Thiers , Histoire de la Révolution française
2. Lettre du 19 janvier 1798, citée tpax M. de Barante dana soa Instructive Histoire du Directoire
samment que Berthier avait su tenir parole. Quant ô Brune, il s’emiDara, à Berne seulement, de i)lus de 16 millions en numéraire et en lingots, de 7 millions en armes et en munitions, de 18 millions en réquisitions de vivres. Et la destination de cet argent était si bien flxée à l’avance, que plusieurs millions furent envoyés directement de Berne à Toulon. Telle était maintenant la besogne à laquelle on employait ces armées républicaines si connues au début i^ar leur désintéressement, leur noblesse et leur x^ureté. Deux ans de guerre en Italie avaient suffi, pour ox>érer ce changement.
Le 12 avril, le Directoire signa les arrêtés relatifs à rexx3édition d’Égyx>te ; mais ils demeurèrent secrets, . car il était important de ne pas donner l’éveil aux Anglais. Ces décrets remettaient aux mains du générai Bonaparte des forces considérables de terre et de mer en l’investissant d’un x^otivoir discrétionnaire quant à l’emx^loi qu’il lui conviendrait d’en faire. On l’autorisait à emmener avec lui « autant de forces qu’il le jugerait convenable, » à dégarnir ritalie des divisions qui se trouvaient à Gênes, à Civita-Veccbia, à Gorfou, à s’emparer de Malte et de l’Égypte, à chasser les Anglais de toutes leurs possessions d’ Orient, à « couper l’isthme de Suez. » C’était en quelque sorte lui donner un royaume à l’étranger i)our éviter de lui laisser x^rendre la souveraineté en France. Bonaparte profita largement de la latitude qu’on lui donnait. Il enrôla des savants, des artistes, des littérateurs choisis parmi les plus distingués ; Monge , Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire, Fourier, Denon, Larrey, Desgenettes, Dolomieu, etc. Pour ses généraux, il ne l'e
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contenta pas de ses anciens compagnons d’armes de l’armée d’Italie, il choisit dans toutes les armées de la République. Il en enleva l’élite, ce qui était en briser le nerf. On eût dit quMl ne voulait rien laisser derrière lui. Il prit Desaix, Kléber, Davoust, Reynier, Gaffarelli, Belliard, et avec eux la plupart de ses anciens lieutenants : Murat, Lannes, Marmont, Berthier, Andréossy, Junot, tout ce qu’il y avait de jeune, d’énergique, d'aventureux. Le Directoire était si heureux de se délivrer de lui, qu’il lui laissait enlever la fleur d’une génération qui faisait la force de notre pays, et les mobiles de son empressement à seconder le général étaient aussi peu avouables que ceux qui poussaient celui-ci à précipiter tant de précieuses existences dans la plus téméraire des entreprises.
Un incident qui était de nature à faire hésiter et réfléchir un gouvernement plus soucieux de la sécurité et de l’honneur de la France, vint retarder de quinze jours le départ de l’expédition. Bernadotte, notre ambassadeur à Vienne, ayant été gourmandé par le Directoire au sujet de la tiédeur de son républicanisme et de ses ménagements pour l’aristocratie viennoise, fit arborer à son hôtel le drapeau réj;)ublicain, conformément aux ordres qu’il avait reçus, mais contrairement aux usages diplomatiques. Cette démonstration irrita la population viennoise, qui insulta aux couleurs nationales, et brisa à coups de i)ierres les fenêtres de riiütcl de l’ambassade. Cette émeute, qu’on calma à grand’ peine, était surtout grave en ce quelle montrait les dispositions réelles d’un peuple qu’on pouvait croire sinon soumis, du moins démoralisé et frappé d’épouvante. Elle prouvait que pour reprendre les
hostilités, la cour de Vienne n’aurait cju’à le suivre, au lieu d’avoir à le pousser comme on se plaisait généralement à le supposer.
Le Directoire vit d’abord dans cet événement une occasion inespérée de recommencer la guerre et de revenir sur les stipulations de Gampo-Formio. Il offrit à Bonaparte le titre de général en chef de l’armée d’Allemagne. Mais celui-ci, tout entier à ses jiréparatifs, l’esprit plein des espérances qu’il attachait au succès de son projet, se montra peu empressé à entrer dans ces vues. Il savait trop combien l’Autriche était encore embarrassée pour croire que les scènes de Vienne eussent été une rupture calculée. Cependant, comme il était toujours maître de ses plans et se réservait jusqu’au dernier moment le pouvoir de les modifier selon l’opportunité., il voulut éprouver selon son habitude les chances nouvelles qui s’offraient à lui, écrivit à ÜVI. de Gobentzel pour arranger l’affaire, s’offrit même à retiyürner à Rastadt, et sa proposition fut acceptée. Mais le ton de maître qu’il reprit à cette occasion, le mystère dont il couvrit ses démarches, et la remuante activité avec laquelle il attirait tout à lui, firent bien vite repentir les directeurs de leur premier mouvement. La cour de Vienne, qui voulait gagner du temps, dissimula l’irritation que lui avait causée l’invasion de la Suisse et de Rome, nous offrit les satisfactions les plus rassurantes. Mais, à mesure que le Directoire se refroidissait pour une rupture avec l’Autriche, Bonaparte semblait de son côté avoir tout à coup conçu des scrupules de conscience dont il n’avait pas eu l’idée jusque-là, et vouloir reculer devant la responsabilité qu’allait faire peser sur lui
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réloîgnement d’une telle armée dans des circonstances si périlleuses pour la République. Et bien qu’il écrivît à Kléber, à Gaffarelli, à Brueys « que quelques troubles arrivés à Vienne avaient nécessité quelques Jours sa présence à Paris, mais que cela ne changerait rien à L" expédition , » ses hésitations paraissaient augmenter chaque jour, soit qu’il voulût se faire ordonner formellement l’exécution de l’entreprise pour n’avoir pas à répondre de ses conséquences si elles étaient fâcheuses, soit plutôt qu’il eût entrevu dans ces dernières circonstances quelque moyen de réaliser un dessein plus cher à son ambition, grâce aux forces qui se trouvaient concentrées dans ses mains. Mathieu Dumas affirme dans ses mémoires avoir reçu du général Desaix, qui avait été son aide-de-camp et qui était resté son ami, la confidence qu’à la veille même de son départ pour l’Égypte, Bonaparte avait tout préparé pour le renversement du Directoire et fut sur le point d’exécuter ce coup de main. Ce témoignage s’accorde avec les renseignements que les directeurs recevaient sur les menées du général. De là l’énergie significative avec laquelle lui fut intimé l’ordre de partir. La scène fut très-vive, et eut lieu au sein même du Directoire. Au premier mot de contrainte, Bonaparte s’emporta et offrit sa démission; mais cette offre ne produisit plus le même effet qu’autrefois. Rewbell lui tendit froidement une plume en lui disant : « Écrivez-la, général; la République a encore des enfants qui ne l’abandonneront pas. )> Le général prit la plume, mais se la laissa arracher des mains par Merlin , et ne parla plus de se démettre.
Il quitta Paris le 3 mai, en y laissant pour le géné-
ral Brune, qui venait d’être placé à la tête de l’armée d’Italie, des instiaictions détaillées sur la conduite des opérations militaires dans ce pays, tant la rupture avec l’Autriche paraissait imminente. La position que Brune devait défendre à tout prix comme la clef de l’Italie, était cette même ligne de l’Adige, du lac de Garde à Porto-Legnago, sur laquelle Bonaparte avait soutenu sans en être ébranlé tant de chocs terribles. Le pivot de la résistance devait être à Caste 1-Novo où l’on est à portée, soit de défendre le passage du fleuve, soit de commander les défilés qui débouchent sur Bivoli. Il lui rappelait tout particulièrement la manœuvre si originale qui lui avait si bien réussi à Ronco, en le portant d’un bond sur les derrières de l’ennemi. Vaines recommandations qui n’ont jamais suppléé au génie. D’ailleurs le plus grave danger de l’Italie n’était pas là, mais dans l’inflrmité de ce que nous y avions fondé. L’œuvre de Bonaparte s’écroulait d’elle-même. Depuis le jour où l’on avait vu Berthier chasser ignominieusement, des Conseils de la Cisalpine, les députés qui refusaient de ratifier une mesure qu’il avait soumise à leurs délibérations, le dernier masque qui déguisait la conquête était tombé. L’anarchie honteuse qui divisait les vainqueurs las de leurs propres excès, ne présageait pas avec moins de force la ruine prochaine de celte création éphémère. Mais Bonaparte était devenu indifférent et comme étranger à cette talie qu’il avait si souvent promis de régénérer. Il n’avait aimé en elle que sa propre gloire. Depuis qu’elle ne pouvait i^lus servir sa renommée, elle avait , perdu tout intérêt pour lui. Que lui importait maintenant la destinée d’un pays où il n’était jdIus? C’est à
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travers les mirages de l’Orient que lui ai^paraissait désormais le fantôme de sa grandeur future, et avec ce prestige les déserts affreux de l’Afrique effaçaient à ses yeux la brillante Italie,
Arrivé à Toulon, le général sut honorer les derniers instants de son séjour en France par une protestation énergique et éloquente contre une exécution sanguinaire qu’on venait d’y commettre au nom de la loi sur les émigrés : un vieillard de quatre-vingts ans avait été passé par les armes. Bonaparte réprimanda sévèrement la commission militaire qui avait rendu ce jugement inique quoique légal. « Le militaire, écrivit-il aux juges, qui signe une sentence de mort contre une personne incai^able de porter les ' armes, est un lâche. » Heureuse et bénie sa mémoire s’il ne s’était jamais mis au-dessus des lois de son pays que par des actes de ce genre!
La veille de rembarquement, il passa son armée en revue, et lui adressa une allocution qui est restée célèbre par le désaveu dont elle a été l’objet, et qui est à la fois beaucoup plus significative et beaucoup plus conforme au caractère de son auteur que la proclamation qui lui fut substituée ajirès coup. Bien que cette harangue porte à chaque ligne la signature de celui qui l’a dictée , son authenticité a été contestée encore de nos jours, mais avec plus de légèreté que de raison , car elle est établie d’une façon irréfutable dans un des nombreux entretiens recueillis par Las Cases. Bonaparte y faisait un nouvel appel aux sentiments qui l’avaient si puissamment servi en Italie. Mais il follait leur parler un langage plus clair encore en raison de l’incertitude d’une entreprise
aussi aléatoire. De ïk ce qu’il y avait de choquant dans ses paroles.
« Soldats, disait-il, il y a deux ans que je vins vous commander. A cette époque vous étiez dans la rivière de Gênes, dans la plus grande misère, manquant de tout, ayant sacrifié jusqu’à vos montres pour votre subsistance. Je vous promis de faire cesser vos misères, je vous conduisis en Italie. Là, tout vous fut accordé. Ne vous ai-je pas tenu parole? Eh bien! apprenez que vous n’ave*z pas encore assez fait pour la patrie, et que la patrie n’a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd’hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les services qu’elle a droit d’attendre d’une armée d’invincibles. Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette expédition il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre, »
Ce langage, dont la crudité révolta la délicatesse des directeurs, était parfaitement approprié à l’esprit nouveau que Bonaparte avait développé dans les armées républicaines. Il n’avait d’autre tort que de dire trop nettement ce que jusque-là on avait dissimulé sous des lieux communs oratoires. C’était avouer trop clairement qu’on ne faisait plus la guerre qu’en vue du butin, et un tel aveu n’était guère propre à rassurer l’Europe déjà alarmée par notre équipée en Suisse. La harangue se relevait d’ailleurs vers sa péroraison par l’évocation obligée des souvenirs de la Rome antique : « Habituez-vous aux manœuvres de bord , devenez la terreur de nos ennemis de terre et de mer. imitez en cela ces soldats romains qui surent
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à la fois battre Carthage en plaine et les Carthaginois sur leurs flottes. »
Ce discours, qui avait enflammé le soldat au plus haut point, n’eut pas le même succès auprès du public, dont l’enthousiasme était à un diapason beaucoup plus élevé. Bonaparte lui-même en sentit probablement l’inconvenance politique, car deux jours après il publia une proclamation d’où il avait soigneusement fait disparaître les promesses qu’il avait d’abord cru devoir jeter aux convoitises du soldat. Le journal du Directoire la reproduisit en déclarant la première apocryphe et en assurant « qu’elle n’était ni assez réfléchie ni assez élevée pour être l’ouvrage du vainqueur de l’Italie. »
On mit à la voile le 19 mai. Les Anglais, toujours persuadés que ces préparatifs avaient pour but une descente en Angleterre, s’étaient contentés de garder à Gibraltar le débouché de la Méditerranée, et n’avaient laissé devant Toulon qu’une escadre de blocus insuffisante, commandée par Nelson. Une tempête venait de la forcer de relâcher au sud-ouest de la Sardaigne. Notre flotte put donc sortir sans qu’aucun avis en fût donné aux forces anglaises. Le 9 juin elle rallia devant Malte les divisions parties d’Ajaccio et de Givita-Vecchia. Elle comprenait treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, soixante-douze corvettes, enfin un nombre total de près de cinq cents embarcations de tout bord, portant environ vingt-cinq mille soldats et dix mille marins. Spectacle imposant, mais qui cachait mal aux hommes du métier les dangers d’un si énorme encombrement. Selon Brueys luimême, qui avait le commandement en chef des forces
maritimes, dix vaisseaux de guerre anglais eussent suffi pour jeter le désoidre dans cet immense convoi et pour le détruire. Tout le succès de tant de combinaisons et de projets tenait au hasard incertain d’une traversée sans rencontre fâcheuse.
Mais la fortune semblait alors veiller sur son favori avec une sollicitude et une prévoyance en quelque sorte maternelles. Elle commença par lui donner Malte, que la plus faible résistance nous eût forcés d’abandonner, car il était imxDortant de ne pas laisser aux Anglais le temps de nous y venir surprendre, ce qui eût été un malheur irréparable. Bonajparte ne pouvait tenter sur Malte qu’un coup de main. Un siège régulier lui était interdit par mille imx)ossibilités, et la place était si forte que la moindre démonstration un peu soutenue l’eût contraint à passer outre. Mais au lieu de rencontrer dans l’Ordre de Malte l’énergie qu’on était en droit d’attendre de ce débris de la chevalerie, il ne trouva devant lui que des adversaires démoralisés et divisés , des fils de famille qui , n’ayant plus depuis longtemps à combattre d’autre ennemi que l’ennui, usaient dans d’indignes loisirs des forces désormais sans emploi et passaient leur vie à aller donner et recevoir des fêtes dans les villes du littoral italien. Ce fut cet abaissement moral où étaient tombés les chevaliers de Malte , beaucoup plus que les intelligences qu’il s’était ménagées dans la langue de France par l’entremise de Poussielgue, qui lui livra cette place inexx>ugnable.
Le grand maître de l’Ordre, qui était alors le comte de Hompesch, ne sut montrer d’abord dans celte circonstance critique qu’une incrédulité aveugle qui ne
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voulut rien écouter; puis, lorsque le débarquement eut lieu, un profond découragement, suivi de la plus honteuse inertie. Une partie des chevaliers voulaient défendre le x>oste qui leur était confié ; il paralysa leur résistance, encouragea par son lâche abattement la mutinerie de la population maltaise, et enfin capitula après une démonstration insignifiante, ne se montrant préoccupé que de se faire assurer une forte pension que le général Bonaparte fixa à 300,000 francs. Le mot spirituel de Gaffarelli apprécie ce fait d’armes à sa juste valeur : « Il est heureux, dit-il, qu’il se soit trouvé quelqu’un dans Malte pour nous en ouvrir les portes, car sans cela nous n’y serions jamais entrés ! » Ainsi succomba cette antique institution qui méritait, sinon une plus longue existence, du moins un plus noble trépas. S’il lui était resté une étincelle de son ancien esprit, elle n’eût pas laissé échapper ^occasion d’honorer sa chute en tenant tête, ne fût-ce qu’un instant, à un homme plus ennemi de l’esprit de chevalerie qu’aucun des adversaires passés de l’Ordre hospitalier.
Bonaparte trouva à Malte douze cents pièces de canon, dix milliers de poudre, deux vaisseaux de guerre , une frégate, quatre galères, quarante mille fusils. Il mit la main sur tout ce butin devenu notre propriété en vertu du droit nouveau qu’il avait mis à la mode ; le seul grief qu’on eût trouvé à invoquer contre l’Ordre, avait été l’asile qu’il avait accordé à quelques émigrés , ce qui était plutôt de nature à honorer l’Ordre qu’à nous rendre propriétaires de tout ce qu’il possédait. Le général envoya comme trophée au Directoire le modèle en argent de la première
galère qu’avaient eue les chevaliers. II quitta Malte le 19 juin, après avoir organisé sa conquête et laissé une garnison dans Tile.
Pendant ce temps, Nelson, renforcé de dix vaisseaux , avait reparu devant Toulon ; il y avait appris le départ de la flotte française. Obligé de la suivre sur des indications vagues et incomplètes, il avait touché à Naples au moment même où nous quittions Malte. Arrivé à Naples, il devina que notre destination était rÉgyj)te, nous devança sans s’en douter pendant la nuit devant Candie, où notre armée échaj)pa par miracle à une destruction certaine, nous précéda d’un jour à Alexandrie, où personne ne put lui donner de renseignements sur nous, et nous supposant alors en route pour la Syrie, se dirigea en toute hâte de ce côté, ce qui nous sauva une seconde fois à notre propre insu. Bonheur merveilleux, que souvent la fortune n’accorde pas aux plans les mieux combinés, et qui nous était prodigué alors avec une libéralité sans bornes, comme pour mieux nous cacher le piège où ces faveurs devaient nous faire tomber plus tard.
Le 28 juin l’expédition était encore en pleine mer, lorsque BonaiDarte fit enfin connaître à ses soldats le lieu où il les conduisait et le but de son entreprise : ils allaient porter un coup mortel à l’Angleterre, réaliser une conquête dont les effets sur la civilisation seraient incalculables. Mais ils devaient se concilier les habitants de ces contrées, en respectant leurs mœurs, leur religion, leurs coutumes. « Agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs et les Italiens. Ayez des égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et
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les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. » En même temps, il mit à l’ordre du jour des mesures sévères pour prévenir le pillage, précaution bien nécessaire au maintien de la discipline dans une armée si bien disposée à profiter de tous les droits de la guerre, c’est-à-dire de tous les abus de la force, par l’emploi avantageux qu’elle en avait fait précédemment en Italie.
Le 30 juin la flotte française parut devant Alexan drie. Les Anglais ne s’étaient éloignés que l’avantveille; on les croyait encore tout près de là, ce qui fit opérer le débarquement avec une précipitation qui ressemblait à une déroute plutôt qu’à une prise de possession. L’armée mit pied à terre à l’anse du Marabout et marcha aussitôt sur Alexandrie, dont elle n’eut pas de peine à s’emparer dans les conditions de défense où se trouvait cette place. Bonaparte s’y arrêta huit jours.
L’Égypte était alors censée dépendre de l’empire turc, mais le sultan n’y était rei^résenté que par un pacha sans autorité réelle et confiné au Caire dans une situation exclusivement honorifique. La réalité du pouvoir appartenait tout entière aux mameluks, milice remontant à l’époque de Saladin, et sans analogie dans l’histoire. Recrutée au moyen d’esclaves achetés dès l’enfance en Géorgie et en Gircassie, attachée uniquement aux vingt-quatre chefs qui étaient ses propriétaires et la gouvernaient sous le nom de beys, cette milice formait une sorte de chevalerie
bizarre qui ne connaissait d’autre religion que celle de la fraternité militaire, et d’autre loi que la volonté de ses maîtres. Depuis longtemps la Porte n’avait sur les mameluks qu’une suzeraineté toute nominale et s’estimait heureuse qu’on voulût bien la lui laisser. Au-dessous de cette domination si singulièrement organisée végétait une population dont les couches, en quelque sorte superposées, attestaient les invasions successives qui avaient passé sur l’Égypte; au degré inférieur les Gophtes, reste misérable et dégradé de la race égyptienne primitive, dont une partie occupait certaines fonctions et fournissait des agents et des percepteurs aux mameluks; puis venaient les premiers conquérants, les Arabes, dont les uns menaient encore , sous le nom de Bédouins , la vie errante et pastorale des temps bibliques, et les autres cultivaient la terre sous le nom de fellahs, ou possédaient la grande proiDriété sous le nom de cheiks ; enfin les Turcs, dont la souveraineté avait précédé celle des mameluks et recevait encore des hommages de pure forme en la personne du pacha.
En tout autre pays il eût été facile de soulever la po]DuIation contre de pareils dominateurs ; mais en Égypte on ne pouvait attendre d’elle que l’inertie passive et fataliste d’un peuple abruti depuis des siècles par tous les abus du despotisme, aussi bien que par des croyances énervantes. Bonaparte s’adressa d’abord au pacha; il protesta de son respect pour l’Alcoran et pour le sultan ; il ne venait, lui assurait-il, que pour délivrer l’Égypte de l’oppression des mameluks; il l’invitait, en conséquence, « à venir le rejoindre et à maudire avec lui la race imi:)ie des beys. u
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J1 rédigea ensuite des proclamations qui furent traduites en arabe et dans lesquelles il faisait appel à toutes les passions qu’il croyait propres à agir sur l’esprit de ces populations. Il énumérait tous les maux que la tyrannie des mameluks leur faisait souffrir, toutes les privations qu’elle leur imposait ; il leur promettait de « leur restituer leurs droits, «mot dont elles n’avaient pas môme la notion et qui produisait un singulier contraste avec le tour oriental de ce manifeste, puis protestant de son respect pour leur foi religieuse :
(( Nous aussi, leur disait-il, nous sommes de vrais musulmans. N’est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu’il fallait faire la guerre aux musulmans? N’est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte , parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu’ils fissent la guerre aux musulmans? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres, ils auront le temt)s de nous connaître et ils se rangeront avec nous ! Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s’armeront pour les mameluks et combattront contre nous, il n’y aura pas d’espérance pour eux, ils périront! » (2 juillet 1798.)
Il est d’usage d’admirer comme un chef-d’œuvre de politique les flatteries outrées que le général Bonaparte croyait devoir prodiguer à la foi musulmane; mais elles dépassaient trop la mesure pour être vraiment habiles. Elles firent la risée du soldat et ne produisirent en définitive aucun effet sérieux sur l’esprit des populations auxquelles elles s’adressaient. Notre langage était trop en désaccord avec notre situation I. a?
pour paraître sincère. Les simples ont, à défaut de réflexion, un instinct assez clairvoyant pour les mettre en garde contre des pièges aussi grossiers. Il eût été à la fois juste et politique de témoigner le plus strict respect pour leurs croyances et de les honorer par de constants égards ; mais affecter de les partager, de leur sacrifier ce qui passait pour nos propres idées religieuses, enfin outrager avec tant de mépris ce que Bonaparte avait traité en Italie avec une vénération exagérée, c’était montrer trop ouvertement l’esprit de ruse décidé à ne reculer devant aucun artifice. Le général eût pu s’épargner une feinte non moins inutile que peu honorable pour sa dignité.
Après avoir mis Alexandrie en état de défense, l’armée s’enfonça dans le désert pour marcher sur le Caire par la voie la plus directe, pendant qu’une flottille remontait le Nil dans la même direction. Ces premiers jours de marche sous un ciel de feu, à travers d’immenses plaines de sahle dont les ondulations formaient çà et là de petits monticules derrière lesquels s’embusquaient les cavaliers arabes pour assassiner nos traîneurs, furent extrêmement pénibles pour le soldat et l'impressionnèrent d’une façon alarmante. Harassé de fatigue, manquant de pain , dévoré d’une soif qui ne trouvait nulle part de quoi se satisfaire, il demandait tout haut si c’était dans ce pays misérable et déshérité que devaient se réaliser les magnifiques promesses sur la foi desquelles il était parti. Écrite en partie sous cette première impression, la Correspondance interceptée, qui fut puhliéeà peu de temps de là par les Anglais, n’est qu’un long cri de colère et de décexition.
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Plusieurs chefs connus par leur bravoure, mais dont rimagination était vive et excitable, partageaient ce découragement et se répandaient en plaintes amères. Mais le 10 juillet, la vue du Nil releva les courages, et le 13 un premier engagement avec les brillants cavaliers de Mourad-Bey, le principal chef des mameluks, stimula l’armée en lui prouvant qu’elle aurait bientôt affaire à des ennemis plus dignes d’elle que les hordes à demi sauvages qu’on avait seules aperçues jusquelà. Chose triste à dire, ce fut un sentiment de cupidité qui agit le plus sur les soldats. Les mameluks morts furent dépouillés : ils avaient de très-belles armes, et comme ils portaient toute leur fortune avec eux, on trouva dans leurs habits des sommes d’or importantes. On ne pensa plus qu’à atteindre le Caire, le centre supposé d’immenses richesses. Ce premier combat, qui fut livré près de Chébreïss, eut en outre pour effet de dégager notre flottille qui, attaquée par des canonnières turques, courait les plus grands dangers. On fit, en cette occasion, l’essai de la tactique la plus propre à combattre avec succès cette cavalerie intrépide, mais incapable de discipline et d’ensemble. Elle se heurta partout à nos carrés immobiles et se retira sans avoir réussi à les entamer sur aucun point.
Le 20 juillet, l’armée se trouva en vue des pyramides. Le lendemain elle aperçut les minarets du Caire, dont elle n’était plus séparée que par le camp retranché d’Embabeh, où les mameluks avaient concentré toutes leurs forces. Elles consistaient en huit ou dix mille cavaliers, qui devaient s’efforcer de surprendre nos bataillons en marche, pendant que l’infanterie, troupe sans valeur, mais soutenue par du
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canon, attendait notre choc, abritée derrière les retranclïements d’Embabeli. Bonaparte adopta ici le meme ordre de bataille qu’à Ghébreïss. Il disposa ses carrés (ni échiquier, avec la recommandation exiiresse de ne faire halte que pour recevoir les charges. Il dirigea son mouvement de façon à couper à l’ennemi sa retraite du côté de la haute Égypte. Ce combat qui, vu à distance dans le cadre grandiose que lui faisaient ces pyramides, témoins des premiers âges de l’humanité, devait produire un si puissant effet sur l’esprit des contemporains, ressembla, par suite de l’inégalité des armes plutôt que de celle du courage, à une boucherie beaucoup plus qu’à une lutte sérieuse. Le chiffre comparatif des tués et des blessés des deux armées en dit plus à cet égard que la plus savante dissertation. D’après le rapport de Bonaiiarte luimême, nous n’eûmes dans cette fameuse bataille des Pyramides que « de vingt à trente tués et cent vingt blessés, w (Au Directoire, 2h juillet 1798.) En revanche, l’ennemi y perdit deux mille hommes, dont une partie fut poussée dans le Nil, où elle se noya.
Dans leur regret de voir tant de riches dépouilles englouties par le fleuve, quelques soldats eurent l’idée de recourber leurs baïonnettes, de les attacher à une corde et de s’en servir en guise de hameçon pour repêcher les cadavres. Il n’en était presque pas un sur lequel on ne retrouvât une somme de cinq ou six cents louis en or, et « pendant plusieurs jours, disent les Mémoires de Napoléon, l’armée ne fut occupée qu’à repêcher les cadavres des mamelulvs. » Il ajoute tt qu’elle commença dès lors à se réconcilier avec
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rÉgypte. » Il faut connaître et peser tous ces détails pour savoir au juste de quoi se compose la gloire d’un conquérant.
Nos soldats attendirent quelques jours, dans les délicieux jardins de Giseh, que l’arrivée de la flottille leur permît de marcher sur le Caire, où peu après ils entrèrent sans coup férir. Bonaparte établit son quartier général dans cette riche et populeuse cité ; il s’attacha à en captiver les habitants par le mélange de douceur et de sévérité qu’il avait déjà su adopter en Italie. Il assembla les cheiks, les félicita d’être délivrés de leurs ennemis les mameluks, les flatta d’un rétablissement de la domination arabe en Égypte. Il faisait en même temps assurerai! pacha qu’il ne travaillait que i^our restaurer la domination turque. Pour donner aux cheiks un gage de ses intentions, il les constitua en une sorte de municipalité centrale sous le nom de divan. Un divan local devait être établi dans chaque province etenvoyer des députés à celui du Caire. Il laissa la justice aux cadis, afficha plus que jamais un attachement et un respect sans bornes pour la religion de Mahomet, se montra dans les fêtes religieuses et les cérémonies publiques, témoigna les plus grands égards pour les femmes, et par cette conduite habile et prudente, mais inefficace, obtint de ces x>opulations un semblant d’adhésion dont on ne tarda pas à connaître tout le néant.
Le général quitta le Caire au bout de quinze jours pour rejeter en Syrie les débris des mameluks qui, sous la conduite d’Ibrahim-Bey, inquiétaient encore notre armée. C’est à Saleyeh, au moment où il se disposait à revenir de cette expédition, qu’il reçut la
nouvelle d’un désastre qui coupait à son armée toute communication avec l’Europe. Nelson avait anéanti notre flotte à Aboukir.
L’amiral Brueys, au moment où notre armée s’éloignait d’Alexandrie, avait reçu du général Bonaparte des instructions qui lui enjoignaient de se mettre à l’abri dans le port d’Alexandrie, s’il y trouvait un fond suffisant pour le mouillage de l’escadre, ou de s’embosser dans la rade d’Aboukir, s’il jugeait pouvoir s’y défendre contre une flotte supérieure, ou, enfin, si ni l’un ni l’autre ne pouvaient s’exécuter, de partir pour Corfou. Mais cet ordre ne lui laissait, pour ainsi dire, le choix qu’entre trois impossibilités, car, d’une part, l’entrée du i:)ort d’Alexandrie était fermée à ses vaisseaux de haut bord , et la passe , qui ne fut trouvée qu’après de longues recherches, était insuffisante; d’un autre côté, la rade d’Aboukir ne lui offrait qu’un abri sans aucune force, et enfin il ne pouvait partir pour Gorfou, bien que ce parti eût été le plus prudent et le plus convenable, faute de vivres et d’approvisionnements. Indépendamment de cette nécessité qui l’empêchait de s’éloigner, des motifs d’une autre nature lui eussent fait un devoir de rester. Pendant un long esiDace de temps on resta à Alexandrie sans aucunes nouvelles de l’armée d’expédition ; toutes les communications furent interceptées et les bruits les plus sinistres furent répandus au sujet du sort qui était échu à nos soldats. L’escadre, qui était notre seule espérance de retour, ne pouvait partir avant d’être certaine que nous n’avions pas rencontré d’obstacles insurmontables, afin de pouvoir raiiporter à la France des nouvelles de cette armée qui venait de s’enfoncer
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dans le désert, ou afin d’assurer sa retraite dans le cas où elle aurait éprouvé des revers. Brueys ne pouvant ni entrer à Alexandrie, ni partir pour Gorfou, resta donc à Aboukir pour y attendre tout à la fois des éclaircissements et des vivres. C’est là que Nelson le surprit dans la soirée du l®*" août. Notre flotte abordée avec audace sur un point où l’on supposait que l’ennemi n’oserait pas l’attaquer, placée entre deux feux sans que son arrière-garde pût prendre part au combat, fut brûlée et détruite après une résistance où nos marins tirent plus admirer leur héroïsme que leur habileté et leur expérience.
Bonaparte envoya au Directoire un long compte rendu de cette catastrophe et rejeta tous les torts sur l’amiral qui ne pouvait plus lui répondre, car il n’avait laissé qu’une mort sublime pour toute justification. Il rappela les ordres qu’il lui avait donnés, mais il ne dit rien des impossibilités qui s’opposaient à leur exécution. Il se borna à alléguer, pour l’excuse de Brueys , « qu’il lui semblait que l’amiral n’avait point voulu se rendre à Gorfou avant d’être certain de ne pouvoir entrer dans le port d’Alexandrie, et que l’armée, dont il n’avait pas de nouvelles depuis longtemps, fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. » (Au Directoire, 29 août 1798.) Le général Bonaparte ne pouvait cependant ignorer l’impossibilité où se trouvait Brueys de partir pour Gorfou faute des approvisionnements qu’il lui avait promis, car dans toutes ses lettres l’amiral insistait sur le manque de vivres, qui le paralysait à tel j)oint qu’il ne pouvait envoyer croiser deux frégates pour observer et signaler l’ennemi. « Si j’avais des vivi*es, écrivait-il à Bona-
parte le 26 juillet, j’aurais détaché deux bonnes frégates qui auraient i^arfaitement rempli cette mission; et j’empêcherais les curieux de venir sur nos côtes, à moins qu’ils ne fussent en bon nombre; mais sans subsistances ni moyens de remplacer le gréement, on reste paralysé et cette inaction rend malade » De son côté Bonai^arte, la veille du désastre d’Aboukir, le 30 juillet, écrivait à Brueys : « J’imagine qu’à l’heure qu’il est les cinquante bateaux chargés de vivres pour l’escadre sont arrivés, » et il ajoutait : « Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments chargés de blés pour votre escadre. » Et ce qui prouve jusqu’à l’évidence que le départ pour Gorfou était dans sa pensée subordonné à ces arrivages, c’est qu’il lui disait en toutes lettres : <( Il faut bien vite entrer dans le port d’Alexandrie, ou vous apjpro visionner promptement du riz, du blé que je vous envoie, et vous transporter dans le port de Corfou. »
Le rapport de Tamiral Gantheaume sur ce triste événement attribue également la prolongation du séjour de Brueys aux instructions de Bonaparte, sans insister, il est vrai, sur la nécessité d’approvisionner l’escadre : « Vu les ordres du commandant en chef, dit-il, et la force incalculable que la présence de la flotte donnait à l’armée de terre, l’amiral jugea qu’il était de son devoir de ne pas quitter ces mers. »
Mais en présence de la défaveur que la responsabilité d’un si grand malheur jetterait sur son nom, le général Bonaparte passa sous silence ces explications
1 Correspondance de Brueys citée par l’amiral Jurien de la Gravière dans sou Histoire des guerres maritimes sous la république et l’empire • appendice.
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sî bien ducs à la mémoire du courageux marin qui avait été son ami. Il les remplaça par des lieux communs déclamatoires dans lesquels il faisait intervenir la Fortune et le Destin, pour prouver que, même en cette occasion , ils avaient épuisé leurs faveurs pour nous, et ne nous les avaient retirées que parce que nous nous en étions montrés indignes par notre imprévoyance.
« Ce revers, si grand qu’il soit, ne peut être attribué à l’inconstance de la Fortune; elle ne nous abandonne pas encore, bien loin de là, elle nous a servis dans toute cette opération au delà de ce qu’elle a jamais fait. Quand j’arrivai devant Alexandrie... je me souviens qu’à l’instant du débarquement on signala dans réloignement, au vent, une voile de guerre. C’était la Justice venant de Malte. Je m’écriai : « Fortune, m’abandonnerais-tu? Quoi! seulement cinq jours! » et dans les cinq jours j’étais maître de l’Égypte. — Ce n’est que lorsque la Fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu’elle abandonne notre flotte à son destin. »
Singulier orgueil, ou plutôt calcul plein de justesse et de pénétration qui lui faisait placer sa gloire dans la fidélité de sa fortune encore plus que dans la sûreté de ses combinaisons; parce qu’il connaissait assez les hommes jiour savoir qu’il y avait plus à gagner avec eux à prouver son étoile qu’à prouver son génie ou sa vertu. La vraie cause de la destruction de notre flotte n’était ni dans l’imprévoyance de Brueys, ni dans la revanche de la fortune lassée, elle tenait à l’essence môme de cette entreprise pleine d’impossibilités. Cette destruction était un fait inévitable dans un
délai plus ou moins éloigné. La flotte française, avant d’arriver à Alexandrie, avait deux fois échappé comme par miracle à une ruine certaine; une fois l’éveil donné aux Anglais, et vu surtout l’importance capitale qu’ils devaient attacher à l’anéantir, l’espérance de conserver nos communications avec l’Europe au moyen de l’escadre était la plus folle des illusions. Notre flotte était dès lors condamnée à être détruite ou à être bloquée de façon à devenir inutile.
La nouvelle du désastre d’Aboukir causa dans l’armée une véritable explosion de désespoir et d’exaspération. Bonaparte donna aux chefs l’exemple du calme et de la fermeté. Il leur dépeignit l’Égypte comme une sorte d’üe fermée par les déserts qui l’entouraient de toutes parts qu’il leur serait facile de rendre inexpugnable et dans laquelle ils se créeraient en peu de temps toutes les ressources qu’ils pouvaient désirer. « Si les Anglais relèvent cette escadreci par une autre, écrivit-il à Kléber, ils nous obligeront peut-être à faire de plus grandes choses que nous ne voulions faire. » {21 août.) Paroles qui exprimaient une confiance déjà fort ébranlée dans l’esprit de celui même qui les écrivait et qui n’étaient guère de nature à faire illusion au bon sens sceptique et railleur de Kléber.
Dans cet état d’isolement presque absolu où il ne devait x>lus compter que sur les ressources qu’il pourrait tirer du pays, les hommes de science qui faisaient partie de l’expédition lui furent d’une grande utilité. Il les avait réunis à ses administrateurs et à* ses ofliciers les plus distingués et avait ainsi formé cet Institut d’Égypte qui devait être, dans sa pensée, un
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instrument de colonisation aussi bien qu’un corps savant. Il les employa d’abord à mettre en œuvre les ressources économiques de l’Égypte. Avant d’en observer la constitution géologique ou les monuments anciens, ils eurent pour mission d’étudier les produits du sol et les procédés industriels en usage dans le pays. Le général leur distribua leur tâche en une série de questions pratiques où se révélait son esprit organisateur et prévoyant. Ils devaient trouver le meilleur moyen de construire des moulins, de cultiver la vigne, de remplacer le houblon dans la fabrication de la bière, de fabriquer la poudre, de clarifier et de rafraîchir les eaux du Nil, etc. Ces problèmes posés par la nécessité devaient passer avant ceux de la spéculation pure, mais la science eut aussi son tour, et l’on peut dire que l’Égypte n’a été vraiment conquise que par elle. A ce point de vue, du moins, nos sacrifices ne furent pas perdus. Bonaparte établit au Caire une imprimerie arabe et française, grâce à laquelle l’armée put avoir son journal ; il y fonda de^ usines et une monnaie qui rapporta des bénéfices considérables en multipliant les moyens d’échange dans un pays où ils étaient presque inconnus et dont les habitants préféraient des boutons d’uniforme à la monnaie européenne.
Ces soins ne lui firent pas perdre de vue la nécessité d’achever la destruction des mameluks, dont une partie s’était, après la bataille des Pyramides, réfugiée dans la haute Égypte sous les ordres de Mourad- Bey. Cette tâche fut confiée à Desaix qui, après quelques jours de marche, rejoignit Mourad-Bey à Sédiman, où nos ennemis, comme aveuglés par une
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routine irrésistible, ne surent nous opposer que la même tactique qu’aux Pyramides, un camp retranché gardé par un corps d’infanterie et flanqué par cinq à six mille cavaliers qui furent, comme aux Pyramides, attirés dans la plaine où ils se brisèrent sur nos carrés, sans que leurs fantassins leur fussent d’aucune utilité. Mais ils montrèrent cette fois un acharnement extraordinaire et partagé par les Arabes qui faisaient partie en assez grand nombre de leur armée. Ce fait prouvait suffisamment combien nous étions loin d’avoir produit l’apaisement que nous supiiosions. La révolte du Caire vint confirmer la démonstration, mais en l’éclairant du Jour le plus sinistre.
Cette insurrection, qui fut préparée avec un secret et un ensemble qui se voient rarement dans les entreprises de ce genre, avait surtout ceci de remarquable, qu’elle ne fut j^rovoquée par aucun de ces excès qui accompagnent d’ordinaire roccut)al:'.:yn étrangèi’e et rendent odieuse et insupportable la présence des envahisseurs. Elle n’avait pas d’autre cause que l’incompatibilité de deux civilisations si opposées. Bonaparte avait mis un art infini à faire de la nouvelle domination un bienfait pour l’Égypte, et le souvenir des mameluks, les plus durs des oppresseurs, devait, ce semble, lui rendre cette tâche facile; il s’attachait chaque jour de plus en plus à se concilier les populations en adoucissant les charges qui pesaient sur elles, en montrant le plus grand respect pour leurs mœurs et leurs préjugés, en flattant surtout jusqu’à l’excès leurs sentiments religieux qui mettaient un abîme entre elles et nous. Il sentait bien qu’en dépit de ses efforts il y avait là une barrière invincible, et ne
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pouvant songera amener les Arabes au christianisme, il eût vu avec plaisir son armée se faire musulmane, pour en ünir avec cet obstacle. Mais l’initiative prise à cet égard par le général Menou ne parut c|ue ridicule et trouva peu d’imitateurs, car les soldats avaient, à défaut de conviction religieuse, le sentiment et l’orgueil de leur supériorité morale. Cette impuissance lui taisait regretter de n’avoir pas vécu dans les temps antiques, où les conquérants n’étaient pas arrêtés par des scrupules de ce genre ; et parlant d’Alexandre le Grand, il l’enviait surtout d’avoir pu se faire proclamer fils de Jupiter Ammon, ce qui lui avait soumis l’Égypte plus sûrement que vingt batailles gagnées. Quant à lui, tout ce qu’il pouvait faire dans la mesquinerie d’une époque d’analyse et de raisonnement, c’était de recourir aux artifices et aux petits moyens. Il avait adopté le langage sentencieux et imag'é de l’Orient; il ne parlait aux cheiks et aux muphtis qu’en leur citant à tout propos des versets du Coran ; il se vantait auprès d’eux d’avoir « détruit le pape et renversé la croix; » il s’efforcait de frapper leur imagination fataliste en s’attribuant une force irrésistible et une sorte de mission divine destinée à compléter l’œuvre de Mahomet. Tout cela fut pénétré, percé à jour par ces intelligences barbares qui, pour n’être pas dupes d’un pareil jeu, n’avaient besoin que de l’instinct de conservation et de la haine de l’étranger.
La révolte du Caire éclata le 21 octobre et dura trois jours. Elle fut réprimée avec une rigueur qui prouvait que nous avions déjà emprunté aux Orientaux autre chose que leurs sentences. Sans doute, le sang de nos sol4^ts assassinés dans les rues criait
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vengeance; et puisqu’on s’était mis dans la nécessité d’amener une pareille insurrection , il fallait bien l’étouffer. Mais en présence des calamités qu’il avait l^rovoquées, l’auteur de tant de maux aurait pu se souvenir que tous ces événements n’avaient eu pour origine que son désir de trouver en Égypte de nouveaux moyens d’éblouir les hommes; alors peut-être eût-il hésité à signer les ordres impitoyables qui changèrent la répression en tuerie. « Le général en chef ordonne, écrivit-il d’abord au général Bon, que vous fassiez passer au fil de l’épée tous ceux que l’on rencontrera dans les rues armés. » (22 octobre.) Cette exécution pouvait sembler suffisante. Cependant il écrivait le lendemain à Berthier : « Vous voudrez bien, citoyen général, donner l’ordre au commandant de la place de faire couper le cou à tous les prisonniers qui ont été pris les armes à la main. Ils seront conduits cette nuit au bord du Nil, entre Boulak et le vieux Caire ; leurs cadavres sans tête seront jetés dans la rivière ; » et quelques jours après à Regnier : « Toutes les nuits nuus faisons couper une trentaine de têtes et beaucoup des chefs : cela leur servira, je crois, de bonne leçon. » Les paysans des environs du Caire s’étant associés à la révolte, on en fit saisir et décapiter un grand nombre. Un matin une troupe d’ânes chargés de sacs et escortés de soldats arriva sur la place d’Ez-Bekieh, le centre le plus pox)uleux du Caire : les habitants , attirés par la curiosité, se pressèrent en foule autour de ce convoi ; alors les soldats ouvrirent les sacs, et les têtes des paysans roulèrent à terre sous les yeux de la multitude épouvantée.
Il y eut en tout de notre côté une cinquantaine de
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tués environ, et du côté des insurgés de deux mille à deux mille cinq cents. Telle était la réalité de ces rêves brillants qui fixaient et éblouissaient les regards du monde. Si notre sûreté exigeait, comme on Ta dit, de pareilles hécatombes, que penser de l’entreprise qui les avait rendues nécessaires? De ces pauvres fellahs qui se faisaient massacrer pour chasser des étrangers qu’ils considéraient comme les ennemis de leur patrie et de leur foi, ou du jeune ambitieux qui ne leur faisait connaître la civilisation que sous les formes de la violence et de la ruse, qui, pour ajouter un degré de plus à son piédestal, avait amené la mort et la ruine de tant d’hommes, lesquels étaient plus près des traditions de i’aiicieune barbarie?