CHAPITRE Xî
CAMPAGNE DE SYRIE
Grâce à cette terrible exécution, ITiiver s’éconi.3 assez tranquillement. L’armée était toujours sans nouvelles d’Europe, et le général BonafiarLe non-seulement ignorait ce qui se xDassait sur le continent, mais ne se doutait pas que la Turquie nous eût déclaré la guerre, bien que ce fait fût facile à i^révoir^ aj^rès les procédés dont nous avions usé envers elle en retour de ses bons offices et de sa constante amitié. Ses dispositions pouvaient encore se deviner par l’arrestation de beaucoup de Français en Syrie et par l’attitude non équivoque de Djezzar, le pacha d’Acre, qui ne répondait que jiar un dédaigneux silence aux lettres si flatteuses du général en chef, en attendant qu’il fît couiner la tête à ses envoyés. Ne réussissant pas à obtenir une réponse de Djezzar, il se décida, vers le milieu de décembre , à envoyer M. de Beauchamp à Gonstantinoiile. Cet agent avait j)our mission de représenter à la Porte « que nous voulions être ses amis, qu’en envahissant l’Égypte nous n’avions
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eu d’autre but que de punir les mamelulcs et les Anglais et d’empêcher les deux empereurs (de Russie et d’Autriche) de se partager l’empire ottoman. » Il devait en outre « demander impérieusement » la mise en liberté des Français arrêtés, et promettre que nous évacuerions l’Égypte « aussitôt que les deux empereurs auraient renoncé à leurs projets de partage. » Ces instructions (en date du 11 décembre 1798), qui supposaient dans les hommes d’État de la Porte un degré de stuiiidité peu admissible, n’eurent d’autre résultat que de faire enfermer Beauchamp au château des Sept-Tours. Bonaparte écrivait en même temps et dans le même but « au citoyen Talleyrand, ambassadeur à Constantinople. » Talleyrand lui avait, en effet, promis d’accepter cette ambassade pour faire franchir heureusement à notre alliance avec la Porte ce pas difficile ; mais, en homme avisé, il ne s’était pas pressé de remplir une mission dont il avait compris toute l’inutilité.
Le général ne tarda pas cependant à recevoir des avis qui ne jiermettaient guère l’incertitude au sujet des intentions réelles de la Porte. Il sut bientôt qu’une armée turque se formait en Syrie, une autre à Rhodes, pour venir reprendre possession de l’Égypte. Il résolut en conséquence de prévenir la première de ces attaques en envahissant lui-même la Syrie. Il éviterait ainsi les dangers de l’effervescence que la présence d’une armée turque causerait en Égypte; il déconcerterait les plans de l’ennemi et détruirait ses magasins. Il était d’ailleurs toujours entré dans ses projets de s’emparer de la Syrie, cette contrée étant à la fois l’itinéraire obligé de toute armée d’invasion
dirigée contre nous et la base indispensable de nos opérations futures contre les établissements anglais dans rinde. La Syrie une fois conquise, quelle suite Bonaparte donnerait-il à l’expédition? Ici, cet esprit, à la fois si positif et si chimérique, se plaisait à donner libre carrière à ces illusions gigantesques qui se mêlaient à ses plans les mieux conçus. Il ne s’y livrait toutefois qu’à demi et se réservait de décider selon les opportunités. Tantôt il étudiait la carte des déserts qui séparent la Syrie de la Perse, refaisait les campagnes d’Alexandre et écrivait à Tippoo-Saïb qu’il se disposait « à le délivrer du joug de fer de l’Angleterre » (25 janvier 1799); tantôt il se représentait soulevant les chrétiens, les Druses et les Grecs contre les Turcs, marchant avec cette immense armée sur Constantinople; de là, prenant, selon son expression, l’Europe à revers, détruisant sur son passage la monarchie autrichienne et faisant en France la rentrée triomphale la plus merveilleuse dont les hommes eussent jamais gardé la mémoire.
Pieléguant sur le second plan ces magiques perspectives qu’il ne laissait entrevoir qu’à ses plus intimes contidents, il employa une partie de l’hiver à organiser les préparatifs de l’expédition. De nombreuses razzias exécutées sur les tribus du désert lui procurèrent les chameaux dont il avait besoin : il forma un corjis de cavalerie d’un nouveau genre monté sur des dromadaires; il fit entourer d’un petit fort toutes les principales sources qui se trouvaient sur l’itinéraire de l’armée, il embarqua sur trois frégates les munitions et l’artillerie de siège. Déjà dans le but d’assurer la sécurité du pays pendant son
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absence, il avait rendu aux habitants du Caire leur divan qui avait été supprimé à la suite de l’insurrection. S’adressant en cette occasion aux cbérifs et ulémas dans une curieuse proclamation, il leur disait : « Faites connaître au peuple que depuis que le monde est monde il était écrit qu’après avoir détruit les ennemis de l’islamisme et fait abattre les croix, je viendrais du fond de l’Occident remplir la tâche qui m’a été imposée. Faites voir au peuple que dans le saint livre du Koran, dans plus de vingt passages, ce qui arrive a été prévu, et ce qui arrivera est également expliqué. Je pourrais demander compte à chacun de vous des sentiments les plus secrets de son cœur, car je sais tout, même ce que vous n’avez dit à personne. Mais un jour viendra où l’on verra avec évidence que je suis conduit par des ordres supérieurs, et que tous les elTorts humains ne peuvent rien contre moi. Heureux ceux qui, de bonne foi, seront les premiers à se mettre avec moi! » (21 décembre 1798 .)
Il ût ensuite un voyage d’exploration sur les bords de la mer Rouge, reconnut les vestiges du canal de Sésostris, examina sur les lieux le problème de la jonction des deux mers et alla au Sinaï inscrire son nom à côté de celui de Mahomet, sur le registre conservé i)ar les cénobites, espèce d’hommage dont il avait cherché l’occasion , car Mahomet était une des figures historiques qu’il admirait le plus, et il lui arrivait i>arfois de se plaindre que la pauvreté d’imagination de ses contemporains ne lui x^ermît x^as de remx^lir, comme ce grand homme, le double rôle de rénovateur politique et religieux.
11 partit enfln au commencement de février 1799, laissant Desaix dans la haute Égypte, Dugua au Caire et Marmont à Alexandrie. L’armée d’expédition était composée des divisions Kléber, Bon, Murat, Lannes et Reynier; elle se montait à environ douze mille hommes. Les pachas, dont les ti'oupes se concentraient en Syrie, avaient jooussé une avant-garde sur le territoire égyptien jusqu’à El-Arysch; elle occupait ce fort et ses environs, lorsque notre armée y arriva après une longue et pénible marche dans le désert. Le fort d’ El-Arysch fut enlevé aj)rès une iTisistance de deux jours , la garnison composée d’environ douze cents hommes se rendit prisonnière, et les corps qui tenaient la campagne furent battus et dispersés (20 février). L’armée française s’y reposa et peu de jours après elle entrait en Asie. A Gaza, elle mit de nouveau en déroute la cavalerie de Djezzar-l^acha, et le 3 mars elle était devant Jaffa.
Cette petite ville de la Palestine, si souvent disputée pendant les guerres des croisades, et à laquelle de nouvelles scènes plus sanglantes encore allaient rendre son ancienne célébrité, possédait des fortifications en assez bon état défendues par une gurnison d’environ quatre mille hommes. Son gouverneur, qui était un des lieutenants de Djezzar, sommé de se rendre, répondit à la sommation par le procédé favori de son maître, il fit couper la tète à l’envoyé qui en était porteur. Mais les dispositions de Bonaparte étaient si bien prises, qu’au bout de quelques heures de canonnade une brèche suffisante fut ouverte. Il ordonna immédiatement l’assaut. Nos soldats pénétrèrent de vive force dans la place et firent un car-
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nage affi‘eux de ses habitants aussi bien que de ses défenseurs. Ils tuèrent environ deux mille personnes. Quelques officiers ayant arrêté le massacre, une partie de la garnison, au nombre de deux mille q. deux mille cinq cents hommes environ, qui s’était réfugiée dans les mosquées et dans une sorte de citadelle, se rendit prisonnière, les uns disent à discrétion, les autres disent à condition d’avoir la vie sauve.
Près de mille habitants des provinces voisines qui se trouvaient dans la ville furent renvoyés soit à Damas, soit en Égypte. Mais qu’allait-on faire des deux mille cinq cents jDrisonniers? Les renvoyer, c’était donner à l’ennemi des recrues certaines; les garder, c’était conserver des bouches inutiles. Leur sort resta en suspens pendant deux jours; le troisième, 9 mars 1799, on les forma en colonne et on les plaça au centre d’un carré commandé par le général Bon, qui les dirigea vers les bords de la mer. Ils avaient compris le sort qui leur était réservé et marchaient en silence avec la morne résignation du fatalisme. Arrivés sur les dunes, on les divisa par petits pelotons et on les tua à coups de fusil et de baïonnette. On possède encore l’original de l’ordre dans lequel le général Bonaparte recommande de fusiller ces malheureux « en prenant ses précautions de façon à ce qu'il ne s'en échappe aucun. » Pour l’honneur de la nature humaine cet ordre ne fut pas exécuté sans protestation et sans murmure, et plusieurs chefs de brigades, entre autres le colonel Boyer refusèrent de se charger de l’exécution.