d’un caractère presque exclusivement municipal, dirigée par un corps consultatif déjà existant sous le nom de congrès d’État et dont il se borna à renouveler le personnel. Il y forma une garde nationale destinée à concourir à la police du pays et plus encore à donner aux habitants la persuasion qu’ils allaient désormais se gouverner eux-mêmes ; illusion bientôt démentie. Enfin il chercha à se rendre poiDUtaire en flattant les puissances de l’esprit, en accueillant avec distinction les artistes et les savants, idée dont on lui a toujours attribué tout l’honneur et qui lui fut non pas suggérée, mais imposée par des injonctions formelles du Directoire. Il en est ainsi même de sa belle lettre à l’astronome Oriani, qu’on a si souvent citée.
Cependant il fallait bien notifier aux Lombards, au risque de refroidir leur enthousiasme, les premiers sacrifices dont ils allaient payer leur libération. Le général les leur fit connaître le 19 mai dans une proclamation adressée au j^euple de la Lombardie. Il commençait par rappeler que « la République, qui a juré haine aux tyrans, avait aussi juré la fraternité des peuples... L’armée victorieuse d’un monarque insolent devait sans doute répandre la terreur chez la nation où elle portait ses victoires ; une armée répu-
blicaine, forcée de faire la guerre à mort aux rois qu’elle combat, voue amitié aux peuples que ses victoires affranchissent de la tyrannie. » Mais, ajoutait-il, « si les Français vainqueurs veulent considérer les peuples de la Lombardie comme des frères, ceux-ci leur doivent un juste retour. » Ils devaient donc soutenir de toutes leurs forces l’armée qui protégeait leur indépendance; ces secours, « le droit de la guerre les lui assure, l’amitié doit s’empresser de les leur offrir. » Il annonçait ensuite la contribution de 20 millions, « rétîHbution bien faible pour des contrées aussi fertiles, si l’on réfléchit surtout à V avantage qui doit en résulter pour elles. )>
Ces derniers mots, qui n’étaient guère d’accord avec ce qu’il avait écrit au sujet de l’épuisement de ce pays, contenaient une promesse formelle, et cette promesse , on sait dans quelle mesure le général et le Directoire avaient l’intention de la tenir. Mais le vague et l’obscurité, dont Bonaparte s’enveloppait à dessein dans ses conversations avec les Milanais influents, ne leur laissait que trop deviner le but de sa i>olitique. En vue d’un bienfait très-incertain , on leur demandait donc de s’imposer le mal trop certain qui accompagne la conquête et l’occupation étrangère, et en meme temps de s’exposer aux représailles de leurs anciens maîtres. Bonaparte indiquait lui -môme la base d’après laquelle devait être levée la contribution. Elle devait « être frappée sur les riches, sur les gens véritablement aisés, sur les corps ecclésiastiques, » et épargner la classe indigente.
Un décret du môme jour portait nomination « d’un agent à la suite de l’armée française en Italie iDOur
extraire et faire passer sur le territoire de la République les objets d’art, de science, etc., qui se trouvent dans les villes conquises, » et cela indépendamment des objets d’art accordés par les puissances d’Italie en exécution des traités et suspensions d’armes conclus avec les armées de la République. En vertu de l’article 5 de ce décret, si l’autorité française ne pouvait procurer à cet agent « les moyens d’enlèvement, n il était autorisé lui-même « à requérir des chevaux ou voitures dans la ville où se feraient les extractions. »
Les objets d’art et de science étaient en partie énumérés dans le décret; ils comprenaient non-seulement « des tableaux, des statues, des manuscrits, mais des machines, instruments de mathématiques, cartes, » et le décret ajoutait un etc., ce qui comj^ortait une assez grande variété d’autres objets, vu surtout la bonne volonté de ceux qui étaient chargés de l’interprétation. Peu de temps après, en effet, Bonaparte annonçait lui-même au Directoire que Monge et Berthollet s’occupaient à Pavie « à enrichir notre Jardin des Plantes et notre cabinet d’ Histoire naturelle, » et devaient bientôt remplir la même mission à Bologne. Les chevaux de luxe eux-mêmes ne tardèrent pas à être considérés comme objets d’art. On en enleva en Lombardie une grande quantité, parmi lesquels le général en envoya en cadeau une centaine des plus beaux aux Directeurs « pour remplacer, leur écrivait-il, les chevaux médiocres qui attellent vos voitures. » Mais cette dénomination d’objets de science et d’art, quelque large que fût l’interprélation que lui donnaient les conquérants de l’Italie, s’étendait encore plus loin dans la pensée du Directoire, car dans ce moment
môme il recommandait à la sérieuse attention de Bonai)arte des observations que lui avait adressées le ministre de la marine, Truguet. Dans la Romagne, dans les États de Naples, on devait, selon le ministre, trouver en abondance des bois prêts à être embarqués, dans d’autres parties de l’Italie des chanvres de la plus belle qualité, de la toile à voile, etc. Tout cela fut encore considéré comme objet d’art. « Ne convient-il pas, disait ' Truguet , que chacun de ces États respectifs fournisse et transporte à Toulon, dans le plus bref délai, les quantités qu’ils pourront j)roduire et qu’ils auront déjà en magasin? Rendons V Italie fiere d’avoir contribué à V éclat de notre marine. C’est, il me semble, seconder les vues des nombreux patriotes de ces contrées qui jouissent de la noble fierté d’avoir concouru aux approvisionnements et aux succès des armées de la République. »
Étrange époque, où telle était la confusion de toutes les idées que la ra^Dacité parlait le langage du patriotisme et le liatriotisme celui de la rapacité, en s’embrouillant si bien que parfois l’on ne saurait dire lequel de ces deux sentiments l’emporte sur F an Ire. Ainsi argent, approvisionnements, monuments de la science et de l’art, produits de l’industrie et de l’agriculture, rien n’échappait à un système de spoliation jusque-là sans précédents dans l’histoire des nations modernes. Pour se rendre un compte exact de l’eiïet que devaient produire de telles exactions sur l’esprit d’une population intelligente et cultivée à laquelle nous nous présentions en frères, et que l’Autriche avait toujours traitée avec beaucoup de douceur et de ménagement, il convient d’y ajouter les calamités
causées par l’effroyable fièvre de vol, de pillage, d’exploitation, qui s’était emi^arée de l’armée et dont témoignent tant d’ordres du jour^, des exécutions presque quotidiennes et les innombrables plaintes des officiers généraux impuissants à réprimer un mai dont le plus souvent ils donnaient les premiers l’exemple. En même temps que nos soldats, une nuée d’agioteurs, de fournisseurs, de commissaires, de spéculateurs de toute espèce s’était abattue sur ce malheureux pays pour i>rendre part à la curée, en sorte que cette armée dévorait tout sur son passage. Il est sans doute douloureux pour un historien jaloux de l’honneur de son pays d’avoir à placer ce sombre tableau à côté de tant de glorieux faits d’armes; mais à l’omettre il n’y a pas seulement altération de la vérité, il y a inintelligence des événements, inintelligence d’une crise décisive et funeste pour notre esprit national et pour nos libertés politiques.
En môme temxDs parut une nouvelle proclamation de Bonaparte à ses soldats (20 mai). « Vous vous ôtes précix>ités, leur disait-il, comme un torrent du haut de l’Apennin, » image trop juste et troj) vraie de notre marche dévastatrice à travers l’Italie. Aucune barrière, aucune armée n’avait pu les arrêter, et leurs succès allaient porter la joie au sein de leuri3atrie, l’orgueil au sein de leurs familles. « Oui, soldats, vous avez beaucoup fait, mais ne vous reste-t-il donc
1. Voir notamment sur ce sujet les ordres du jour du 3 mai, du 9 mai, du 11 mai ; la lettre à Dommartin du 5 mai, à Kilmaine du 28 mai, à, Lambex't du 14 juin ; les ordres du jour du 8 juin et du 11 juin, etc.; la correspondance des généraux, particulièrement celle de JouberU
plus rien à faire? dira-t-on de nous que nous avons* su raincre mais que nous n’avons pas su profiter de la victoire? la postérité nous reprocliera-t-elle d’avoir trouvé Capoue dans la Lombardie ? Mais je vous vois déjà courir aux armes, un lâche repos vous fatigue; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eb bien! partons, nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.
« Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent! l’heure de la vengeance a sonné.
« Mais que les peuples soient sans inquiétude. Nous sommes amis de tous les i^euples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y iilacer avec honneur les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, tel sera le fruit de vos victoires. Elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l’Europe. »
Ces proclamations, qui électrisaient le soldat, ont été depuis lors jugées emphatiques. On ne saurait cependant nier le souffle poétique qui les anime. Bonaparte, si inférieur à César jiar le bon sens, par l’esprit pratique, par ce sens exquis de la mesure et du possible qui fait seul les grands génies politiques, possédait â un bien plus haut degré que lui le don de saisir et de frai^per les imaginations. Mais, en lui
rendant cette justice, on est forcé de reconnaître que plus on s’éloigne du temps où ces appels guerriers ont été écrits, plus ils paraissent déclamatoires, ce qui n’arrive pas pour les inspirations dictées i^ar un sentiment sincère et profond. Si l’on en cherche la raison, on découvrira que cette impression croissante de froideur tient à ce que ces proclamations ont été, pour la plupart, l’œuvre de la seule imagination de Bonaparte au lieu d’être le produit de son émotion intime. Elles ont été faites comme une composition de rhétorique ; elles n’ont point été l’explosion des sentiments qu’il éprouvait; il simulait un enthousiasme qu’il ne ressentait pas. Ces évocations des grandes figures de la Rome antique , il ne les employait que parce qu’il les savait propres à agir sur l’esprit de ses contemporains, et si, malgré ce qu’elles avaient d’artiûciel, elles produisaient réellement un si prodigieux elTet, c’est que, depuis le début de la Révolution, ses contemporains ne vivaient et ne se nourrissaient en quelque sorte que des souvenirs de l’antiquité, ^lais s’il se servait de ces moyens oratoires, il n’en était pas dupe lui-môme ; de là tout ce que nous y trouvons de factice et d’affecté. Cet artifice et cette recherche de l’effet que les contemporains ne voyaient pas, entraînés qu’ils étaient par leur propre émotion, nous l’apercevons derrière chaque mot. Voilà pourquoi nous restons froids. Ghez les grands orateurs révolutionnaires, dans la bouche de iMirabeau, dans celle de Vergniaud, ces images, bien qu’empruntées à la même source, nous émeuvent encore et ont conservé une réelle grandeur, parce qu’elles sont la sincère et tragique exprès-
sion de leurs sentiments, aussi bien que de leur situation ; dans les proclamations de Bonaparte, elles ne sont que théâtrales, parce qu’on y sent trop le procédé. Au reste, il a pris lui-même la peine de nous dire son secret à cet égard dans la recommandation si curieuse et si significative qu’il adressait à quelque temps de là à un de ses agents, le général Gentili : « Si les habitants du pays, lui disait-il (il s’agissait de Corfou), sont portés à l’indépendance, flattez leur goût, et ne manquez 2 ') as, dans les difj'èrentes proclamations que vous ferez, de leur i?arler de la Grhce, d" Athènes et de Rome. » (Lettre au général Gentili du 26 mai 1797.) L’écrivain des proclamations est tout entier dans ce mot-là.
O Cl il était j)lus sincère et exprimait des sentiments réels, c’est lorsqu’il parlait à ses soldats de la gloire, et s’efforcait de leur en inspirer l’amour. Bonaparte, en effet, aima passionnément la gloire; son ambition, quoique égoïste, s’élevait par là fort au-dessus des ambitions vulgaires. Elle était désintéressée, au moins par ce côté, et, bien qu’insatiable de pouvoir, ce n’est pas lui qui se fût jamais contenté d’un pouvoir sans grandeur. Mais la gloire qu’il proposait à ses soldats n’avait rien du sens que le monde moderne et surtout la Révolution française avaient attaché à ce mot: c’était la gloire telle que l’avaient comi:>rise les grands conquérants de l’antiquité, celle qui consiste à vaincre, à subjuguer, à éblouir les hommes, non à les élever et à les ennoblir; celle qui a en vue les victoires de la force, non les conquêtes de la civilisation ; celle enfin qui iDrocède par la contrainte, la ruse, l’intimidation, au lieu de celle qui agit i)ar les forces morales, par le
concours volontaire des plus nobles passions de Fâme humaine. Entre ces deux conceptions de la gloire, il y avait toute la distance qui existe entre un Bonaparte et un Washington.
L’effet des mesures fiscales annoncées aux Lombards par la proclamation du 19 mai, et celui, i)lus funeste encore, des déprédations et des excès de tout genre commis par notre armée, ne se fit pas attendre. Cinq jours après, le 2h mai, au moment où les troupes commençaient leur mouvement pour se remettre en marche et reprendre leurs opérations contre l’armée autrichienne, on entendit le tocsin sonner avec fureur dans tous les villages situés entre Pavie et Milan. Les paysans parcouraient les campagnes par bandes armées et se jetaient sur nos détachements. C’était l’insurrection de la détresse et non, comme on l’a ridiculement écrit, une conspiration « du parti des moines.» Le faible appui qu’elle trouva dans le clergé ne prouve que l’unanimité de la x^opulation ; et Bonaparte luiméme n’a jamais songé à lui imputer cette révolte. Dans ses proclamations, il y implique « les x)rêtres et les nobles, » selon la formule du temx)s, mais il ne put jamais se faire illusion sur les vraies causes de ce mouvement, au point de l’attribuer à une influence cléricale.
Le lendemain, Pavie s’insurgea. Le peuple y désarma les x>ostes et cerna , dans l’hôtel de ville, la garnison française, qui fut bientôt réduite à se rendre, grâce surtout à la faiblesse de son commandant. Il n’y eut pas de révolte à Milan, mais la population y prit une attitude hostile et menaçante : elle semblait n’attendre qu’un signal pour se prononcer plus ouvertement.
Bonaparte était à Lodi, où il terminait les préparatiis de sa campagne sur le Mincio et l’Adige. II part aussitôt pour Milan avec deux mille hommes d’infanterie, trois cents cavaliers et six pièces de canon. Milan grondait sourdement, mais n’avait commis aucun acte d’insurrection. Tout s’y était borné cà une sortie delà garnison autrichienne, qui tenait encore dans le château et qui avait jugé le moment favorable poui se dégager. Bonaparte fait arrêter dans la ville, pai simple mesure de précaution, plusieurs centaines de personnes, puis il se dirige sur Pavie en s’y faisant précéder par l’aixhevêque de Milan, vieillard de quatrevingts ans, pacificateur improvisé par la contrainte, et dont la mission ne pouvait avoir aucun succès.
Les insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu’à Binasco. Lannes les en chasse après une courte résistance et Bonaparte fait mettre le feu à ce houropour terrifier la révolte. Huit à dix mille paysans s’é^ taient enfermés dans Pavie et en occultaient les remparts, lorsque parut la colonne française. Les sommations du général n’ayant pas été écoutées, on balaya à coups de mitraille les remparts , qui se trouvèrent promptement dégarnis. Alors les grenadiers enfoncèrent les portes à coups de hache. Les paysans se dispersèrent précipitamment dans les campagnes, où Ils périrent en grand nombre sous le sabre de nos cavaliers. Les soldats, maîtres de la ville, en demandèrent le pillage à grands cris, et Bonaparte le leur accorda, concession faite à des traditions barbares,
* * 1 * » , proscrites par le code des nations
civilisées, et qui n’était guère propre à corriger l’armée du penchant qu’on lui reprochait avec tant d’os-
tentation. 11 donna, en outre, l’ordre que la municipalité fût fusillée ; mais , heureusement iDour sa mémoire, l’ordre ne fut j)as exécuté sur-le-chamt) , et le général fut bien aise, quelques jours après, de pouvoir lui faire grâce, ce qui n’était qu’un acte de justice. Quant au commandant qui avait faibli devant l’émeute, il fut i^assé par les armes. Bonaparte compléta cetle répression impitoyable par diverses mesures de sûreté. Quatre cents otages, choisis parmi les familles les plus importantes de la Lombardie, furent transportés en France pour y répondre de la docilité future de leurs compatriotes. Tous les hommes saisis les armes à la main furent fusillés. Le 28 mai, Bonaparte adressa aux x>euples de la Lombardie une nouvelle proclamation. Combien le ton en était différent de celui de ce manifeste dans lequel, huit jours auparavant, il se présentait en invoquant la fraternité des peuples ! Il leur peignait aujourd’hui son armée « terrible comme le feu du ciel » pour les révoltés. Il leur annonçait que ses généraux allaient faire marcher contre les villages l’ebelles « les forces nécessaires pour les réprimer, iDour y mettre le feu, pour y faire fusiller tous ceux qu’on y trouverait les armes à la main. Tous les prêtres, tous les nobles qui seraient restés dans la commune rebelle seraient arrêtés comme otages et conduits en France. Tous les villages où l’on sonnerait le tocsin sei’aient sur-le-champ brûlés... Toute maison où l’on trouverait un fusil serait également brûlée, etc. »
Ainsi, grâce au système inique et spoliateur qu’on venait de pratiquer en Lombardie, huit jours avaient sufü i^our changer un peuxile ami, connu par la dou-
ceur de ses mœurs, dont la reconnaissance et les syinpatliies pour nous allaient jusqu’à l’enthousiasme avant qu’il sût à quoi s’en tenir sur la valeur réelle de nos services, en une population déilante, hostile, irritée, que la terreur seule empêchait de manifester ses véritables sentiments; et nous prétendions tout ù la fois lui rendre l’orgueil de la liberté et la traiter avec j)lus de brutalité et de méi3ris que ses anciens dominateurs.
Pendant que ces choses se passaient en Lombardie, le Diicctoire était occuj^é à Paris à célébrer cette fête à la Victoire qu’il avait instituée à l’occasion des triomphes de l’armée d’Italie. Au moment où toute la Lombardie était en feu, j^ar un de ces contrastes si fréquents où semble se jouer la main d’un hasard irO' nique, Carnot i^rononçait en plein Champ de IMars un solennel et sentimental discours , dans lequel il mêlait à l’éloge de nos armées celui de l’amour filial, de l’amour paternel, de la sensibilité, de la reconnaissance, et surtout de Vhumanité. « O humanité! disaitil, que ta pratique est délicieuse, et qu’elle est à plaindre V.âjne avide qui ne te connaît pas. » A la suite de ces philanthropiques effusions, venaient des danses et un banquet, puis enfin un hymne de circonstance composé par Lebrun-Pindare, et dont le refrain était ainsi conçu :
Lnivrons, mes amis, la coupe de la gloire; Sous des lauriers que Bacchus a d’attraits J Buvons, buvons à la victoire,
Fidèle amante des Français.
{Moniteur des '29 mai et 2 juin 1796.)
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Particularités qui sembleront peut-être indignes de ïa gravité de Thistoire, mais qui ont le mérite de montrer à fond le peu de sérieux de cette époque, chez une nation dont le principal défaut a toujours été le manque de sérieux.
VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ DE VENISE
DÉFAITE DE WURMSER
Le 27 mai, l’armée française se remit en marche sur le Min cio. Rejeter les Autrichiens au delà de l’Adige, les chasser de l’Italie, revenir ensuite sur les États italiens pour les soumettre par la force ou par la terreur, c’était tout ce que le général Bonaparte pouvait tenter pour le moment. Quant à sa campagne projetée en Bavière, dans le but d’y donner la main aux armées du Rhin, il était forcé de l’ajourner par suite de l’armistice qui avait suspendu sur ce point les hostilités pendant les négociations pour la paix. L’armistice avait été dénoncé le 20 mai; mais comme il laissait un délai de dix jours aux armées belligérantes, les armées du Rhin étaient encore immobiles dans leurs cantonnements, et le manque d’approvisionnements de guerre et d’argent les mettait dans l’impossibilité d’utiliser le terme de ce délai pour apporter leur concours à une action commune.
Ér
Au lieu de marcher directement contre l’armée autrichienne, Bonaparte porta son quartier général à Brescia, menaçant le Tyrol au moyen d’une avantgarde jetée sur Salo, à son extrême gauche, et observant le cours du Mincio avec sa droite. C’était violer le territoire de la République de Venise, un des rares États de l’Italie qui .eussent refusé de se joindre à la coalition contre la France. Cette violation était depuis longtemps arrêtée dans son esprit, puisque son plan de campagne avait toujours désigné la ligne de l’Adige comme la seule hase jDOssihle des opérations contre les armées autrichiennes. Cef)endant ses instructions lui enjoignaient de traiter Venise, sinon en amie, du moins en puissance neutre. Mais le général savait aussi que le Directoire était mal disposé envers cette république, et ne se plaindrait ]Das des mauvais traitements qu’il pourrait lui faire subir, si nous devions en retirer quelque avantage ; il agit en conséquence.
Venise, amollie par les loisirs d’une longue paix, à demi ruinée par les découvertes qui avaient fait i^asser aux mains des nations occidentales le sceptre de la navigation et du commerce, gouvernée par une aristocratie sénile , dont la politique semblait n’avoir i^lus d’autre but que de faire de cette cité le rendez-vous de' tous les voluptueux de l’Europe, n’ofïrait plus, vers la lin du XVIII® siècle, qu’une ombre effacée d’elle-même ; mais imposante encore par tant de souvenirs glorieux, cette république possédait, grâce à ses traditions d’indépendance , la jioptilation la plus saine et la plus intelligente de l’Italie. Les institutions vénitiennes avaient conservé leur renom de mystère et de terreur.
VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ DE VENISE. 131
mais la douceur des mœurs corrigeant Tarbitrairc de la loi, jamais tyrauie n’avait été plus inoüensivc, et ces formes antiques subsistaient par le patriotisme et la tolérance des sugets plutôt que par la toute-puissance des maîtres. Mais Venise avait, dans les circonstances actuelles, un tort cai^ital, celui de ne pouvoir plus se rendre redoutable. En présence de la guerre qui menaçait de déborder au delà de ses frontières, elle avait adopté le parti le iilus conforme à sa faiblesse, mais aussi le plus dangereux pour son indépendance, celui de la neutralité désarmée. Lorsque les Français entrèrent à Brescia , elle xirotesta contre l’invasion de son territoire. Le général répondit par un manifeste dont les déclarations, quoique vagues, étaient en apparence des jilus rassurantes : « L’armée française j^assait sur le territoire vénitien pour poursuivre l’ennemi, mais elle n’oublierait pas qu’une longue amitié unissait les deux républiques. » Suivaient les plus belles protestations de notre respect ifour « la religion, le gouvernement, les usages, les propriétés ; » des égards dus aux puissances neutres, pas un mot. Le général invoquait les droits et les devoirs de V amitié, mais c’était uniquement pour se dispenser de iiarler de ceux de la neuir alité qu’il foulait aux pieds.
Les Autricliiens avaient, jusqu’à ce moment, respecté la neutralité de Venise. Ils avaient droit de passage sur son territoire et y p)Ossédaient une route militaire qui leur était indispensable pour leurs communications avec le Tyrol; mais ils ne touchaient pas aux places de l’État vénitien et avaient un intérêt évident à ce que la neutralité fût maintenue, celui
de n’avoir à défendre qu’une ligne fort peu étendue. Quelques bandes de fugitifs avaient franchi la frontière du côté de Bergame après Lodi , mais ce fait ne constituait pas une violation du droit des neutres. En l’observant de notre côté, nous les eussions ou réduits à l’impuissance, ou mis dans la nécessité de rompre avec Venise. Le Mincio sort du lac de Garde à Peschiera, et va se jeter dans le Pô non loin de Mantoue, en suivant un courant i)resque direct du nord au sud. De ces deux places, la première appartenait aux Vénitiens et était laissée par eux dans le plus complet abandon , malgré la force de sa position ; la seconde était le seul point du territoire lombard qui fût resté à rAutriche, et les débris de l’armée de Beaulieu étaient massés à quelque distance, partie en deçà, partie au delà du Mincio.
Lorsque Beaulieu vit Bonaparte occuper Brescia en violation de la neutralité, il n’hésita pas à la violera son tour et porta son aile droite à Peschiera, où il pouvait défendre avec avantage le passage du fleuve Son centre était à Borghetto et à Valeggio, deux bourgs séparés Viin de l’autre par le Mincio et reliés ])ar un pont. Sa gauche s’apt)uyait sur Mantoue. Il gardait ainsi la ligne entière du fleuve. Bonaparte feignit tout à la fois de vouloir tourner le lac de Garde, dans le but de couper aux Autrichiens la route du Tyrol et de forcer le passage du Mincio à Peschiera. Par cette double feinte, il attira sur ce dernier
1. L'antériorité de l’occupation de Brescia, niée ou passée sous tilence par la plupart des historiens, est établie par Bonaparte luiméme dans sa correspondance avec le Directoire : « Les Autrichiens y sont entrés lorsque je suis arrivé à Brescia. » (7 juin 1796.) La Stoj'ia documentata di Venezia de Romauin lève les doutes à
cet égard.
VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ DE VENISE
point le gros de l’armée autrichienne, puis, à la suite d’une de ces marches de nuit rapides comme la foudre, qui étaient un de ses stratagèmes favoris, il se jeta, le 30 mai au matin, sur le centre des Autrichiens, à Borghetto. Sa cavalerie n’avait pour ainsi dire rien fait jusque-là. Elle était mal montée, peu sûre, très-inférieure à celle de l’ennemi. « Il est difficile de peindre le i)eu de courage de nos troupes à cheval, » écrivait Marmont à son père après Lodi. A Borghetto, Bonaparte la mit sur le premier plan, la poussa en avant, et, commandée par Murat, elle fit des prodiges. Les Autrichiens furent rejetés sur Valeggio. En se retirant, ils firent sauter le pont qui reliait les deux villages ; mais les grenadiers de Gardanne s étant élancés dans le fleuve, qui était guéahle à cet endroit, l’armée autrichienne n’essaya plus de nous en disputer le passage. Elle Battit en retraite sur Peschiera et de là se dirigea vers le Tyrol.
Bonaparte allait enfin pouvoir s’emparer de cette ligne de 1 Adige qu il avait tant convoitée. IMais comment s’y établir sans rompre ouvertement avec la république de Venise, à qui appartenaient toutes les places qui commandent ce fleuve, depuis Vérone jusqu’à Legnago? Quelque mépris que lui inspirât un di oit qui n était pas soutenu j)ar la force, il avait intérêt à ménager la république tant qu’il resterait exposé à un retour ofiensifdes armées autrichiennes ; car toute désarmée quelle fût pour l’instant, elle pou- ^ait mettre jusqu à trente mille hommes sous les armes. 11 fallait lui faire violence, puisque sans cela on ne pouvait occuper ses places, mais il fallait le faire avec une apparence de raison et seulement dans ^ 12
la mesure où cela était nécessaire à ses projets. S’étant déjà aperçu , d’après l’attitude des x>rovéditeurs qui étaient venus à son camp, de rinix^ression d’effroi qu’avait causée aux Vénitiens le bruit de ses rapides victoires, des sanglantes exécutions du Milanais et des déprédations commises xiar son armée, il résolut de les frapper d’épouvante xiour leur ôter jusqu’à la pensée d’une résistance.
Quant au grief qui devait lui servir de prétexte, il était déjà trouvé. Bonaparte était entré à Pescliiera après que les Autrichiens l’eurent évacué. Il fit aussitôt fortifier cette i^lace par nos soldats du génie, s’y einj^ara de l’arsenal et des magasins, en disposa comme de sa chose. Le provéditeur Foscarini vint de Vérone, au nom de la seigneurie de Venise, rappeler de nouveau au général les droits de la neutralité. Il traversa, dit-il dans son rapport au sénat, « les longues colonnes de ces farouches soldats » en recommandant son àme à Dieu. BonaiDarte , voyant son trouble, se livra devant cet homme tremblant à une de ces comédies d’emx^ortement dans lesquelles il excellait. Venise, en laissant occuper Pescliiera par les Autrichiens sans la défendre, s’était faite leur alliée et leur complice, et comme le provédileur alléguait que la place se trouvait sans garnison et n’avait été occupée que par surprise, ce qui était vrai, il se plaignit en termes x^leins de violence et d’irritation, de l’asile que Vérorie avait accordé au comte de Provence (dei^uiis, Louis XVIIl), quoi(ju’ii sôt fort bien que Venise n’avait autorisé cet accueil fait au i^rince qu’après avoir consulté le Coiiiilé de salut i^ublic, et sur l’assurance formelle
VIOLATION DE LA NEUTPiALITÉ DE VENISE. 135
que la France n’y verrait pas une violation de la neutralité. Il y avait d’ailleurs plus de deux mois que le I>rince avait reçu l’ordre de quitter les États vénitiens. Tous ces griefs exigeaient une vengeance éclatante; il allait la tirer en brûlant Vérone cette nuit même. (I De là, poursuivit-il, je marche sur Venise, je vais demander compte au sénat d’une trahison aussi manifeste. » Le provéditeur, terrifié, se confondit en excuses, en supjilications , et poussa la faiblesse jusqu’à lui offrir de recevoir les troupes françaises dans Vérone, à quoi le général voulut bien consentir, en ajoutant toutefois « qu’il ne savait pas la manière dont son gouvernement prendrait cela, » car il voulait se réserver un nouveau moyen de violenter les Vénitiens s’il y trouvait quelque avantage.
Avant même que l’entretien eût lieu, Masséna avait reçu l’ordre de s’emparer à tout prix de Vérone, et il était déjà aux portes de la ville, dont la population presque tout entière prit la fuite au bruit de notre approche. Quelques jours après, nous occupâmes également Legnago, qui était, avec Vérone, la clef de l’Adige. Une convention imposa en outre aux Vénitiens l’obligation onéreuse de nous fournir des vivres et des approvisionnements de guerre à crédit. Bonaparte obtint ainsi à peu de frais les résultats qu’il cherchait.
Le 7 juin, il rendait au Directoire un compte détaillé de sa conduite dans cette circonstance; puis, s’applaudissant lui-même du succès de sa ruse et faisant allusion aux paroles par lesquelles il avait pris soin de réserver la liberté d’action de son gouvernement : « Si votre projet, disait-il, est de tirer de Venise cinq ou six millions , je vous ai ménage exprès cette sorte
de rupture. Si vous avez des intentions plus prononcées^ je crois qid il faudrait continuer ce sujet de brouillerie^ m’instruire de ce que vous voulez faire, et attendre le moment favorable, que je saisirai suivant les circonstances, car il ne faut pas avoir affaire à tout le monde à la fois. » Et il terminait par cet incroyable aveu : (( La vérité sur l* affaire de Peschiera est que Beaulieu les a lâchement trompés : il leur a demandé le passage pour cinquante hommes et s’est emparé de la ville. »
C’est pourtant sur ce prétexte , dont il connaissait si bien le peu de fondement, qu’il s’appuya pour prendre aux Vénitiens toutes leurs places fortes sur l’Adige. Ce fut là le point de départ de toutes nos récriminations contre Venise et de cette politique qui devait aboutir aux préliminaires de Léoben et au traité de Campo-Formio.
Une fois établi dans ces fortes positions sur la ligne de l’Adige, tenant Venise à sa discrétion, grâce à r occultation de ses meilleures places et à la terreur dont il l’avait frappée, délivré de toute préoccupation du côté de l’Autriche, qui se trouvait hors d’état pour quelque temps de reprendre l’offensive, le gé^ néral Bonaparte put se retourner librement du côté des États italiens pour achever de les soumettre. Il compléta d’abord l’investissement de Mantoue en faisant enlever les têtes de chaussée qui protégeaient les abords de cette place. Grâce à cette opération, il put, avec huit mille hommes, contenir une garnison qui en comptait plus de douze. Il s’occupa ensuite de Gênes. Des bandes armées, composées en majorité de Piémontais, d’Autrichiens fugitifs, de mécontents et de déserteurs s’étaient organisées sur le territoire
DÉFAITE DE WURMSER
de cette république sous le nom de Barbets. Elles profitaient de l’éloignemenf de l’armée pour intercepter nos convois et assassiner les soldats isolés. Le nombre de ces bandes s’était considérablement accru à la suite de l’irritation produite par nos exactions en Lombardie; elles menaçaient d’interrompre nos communications. Le Sénat, qui avait de bonnes raisons pour ne pas voir avec plaisir nos succès, laissait faire. Le ministre d’Autriche à Gênes, Girola, secondé par certains membres de l’aristocratie génoise, encourageait les Barbets presque ouvertement.
On ne s’arrêta pas aux remèdes diplomatiques. Lannes partit avec douze cents hommes, battit les bandes, fusilla les prisonniers, brûla les maisons des fauteurs supposés de ce banditisme, qui était une véritable insurrection, et enfin rasa le village d’Ar quata et le château du marquis Spinola, qui passait pour un des chefs secrets des Barbets. En môme temps, Murat iiortait au Sénat une lettre de Bonaparte. Il y parlait le langage le plus impérieux et le plus menaçant : « Si la RéjDublique ne savait pas réprimer le désordre, il viendrait le réprimer luimême à la tête de ses soldats. Il ferait brûler les villes et les villages où serait commis l’assassinat d’un seul Français. Girola devait être arrêté ou tout au moins chassé de la ville de Gênes. » Ces satisfactions lui furent immédiatement accordées. C’était le cas de rassurer les Génois contre les arrière-pensées qu'ils nous prêtaient, et de gagner leur amitié par une politique franche et généreuse, mais ce qu’il voulait, c’était être le maître. « Qu’on chassât donc
une vingtaine de familles de Taristocratie et qu’on y rappelât une dizaine d’autres qui avaient été bannies. Par ce moyen , écrivait-il au Directoire, le gouvernement de Gênes se trouverait comi^osé de nos amis. » Ce qui signifiait : de nos serviteurs. Partout et toujours, son système était la conquête.
Déjà la réaction de crainte et de défaillance qu’il avait prédite avec tant de sagacité comme un effet infaillible de la défaite des armées autrichiennes, s’était produite en Italie. L’événement arrivait comme à point nommé pour confirmer la justesse 'de ses prévisions. Abandonnés à leurs propres forces, les souverains italiens tremblaient devant le vainqueur de l’Emxîire. Loin que nous eussions besoin de marcher sur Naples, il se trouva que ce fut le roi de Naples qui vint au-devant de nous avec les protestations les plus humbles, soumission honteuse après tant de bravades. Le prince Belmonte Pignatelli accourut au camx) français implorer un armistice de Bonaparte. Il sut plaire au général, à qui il convenait cette fois de ne pas abuser de la victoire. L’armistice fut signé le 5 juin 1796. Il ôtait à la coalition le concours de la marine napolitaine et d’un corps de cavalerie important, et, ce qui valait mieux encore, il dispensait nos troupes d’une marche sur NajDles, opération fort aventurée dans l’état actuel des choses. Il était donc habile et prudent de s’en contenter. De soldat de la Réi^ublique devenu en si peu de ternies l’arbitre des souverains, Bonaparte, dont les prétentions vis-à-vis de son proi^re gouvernement grandissaient à mesure qu’il se sentait x>lus nécessaire, se plut à prendre dans la négociation avec Naples le ton
DÉFAITE DE WÜRMSER. 13&
d’un homme qui n’agissait que d’après ses propres inspirations ; il caressa dans le i^rince Belmonte des influences qu’il croyait dès lors devoir ménager ; il se présenta à lui comme un médiateur tutélaire entre la Révolution et les intérêts anciens, comme un protecteur pour les Italiens, comme l’homme duquel ils devaient tout espérer, vu le magnifique avenir que lui j)romettait la fortune : <( Et croyez-vous, disait-il au iDrince, que je me batte pour ces gredins d’at vocats ? »
I Déjà le pape, qui savait Bonaparte beaucoup mieux disposé que le Directoire à la conciliation et aux ihénagements, avait envoyé auprès de lui le ministre d’Espagne, M. d’Azara, pour sonder se^ intentions. Mais les griefs du gouvernement français conlre Rome ne pouvaient être satisfaits à aussi bon marché que nos rancunes contre Naples, compliqués qu’ils étaient de l’impunité assurée à l’assassin de notre ambassadeur Basseville, de la guerre religieuse allumée et entretenue chez nous par le pape, enfin des très-légitimes ressentiments de resjirit philosophique contre l’absolutisme catholique, son implacable persécuteur pendant tant de siècles. La puissance iionti- , ficale ne pouvait donc en aucun cas espérer des con- ; ditions aussi avantageuses que celles qu’on avait I accordées au roi de Naples; et, malgré sa parfaite ! indifférence ]3our les préventions justifiées que le Directoire nourrissait contre la cour de Rome, Bona- I parte ne pouvait encore ne pas feindre de les par- S tager jusqu’à un certain point.
J Augereau reçut l’ordre de marcher sur Bologne et V Ferrare. Il n’eut qu’à iDaraître dans ces deux léga-
lions pour s’en trouver le maître. Le gouvernement sacerdotal y était exécré. Bonaparte arriva lui-même à Bologne le 19 juin et y fut accueilli par une immense acclamation. Ici, en effet, quel que fût le régime apporté par nos armées, ce régime ne pouvait être qu’un bienfait pour des populations courbées sous le joug des prêtres, domination intolérable lorsqu’elle est le plus inoffensive, parce qu’elle asservit à b- fois l’âme et le corps, la conscience et les intérêts, et ne laisse aucun refuge à la liberté même de l’esprit. Bonaparte tenait à effrayer le pape, mais il ne voulait pas aller à Rome. Il n’eut pas de peine à produire l’effet qu’il cherchait, et M. d’Azara, qu’il avait accepté comme négociateur, reçut bientôt les pleins pouvoirs de la cour romaine. Le diplomate s’entendit promptement avec un vainqueur qui ne demandait qu’à se laisser fléchir. Vingt et un millions, dont quinze en argent et le reste en approvisionnements, cent tableaux, cinq cents manuscrits, l’occupation provisoire d’Ancône, de Bologne et de Ferrare, enfin les bustes de Junius et de Marcus Brutus, stipulation introduite par le général avec une affectation de républicanisme devenue nécessaire pour donner le change sur ses secrètes comi)laisances pour la cour de Rome, telles furent les conditions de cette nouvelle suspension d’armes, qui ne devait pas être de sitôt suivie d’un traité de i>aix; car, du côté du Directoire comme de celui du pape, on allait travailler à gagner du temps pour reprendre ce qu’on avait donné. Bonaparte savait que les Directeurs ne seraient pas contents de son armistice ; aussi eut-il soin de prévenir leurs reproches en rejetant, selon son habitude, tous
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les torts sur les deux commissaires du gouvernement, qui entravaient son action, et par leurs maladresses l’avaient empêché, assurait-il, d’obtenir des conditions plus avantageuses : cette façon « de négocier à trois était absolument préjudiciable aux intérêts de la République. » Il s’efforcait ensuite de calmer les regrets du Directoire en établissant, par des comptes détaillés, qu’en définitive la campagne contre le pape ne nous rapportait pas moins de SU millions, y compris la somme stipulée dans le traité et l’argent saisi dans les caisses des monts de t)iété et des contributions. (26 juin 1796.)
L’Italie pouvait être considérée comme momentanément pacifiée. Il n’y restait plus qu’un seul souverain qui n’eût pas été frappé ou rançonné par les armées françaises , c’était le grand-duc de Toscane. Ce prince n’avait fait partie de la coalition que nominalement ; le premier des souverains de l’Europe, il avait fait la paix avec la République française ; la douceur de son administration était d’ailleurs proverbiale, et il n’avait pas un ennemi parmi ses sujets. Mais depuis longtemps le Directoire convoitait le port de Livourne, entrepôt important du commerce anglais, où il espérait trouver des monceaux d’or; et Bonaparte ne tenait pas moins à s’en emparer, en vue du succès de ses projets pour reprendre la Corse. Les prétextes ne manquant jamais pour les actes les plus iniques, on résolut de changer en « attentats » contre la neutralité, des rixes entre émigrés et matelots français, auxquelles des Anglais avaient pris part. A ce grief on ajouta celui, moins sincère encore, de la saisie de quelques petits bâtiments de commerce
IIISTOJrtfe. NAPOLÉON.
français, opérée par la marine anglaise, mais hors (les eaux de Livourne, et dont, par consécxuent, le grand-duc ne pouvait être rendu resiDonsable. S’il y avait dans la conduite du gouvernement toscan quelques-uns de ces torts qui étaient inévitables de la part d’un État si faible placé entre deux antagonistes aussi puissants que la France et l’Angleterre, on j)ouvait lui en demander réparation avant d’agir. Miot, notre ministre à Florence, esprit modéré et clairvoyant, averti par Bonai^arte du couf) de main qui allait se faire sur Livourne, s’efforça en vain de l’en détourner dans une entrevue qu’il eut avec lui à Bologne ; il ne tarda pas à s’apercevoir que le but du Directoire était, non pas d’obtenir réparation, mais de s’emparer des richesses de Livourne : « Si je vous avais entendu plus tôt, lui dit le général, je n’aurais peut-être pas ordonné le mouvement qui se fait aujourd’hui; mais, il est commencé, il n’est plus temps »
Ainsi la confiscation, qui avait été jusque-là l’accompagnement de la guerre, en devenait maintenant la seule cause. Dans l’affaire suscitée au grand-duc, comme dans la « querelle ouverte » contre Venise, tout était imaginaire et fictif, excepté notre cuxDidité. Il était très-imi^ortant X 30 ur le succès de notre opération sur Livourne de ne x>as donner l’éveil aux Anglais, dont on voulait non-seulement enlever les marchandises, mais surprendre les bâtiments. Pour cela, il fallait d’abord tromj)er le grand-duc.
Ce prince vivait dans la plus complète sécurité,
i. Mémoires de Miot de Melito.
lorsqu’une division française franchit i’Apennin et se porta à Pistoïa, feignant de se rendre à Rome en i^assant par Florence. Bonaparte la rejoignit bientôt en personne. Le ministre du grand-duc, Manfredini, vint au quartier général, chez l’évêque de Pistoïa, s’informer des intentions du général. Celui-ci l’assura qu’elles étaient toutes pacifiques et toutes favorables; la marche si insolite de notre armée n’avait, disait-il, d’autre but que d’intimider la cour romaine. Le ministre insista iiour que les troupes ne passassent pas par Florence, et il fut convenu en conséquence qu’elles poursuivraient leur mouvement sur Rome, en x^cissant iDar Sienne.
Conformément à la parole donnée, la division se met en marche sous les ordres de Murat. .Mais, nue fois parvenue à une certaine distance, elle change brusquement de direction et s’élance sur Livourne. Les Anglais avaient déjà reçu l’éveil, et, lorsque nous entrâmes dans la ville, leurs bâtiments, au nombre de X^lus de quarante, prenaient le large sous les yeux de Murat et des deux commissaires, Gareau et Salicetti, accourus à la hâte i:)Our se saisir de cette riche proie. Le coup ôtait en partie manqué, à leur grand désappointement. Ils durent se contenter de shin|:)arer des marchandises anglaises x^our une somme d’environ 12 millions. Le grand-duc ne reçut avis de ce guet, apcns C[ue lorsque la colonne était déjà aux portes de Livourne, le général Bonaparte l’informait par une lettre remplie des plus respectueux égars de l'ordre qu’il avait reçu de son gouvernement d’occuper Livourne pour « maintenir la neutralité» contre les Anglais ; il lui renouvlait les plus grandes assurances
S4i HISTOIRE DE NAPOLÉON.
d’amitié de la part du gouvernement français; enfin il lui promettait que le pavillon, la garnison, les propriétés seraient scrupuleiLsement respectées, protestations qui formaient un singulier contraste avec les instructions qu’il laissait dans le même moment au général de Vaubois qui restait à Livourne en qualité de gouverneur : (( S’il y avait à Livourne des complots ou tout autre chose qui intéressât l’existence des troupes françaises, il i^rendrait toutes les mesures nécessaires pour y maintenir le calme et contenir les malintentionnés. 11 n’ éjo arguerait ni les personnes ni les propriétés. )) (27 juin.)
Le 30 juin, Bonaparte eut le mauvais goût de venir à Florence demander l’hospitalité au prince qu’il venait de dépouiller. Il reçut de lui l’accueil le plus amical et le plus flatteur. Désespérant avec raison de voir ses réclamations écoutées, le grand-duc s’épargna toute i)lainte et garda sur ses griefs personnels un silence xDlein de dignité. Il traita le général comme un grand homme pour qui il n’éprouvait d’autres sentiments que ceux de la plus vive admiration. Quant au général , il témoigna sa reconnaissance à son hôte en le recommandant à l’attention des Directeurs : « Vous devez sentir, leur disait-il, qu’il ne vous convient pas de laisser le duché de Toscane à un frère de l’empereur )) (20 juillet); x>ensée qui était en effet politique, qui l’eût été i>lus encore si elle avait répondu à des vœux que nous ne cherchions nullement à consulter, mais qui eût dû à tout prix lui faire éviter Florence.
Bonaparte ne resta d’ailleurs qu’un jour dans cette capüale et repartit bientôt i:>our la haute Italie. Il sut tirer du coup de main sur Livourne, si peu avantageux
DÉFAITE DE WURMSER
pour sa gloire, un excellent parti i)our ses intérêts d’ambition. Il était aisé de prévoir qu’avec ses immenses ressources cette malheureuse ville allait tomber sous la main des traitants avides qui suivaient] l’armée h la piste, à commencer par les deux commissaires dont la réputation était faite dès lors. Bonaparte, qui était toujours très-jaloux de l’ombre d’autorité et de contrôle que ces représentants du pouvoir civil avaient gardée sur ses actions, et qui se plaignait sans relâche de leurs prétendus empiétements sur ses attributions, vit dans l’affaire de Livourne une excellente occasion de se débarrasser d’eux en les perdant par leur proï)re faible. Il les laissa d’abord faire dans cette ville tout ce qu’ils voulurent, et ils usèrent de cette latitude avec leur avidité accoutumée; puis, profitant d’une proclamation maladroitement publiée à leur instigation par le général Vaubois contre les émigrés, il les dénonça en les enveloppant d’une façon presque directe dans une accusation contre les dilapidateurs, ce qui acheva de les discréditer auprès du Directoire :
« On a substitué, disait-il, à un seul responsable des commissions où tout le monde dilapide en accusant ses voisins... on traite les Livournais avec plus de rigueur que vous n’avez l’intention qu’on traite les négociants anglais. Cela alarme toute l’Italie et nous fait passer à ses yeux i)our des Vandales. )> Ce on, c’étaient les deux commissaires, Gareau et Salicetti. En même temps, il écrivait à Vaubois pour lui reprocher d’avoir consenti à signer leur proclamai ion et à Gareau pour le i)rier de se restreindre désormais dans les bornes de ses fonctions, c’est à dire, bien entendu, 1 . 13
de renoncer à tout contrôle sur celles du general. Les deux commissaires s’étaient mis d’ailleurs par leur indignité dans l’impuissance de faire valoir leurs droits et respecter leur caractère. « Je sais bien, disait-ii à Gareau, que vous répéterez le propos que je ferai comme Dumouriez. Il est clair qu’un général qui a la présomption de commander l’armée que le gouvernement lui a confiée et de donner des ordres sans un arrêté des commissaires ne peut être qu’un conspirateur. ))
Depuis longtemps déjà, dans presque toutes ses lettres au Directoire, il revenait sur la nécessité de lui laisser tout faire par lui-même. Ce n’était plus seulement un commandement militaire sans contrôle qu’il lui fallait, c’était une autorité sans limites, et s’étendant à toutes les affaires, de quelque genre qu’elles fussent. Dans une lettre du 21 juin, notamment, il avait très-clairement exprimé ses prétentions à cet égard : « Il faut, écrivait-il, ime unité, de 'pensée militaire^ diplomatique et financière. Ici il faut brûler, faire fusiller, pour établir la terreur et donner un exemple éclatant... Vous sentez que lorsque chaque puissance, chaque municipalité s’adresse indistinctement à l’un des commissaires et à moi, et que chacun y répond selon sa manière de voir, il n'est plus possible qu’il y ait une seule pensée et que l’on suive un même plan. » Ce qu’il demandait par ces paroles significatives qui étaient pour le Directoire le plus clair des avertissements, ce qu’il avait déjà presque .entièrement réalisé, c’ était une véritable dictature. Si les Directeurs n’eussent pas eu des yeux pour ne pas voir, ils auraient pu deviner le sort qui les attendait pour l’avenir, en coin-
DÉFAITE DE WURMSER
parant ce langage plein d’exigence au ton si dilTérent que le général croyait encore devoir adopter moins de deux mois auparavant, lorsqu’il s’excusait auprès de Letourneur de la liberté qu’il avait prise en signant l’armistice de Glierasco, bien qu’il n’en eût i)as le droit : « Si j’ai pris quelque chose sur moi, ce n’a été qu’avec la plus grande répugnance et avec l’entière persuasion que c’était là ce que vous vouliez qu’on fît. )) (6 mai 1796.)
A dater de ce moment, le pouvoir des commissaires cessa de lui porter ombrage. Pendant son court séjour à Florence, le général avait reçu, en dînant chez le grand-duc, une dépêche lui annonçant la reddiîion du château de Milan, nouvelle qu’il s’emj^ressa de communiquer à son hôte. Par suite de cette capitulation, il ne restait plus dans la Haute-Italie que la place de Mantoue qui tînt encore pour l’Autriche. Après avoir étouffé j^ar une répression terrible une tentative d’insurrection qui éclata contre nous dans la province de Bologne, Bonaparte employa le reste du mois de juillet à comi)léter et à resserrer l’investissement de Mantoue. Les opérations du siège furent poussées avec une extrême vigueur et se trouvèrent puissamment secondées f)ar les maladies qu’engendrent dans cette saison les exhalaisons pestiférées des marais qui entourent la ville. Nos efforts étaient sur le point d’être couronnés de succès, grâce à ce redoutable auxiliaire, lorsqu’une diversion formidable vint sauver la iDlace et menacer l’armée française.
Loin de se laisser abattre par ses revers, la cour de Vienne donnait à la guerre une impulsion plus énergique que jamais. Rappelé de l’armée du Rhin , dans
laquelle il ayait commandé avec honneur, le maréchal Würmser s’avançait à la tête d’un renfort de trente mille hommes à ti^avers le Tyrol où il ralliait les débris de Beaulieu. Bientôt le nombre total de ses troupes s’éleva à environ soixante-dix mille hommes, en y comprenant la garnison de Mantoue. Celui de l’armée française montait à quarante-cinq mille hommes, y compris également les sept ou huit mille soldats occultés au siège K
La ligne française s’étendait de Brescia à Porto- Legnago, terrain accidenté, coupé de collines et de cours d’eau, admirablement fait pour une guerre de surprises et de rapides évolutions. Cette position pouvait être abordée par trois routes différentes : l’une, praticable seulement pour des troupes légères, qui du Tyrol descendait à Salo, derrière le lac de Garde, pour aboutir à Brescia ; une autre qui côtoyait la rive gauche de l’Adige jusqu’à Vérone; une troisième enfin qui filait entre le lac et l’Adige et conduisait à Peschiera. Würmser résolut d’aborder notre armée par ces trois points à la fois, faute que les malheurs de Beaulieu auraient dû lui faire éviter ; mais ce plan de
1. Napoléon, dans ses dictées de Sainte-Hélène, copiées généralement par nos histoinens, ne porte ce chiffre qu’à quarante mille. Dans sa Cori'espondance, où pourtant il atténue toujours ses forces, comme le lui faisait observer Carnot, il évalue son armée à quarantequatre mille hommes (lettre au Directoire, du 6 juillet). Cette habitude est constante chez lui; et mérite d’être relevée, non pour son importance en elle-même, mais parce qu’elle est un trait de cai'actère curieux. Ses évaluations grossissent toujours les forces de l’ennemi et diminuent les siennes propres. Les chiffres énoncés par la correspondance des généraux (entre autres par celle de Joubert) sont presque toujours différents de ceux qu’il donne lui-même, et surtout rabaissent sinaulièi’ement les forces de l’armée autrichienne.
campagne, vicieux surtout en raison du merveilleux talent de concentration que son adversaire avait déployé dans la camiDagne précédente, était iinx^osé au vieux maréchal par le conseil auiique, qui de Vienne dirigeait les opérations militaires.
Son armée fut donc divisée en trois coips. Le premier devait suivre la vallée de l’Adige jusqu’à Vérone; le second devait chasser les Français des postes qu’ils occupaient entre l’Adige et le lac de Garde, puis opérer sa jonction avec le ]3remier ; quant au troisième, sous les ordres de Quasdanowich, il était dirigé moins en vue de vaincre que de profiter de la victoire ; il devait descendre du Tyrol, derrière le lac de Garde, tourner l’armée française j)ar Salo et Brescia et la couper de ses communications avec Milan.
L’attaque fut poussée avec tant de vigueur et d’impétuosité que tout d’abord elle réussit. A notre centre, Joubert et Masséna furent successivement délogés des postes de la Gorona et de Rivoli, qu’ils occupaient entre le lac et l’Adige. A notre gauche, Sauret fut forcé d’évacuer Salo, où il ne resta que quelques centaines d’hommes retranchés et cernés dans un vieux château , et Quasdanowich occupa Brescia ; enfin, à notre droite les corps autrichiens débouchaient sur Vérone et menaçaient l’Adige sur tous les points. Notre ligne était p>ercée de tous côtés. (29-30 juillet.)
La situation de l’armée française était des plus critiques ; mais une rapide concentration pouvait lui rendre ses avantages, car si elle était inférieure de plus d’un tiers à la totalité des troupes qui l’enveloppaient, elle était plus forte que chacun des corps d’ar-
mée de Würmser pris isolément, el pouvait les battre les uns après les autres avant qu’ils eussent comiDlété leur jonction. Bonaparte comprit d’un coup d’œil la nécessité de ce plan, et il l’exécuta avec cette incomparable décision qui, dans ces moments difficiles étonnait les plus résolus et faisait dire qu’un Dieu était en lui. Ayant besoin de toutes ses forces, il n’hésita pasi à lever le siège de Mantoue, sacrifice qui, sans doute, ne mérite pas toute l’admiration dont il a été l’objet, car il était forcé, dans tous les cas, mais que nul autre n’aurait su faire avec la même promptitude. On brûla les affûts, on noya les poudres, on encloua les canons, et cela fait, les troupes assiégeantes disparurent avec une telle célérité, que Würmser accouru à marches forcées au secours de la place, n’y trouva personne à combattre, manquant, par cette méprise, à la bataille où se décidait le sort de son principal corps d’armée.
Une fois ses troupes concentrées entre les trois corps autrichiens dans une position qui s’étendait au sud du lac de Garde de façon à empêcher leur jonction, Bonaparte se porta d’abord contre Quasdanowich qui lui coupait sa retraite sur Milan et qui était trop faible pour opérer une résistance sérieuse (31 juillet). Il le battit à Lonato, lui reprit Salo et Brescia, et après l’avoir suffisamment refoulé pour n’avoir rien à craindre pour ses communications, il revint sur ses pas vers le Mincio pour combattre les deux autres corps autrichiens, dont la jonction était encore incomplète. Ils avaient franchi non-seulement l’Adige, mais le Mincio et s’étaient avancés jusqu’à Lonato dans l’espoir d’y donner la main à
DEFAITE DE WURMSER
Quasclanowicli que Bonaparte en avait cliassé l’avantveille. Les Autrichiens y furent de nouveau battus le 3 août, et cette fois y éprouvèrent de grandes pertes, grâce à l’inintelligente dispersion de leurs corps et à l’inutile parade de Würmser devant Mantoue. Au lieu de profiter de leur supériorité en nombre, ils n’avaienl eu à Lonato que vingt-cinq mille hommes engagés et en avaient perdu près de dix mille, tant en prisonniers qu’en morts et blessés.
Le désarroi de cette armée était tel, que le lendemain de la bataille, une de ses divisions, réduite â quatre mille hommes, revint, après avoir erré toute la nuit, se heurter à tâtons sur Lonato au milieu des corps de l’armée française échelonnés de distance en distance dans les environs. Le général en chef se trouvait à Lonato avec douze cents hommes seulement et faisait ses préparatifs pour une nouvelle bataille. 11^ pouvait facilement être fait prisonnier ou tout au moins se trouver arrêté court au milieu de ses combinaisons. On vint le sommer de se rendre de la part du général autrichien. Bonaparte réunit son état-major; on introduit le parlementaire, on lui débande les yeux, et comme il exposait sa sommation : « Allez dire à votre chef, s’écrie Bonaparte, que je le rends responsable de l’insulte personnelle qu’il vient de me faire en osant sommer l’armée française de se rendre, et que je lui donne huit minutes pour poser les armes ! » Cette heureuse audace nous valut quatre mille t>risonniers de plus^.
1. Le fait a été révoqué eu doute, bien qu’il soit raconté dans une lettre de Bonaparte au Directoire; mais il est confirmé par un
Ses dispositions étaient déjà ];>rises i^our la bataille du lendemain. Würmser, de retour de sa pointe si mal calculée sur Mantoue, après avoir ravitaillé cette place, avait recueilli le reste de ses divisions battues à Lonato et était venu prendre position en face de nous à Castiglione, appuyant sa droite au lac de Garde et l’étendant le plus possible dans cette direction, dans l’espoir d’attirer à lui les débris de Quasdanowich, qui, énergiquement contenus à une petite distance de là par une division française, n’offraient aucun danger i)our notre armée (5 août). Bonaparte, disposant désormais de troupes presque égales en nombre à celles de Würmser, comprit sur le champ qu’il pouvait tirer un grand avantage de cette tendance des Autrichiens à prolonger démesurément leur droite; il résolut d’encourager un mouvement sans péril pour lui. En même temps que Sérurier, envoyé par lui sur la route de Guidizzolo, s’avancait sur les derrières des troupes autrichiennes, il leur cédait peu à peu le terrain du côté du lac, les amenant ainsi à développer outre mesure leur ligne de bataille. Bientôt on entendit gronder le canon de Sérurier. Alors le mouvement rétrograde s’arrêta et l’attaque commença sur tous les points à la fois. La ligne ennemie fut coupée au centre; la gauche, prise en tête et en flanc, plia, et après une faible résistance, toute l’armée se mit en retraite. La fatigue excessive de nos soldats la sauva seule d’une complète destruction. La ligne de l’Adige était reconquise,
grand nombre de témoignages, entre auti'es par celui de Marmoat et de Joubert (Correspondance),
DÊFAlTii; DE WÜRMSEH.
et Würniser rejeté dans le Tyrol italien avec une armée réduite de plus de moitié. Quinze mille pri-~ sonniers et vingt mille tués ou Liesses, soixante-dix pièces de canon, tels étaient les tropliées de cette courte campagne. Du grand effort qu’elle venait de faire, l’Autriche n’avait retiré qu’un seul avantage : elle avait ravitaillé Mantoue.
L’armée française ayant perdu toute son artillerie de siège, dut se horner désormais à un simple blocus.
' Bonaparte consacra le reste du mois d’août à reposer son armée, à presser l’arrivée de ses renforts, à rassurer les amis de la France, ébranlés un instant i>ar le bruit de nos revers, à faire trembler ses ennemis, qui avaient partout relevé la tête. Il voulut bien faire grâce au cardinal Mattéi, qui était venu au nom du pape reprendre possession de Ferrare, et se contenta de le mettre aux arrêts dans un couvent; il menaça le roi de Naples de marcher « contre sa prétendue armée de soixante-dix mille hommes, avec six mille grenadiers, quatre mille chevaux et cinquante pièces de canon. » Enfin il écrivit, mais avec'de grands ménagements, au duc de Toscane pour se j)laindre de sa mollesse à faire respecter la neutralité. Nous lui avions pris Livourne; par compensation, les Anglais lui avaientqDris Porto-Ferrajo.
11 ne lui avait pas été plus facile de se défendre contre eux que contre nous. Bonaparte n’en eut pas moins le courage de lui reprocher de n’avoir pas empêché les Anglais de s’emi^arer de cette capitale de l’Ile-d’Elbe. Mais, tout en se iDlaignant de ce fait qu’il ne pouvait attribuer, disait-il, qu’à la trahison du gouverneur de Porto-Ferrajo, fidèle à st>n système «d’en-
dormir les gens jusqu’au moment du réveil » (lettre à Faypoult, du 11 juillet), il eut grand soin de x>rotester, au nom de son gouvernement, de sa ferme intention « de n’altérer en aucune manière la bonne harmonie qui régnait entre lui et S. A. R. » Cependant ce même jour, 12 août, il écrivait à Miot, notre ministre à Florence, pour lui recommander de ne pas oublier de le prévenir du jour où le grand-duc partirait pour Vienne, où l’appelait sa qualité d’héritier de la couronne impériale, afin qu’il pût le faire enlever en route.
Il ajoutait : « L’intérêt du gouvernement est que l’on ne fasse rien dans la Toscane qui puisse indisposer le grand-duc : Maintenez donc la neutralité. »
Pendant ce temps, d’importants faits d’armes s’accomplissaient sur le Rhin. Nos deux armées, conduites l’une par Jourdan, l’autre par Moreau, s’avancaient jusqu’au cœur de l’Allemagne, aûn de se mettre en communication avec l’armée d’Italie, poussant devant elles l’armée autrichienne, commandée par l'archiduc Charles. Mais leurs succès furent compromis par le plan défectueux que leur avait imposé Carnot. L’archiduc, pénétrant le vice d’une stratégie qui érigeait en système une disposition bonne ou mauvaise, selon les circonstances, et profitant avec habileté du peu d’unité de leurs opérations, laissa devant Moreau un simple corps d’observation , lui déroba sa marche et se porta avec toutes ses forces sur Jourdan, manœuvre qu’on eût dit empruntée à cette méthode de concentration qui venait d’assurer le triomphe de Bonaparte en Italie. Jourdan, battu chaque fois qu’il essaya de tenir ferme devant son
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jeune adversaire, fut forcé de se replier sur le Rhin, pendant que Moreau exécutait en Bavière une inutile démonstration, qui devait être Bientôt suivie d’une X)érilleuse retraite.
Ignorant encore ces événements et les suites qu’ils allaient avoir, Bonaparte écrivit le 31 août, de Brescia, à Moreau, pour lui annoncer que le moment de com- Biner leurs opérations était enfin venu, et lui indiqua Inspruck comme leur point commun de ralliement. Mais il ne pouvait s’engager dans le Tyrol allemand avant d'avoir achevé de détruire ou de chasser Würmser. L’armée autrichienne, mal remise de ses défaites et profondément démoralisée, mais encore presque égale en nombre à l’armée française, occupait, d’une part tous les défilés qui ferment l’accès du Tyrol sur les deux rives du lac de Garde, et, de l’autre, les postes que lui offrait le cours de la Brenta entre Trente et Vicence. Würmser était sur le point de reprendre l’offensive sur l’Adige, lorsque Bonaparte le prévint.
Son plan fut, cette fois, d’une hardiesse que la certitude de la victoire pouvait seule autoriser, mais sa supériorité avait été suffisamment constatée pour lui donner le droit de l’adopter. Laissant Sahuguet avec la division Sérurier devant Mantoue, et Kilmaine à Vérone et à Porto-Legnago, avec quatre mille hommes seulement, pour garder l’Adige, il n’hésita pas à s’engager avec tout le reste de son armée dans les gorges du Tyrol, en remontant l’Adige et les deux rives du lac de Garde. Il supposait que ce mouvement déterminerait Würmser à évacuer le Vicentin pour couvrir le Frioul et Trieste.
Cette supposition ne se réalisa pas, mais comme aucune éventualité ne le trouvait jamais en défaut, il sut tirer un parti plus avantageux encore de la résolution qu’adopta son adversaire. L’armée se mit en marche au commencement de septembre. Après une série de petits combats, ses divisions se rejoignirent au sommet du lac et culbutèrent, à Roveredo, le corps de Davidowich , qui voulait leur disputer l’entrée du Tyrol. Nos soldats emj)ortèrent successivement tous les défilés qui ferment l’accès de cette contrée montagneuse et entrèrent à Trente, où se trouvait, i^eu de jours auparavant, le quartier général de AVürmser (4 septembre).
Celui-ci, convaincu que l’invasion du Tyrol n’était que le prélude de notre entrée en Allemagne, au lieu de se replier sur le Frioul comme Bonaparte l’avait suiq3osé, résolut de se porter de nouveau sur l’Adige, d’en forcer le passage, et, par ce mouvement tournant, de nous enfermer dans les montagnes que nous venions de franchir, résolution hardie, mais trop audessus de ses forces pour être exécutable, et qui, si elle ne réussissait pas, le condamnait à être pris ou détruit. Déjà le gros de son armée était à Bassano et une de ses divisions était en marche sur Vérone. Il découvrait ainsi le Frioul et se coupait à lui-même toute retraite si les Français avaient l’idée de le suivre. Cette idée ne pouvait échapper à l’esprit pénétrant de son ennemi, qui, renonçant à s’aventurer x^lus haut dans le Tyrol, et se contentant d’y laisser Vaubois avec sa division , franchit à Levico le col qui sé|:)are Trente des sources de la Brenta et descendit à marches forcées le cours de ce fleuve sur les
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derrières de Wûrmser. Ce général, commençant à s’apercevoir de la faute qu’il avait commise, suspendit son mouvement sur l’Adige et envoya une de ses divisions à Primolano, dans une excellente position, pour arrêter l’armée française, mais en peu d’instants elle fut enfoncée et faite presque entièrement prisonnière (7 septembre).
Le lendemain, l’armée française était devant Bassano, où se trouvait Würmser avec toutes ses troupes, à l’exception de la division qu’il avait envoyée devant Vérone. La veille, il était encore temps pour lui de se mettre en retraite sur la Piave-, mais il n’avait pu se résoudre à abandonner celte division. La bataille de Bassano lui coupa définitivement la retraite de ce côté. L’armée autrichienne, comme fascinée par l’étonnante rapidité des mouvements de son ennemi, n’y fit presque aucune résistance et nous laissa encore six mille jDrisonniers. Würmser, désespéré, enfermé entre l’Adige et une armée qui le poursuivait l’épée dans les reins, courait le long du fleuve avec sa cavalerie encore presque intacte, cbercbant partout un passage qui lui i>ermît de gagner Mantoue; forcé, s’il ne le trouvait pas, de poser les armes avec les quinze mille hommes qui lui restaient. Par un hasard inespéré, Legnago, que Kilmaine avait été forcé de dégarnir pour défendre Vérone, se trouvait en ce moment sans garnison, et Würmser jiiit passer l’Adige. Bonaparte, furieux de voir une telle proie lui échapper, fit de vains efforts iiour le gagner de vitesse et le prévenir devant Mantoue. Une avant-garde seule arriva à temps à Gerea, sur la route de Legnago à Mantoue; mais elle n’était pas de force à l’arrêter, et Würmser lui passa
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sur le corps en lui prenant quatre cents prisonniers. Les jours suivants il sabra et enleva encore deux autres détachements qui essayèrent de lui disputer le passage, et put enfin entrer dans Mantoue. Ces petits succès mirent un peu de baume sur les blessures du vieux maréchal qui, se trouvant, grâce à l’appoint que lui fournit la garnison de Mantoue, à la tête d’une armée assez importante, essaya de nouveau de tenir la campagne, mais la bataille de Saint-Georges, qu il livra et perdit sous les murs mêmes de la ville, le força bientôt à s’enfermer dans la place. Depuis son entrée en Italie, il avait perdu 27,000 hommes; l’armée française n’en avait perdu que 7,500.
Ainsi finit cette armée qui devait nous arracher
rltalie.