‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 33 sur 48 · Mémoires du prince Eugène · texte numérisé non relu

Mémoires du prince Eugène

On conçoit que les amis delà mémoire de Napoléon aient tenu à l’excuser de cette horrible boucherie. Ils ont allégué , d’après ses propres affirmations de Sainte-Hélène, trois faits principaux pour en démontrer la nécessité : d’abord le danger d’offrir des renforts à l’ennemi, ensuite l’impossibilité de les garder fondée sur l’impossibilité de les nourrir, enûn leur état prétendu de récidive; ces prisonniers étaient, pour la plus grande partie, assurent-ils, des soldats que nous avions éi^argnés à El-Aryscb.

Ces allégations ne soutiennent malheureusement pas un examen attentif. A la vérité, le danger de renforcer l’ennemi en relâchant ces prisonniers était réel; mais il n’avait rien de bien redoutable dans une lutte où, en combattant des armées de quinze à vingt mille hommes , nous avions de trente à quarante tués en moyenne. Il résulte, en effet, du rapport meme de Bonaparte au Directoire (en date du 13 mars 1799), que dans les deux sièges de Jaffa et d’El-Arysch, — et les sièges étaient de beaucoup les affaires les plus meurtrières , — et dans les combats de Gaza et ceux qui avaient accompagné' jusqu’ici notre marche vers la Syrie, nous avions eu en tout cinquante tues. On pouvait donc à la rigueur laisser échapper des ennemis aussi peu dangereux pour nous. Ces malheureux étaient de plus suffisamment démoralisés par le massacre dont ils avaient été témoins lors de la prise de la ville.

Mais il résulte du même rapport qu’on pouvait les garder puisqu’on pouvait les nourrir. A El-Arysch comme à Gaza nous avions trouvé de nombreux approvisionnements. A Jaffa, dit Bonaparte, nous avion.s

CAMPAGNE DE SYRIE

ao5

pris « plus de quatre cent mille rations de biscuit et deux cent mille quintaux de riz. » La garde des prisonniers était donc gênante et onéreuse, nullement impossible. Quant à la prétendue identité des prisonniers de Jaffa avec ceux d’El-Arisch, c’est là une des nombreuses fables imaginées à Sainte-Hélène j)our influencer le jugement de l’histoire. Il n’y a pas une seule trace de cette assertion dans les nombreuses lettres et pièces de tout genre où Bonaparte a rendu compte de l’événement; on n’en dit pas un mot dans le rapport de Bertbier, on n’en dit pas un mot dans la relation de Miot l’iiistoriographê de l’expédition d’Égypte Il est évident que le général n’eût pas manqué de profiter d’un tel prétexte pour atténuer l’effet odieux de cette exécution. Au Directoire, il dit pour toute réflexion : « J’ai été sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les armes à la main. » C’était le seul grief qu’il eût contre elle en vertu de ce qu’il appelait « les lois de la guerre. » C’est à l’île d’Elbe, dans une conversation avec lord Ebrington, que cette circonstance si frappante se présente pour la première fois à son esprit. « Ce qu’on vous a dit de ce massacre est exact, lui dit-il. J’ai fait fusilier à peu près deux mille Turcs. Vous trouvez ça un peu fort; mais je leur avais accordé une capitulation à El-Aryscli, à condition qu’ils retourneraient chez eux. Ils l’ont romiDue et se sont jetés dans Jaffa. Je ne pouvais les emmener avec moi, car je manquais de pain, et ils étaient trop dangereux pour les lâcher encore, de sorte que je n’eus d’autre res-

* Ce Miot était le frèi’e de celui qui prit plus tard le nom de Me-

lito.

source que de les tuer. » En admettant la possibilité que quelques fugitifs d’El-Arysch aient pu se trouver parmi les défenseurs de Jaffa, ce qui est vraisemblable, ils devaient y être en bien petit nombre, car Bonaparte avait incorporé dans son armée i3rès de la moitié des douze cents hommes de la garnison d’El- Aryscli. a Nous avons trouvé à El-Arysch, écrivait-il au Directoire, cinq cents Albanais, cinq cents Moglirebins, deux cents Anatoliens. Les Moghrebins ont jiris service avec nous, j’en ai fait un corps auxiliaire. » En sui^posant que tous les Albanais et les Anatoliens se fussent réfugiés à Jaffa, ce qui n’était i)as admissible, et ce qu’il était impossible de vérifier, cela eût fait sept cents hommes répartis sur une garnison de quatre mille, dont la moitié avait été déjà massacrée. Le nombre des soldats d’El-Arysch, parmi les prisonniers de Jaffa, ne pouvait donc s’élever qu’à deux ou trois cents hommes au plus, en admettant comme vraies toutes les données de cette hypothèse. Au sujet de la prise de Jaffa, il disait que u jamais la guerre ne lui avait paru aussi hideuse, » espèce de regret dont il croyait devoir l’aveu au récit de tant d’horreurs, mais qui était plus déclamatoire que sincère si l’on s’en rapporte à ce qu’il écrivait sur le môme sujet et au même moment à ceux avec lesquels son àme s’épanchait avec plus de liberté : « La prise de Jaffa, écrivait-il à Marmont, a été très-brillante. Quatre mille hommes des meilleures troupes de Djezzar et des meilleurs canonniers de Constantinople ont été passés au fil de réj3ée. » (9 mars 1799 .)

Le là mars, l’armée se mit en marche sur Saint- Jean ci’ Âcre, emportant avec elle les germes de la

CAMPAGNE DE SYRIE

3ÎT/

peste qu’elle avait contractée à Jaffa. C’est dans cette place que résidait ce terrible Djezzar , que ses cruautés, ainsi que ce surnom l’indiquait n’avaient pas rendu moins redoutable pour les populations syriennes que pour les Européens. C’est là qu’il avait rassemblé, avec ses trésors, ses troupes les plus braves et d’immenses apx^rovisionnements de guerre. Aux anciennes Ibrtiüca tiens de la ville il avait ajouté ieo ressources de l’art moderne, 'grâce à Sidney-8mitli, le commandant de la croisière anglaise, qui lui avait fourni des ingénieurs et des canonniers. Sidney Smith, caractère aventureux, chevaleresque, ofllcier habile, entreprenant, plein d’une infatigable activité, animé contre les Français et contre leur chef de toute l’ardeur d’une haine nationale, avait compris l’importance de la conservation de Saint-Jean d’Acre; il stimulait incessamment l’énergie du pacha et de la garnison, leur jpromettait des secours jDrochains et appuyait du feu de ses vaisseaux la défense de la place.

Déjà il s’était emparé des bâtiments qui transportaient notre artillerie de siège et en avait armé les remparts de la ville. Par suite de ce malheur, l’armée française, en arrivant devant les fortiücaüons, se trouva réduite à les battre en brèche avec son artillerie de camx)agne, manquant à tel x>oint de boulets qu’elle était forcée de se' servir de ceux que rennemi lui envoyait avec ses canons. La reconnaissance de la place avait été faite de nuit et très-superficiellement par le colonel Sanson, qui y fut blessé et qui assura qu’elle

Page 1