Mémoires de Lavalette
basse Égypte. Une prompte retraite pouvait seule conjurer de plus grands malheurs. L’obstination de Bonaparte dut plier devant ces faits inexorables. Que de fois pendant ce siège funeste et ses mortelles lenteurs, en présence du premier échec que lui infligeait la fortune, ne l’avait-on pas entendu s’emporter contre « cette misérable bicoque qui lui faisait manquer sa destinée! » Que de fois plus tard, lorsque son esprit se reportait aux vicissitudes de sa vie passée et aux chances diverses qui s’étaient présentées à lui, n’a-t-il pas répété que, « si Saint-Jean d’Acre était tombé, il eût changé la face du monde, qu’il eût été l’empereur de tout rOrient! » Et il avait coutume d’ajouter qu’un grain de sable avait fait échouer tous ses projets. Mais quelle critique plus frappante pouvait-il faire de leur inanité? Et quelle plus juste condamnation de ces entreprises aléatoires, plus semblables aux inspirations d’un joueur qu’aux combinaisons d’un esprit vraiment politique ?
Le 17 mai, la retraite fut décidée, et un long convoi de blessés et de malades prit les devants et s’achemina vers Jaffa pour gagner de là la basse Égypte. Mais quelque amère que fût la déception de Bonaparte, quelque humiliante qu’elle fût pour son orgueil, il ne lui convenait pas de la reconnaître et d’avouer sa défaite. Dans ses bulletins, dans ses lettres, dans ses comptes rendus au Directoire, aux généraux qui étaient restés en Égypte, dans sa proclamation même à l’armée qui reculait devant Acre, mutilée, abattue et étonnée à la fois d’un revers si nouveau pour elle, il prit le ton et les allures du vainqueur : « Il avait rasé le palais de Djezzar, ruiné les fortifications, brûlé la
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ville ; il n’y restait pas pierre sur pierre, w Nous nous retirions non devant l’ennemi, mais devant la peste ; nous avions obtenu tous les résultats que nous avions cherchés dans cette campagne, assertion que réfutaient suffisamment le spectacle de tant de malheurs , et la complète évacuation d’un pays dont l’occupation avait été représentée jusque-là comme nécessaire à la sécurité de nos possessions d’Égypte. Il voulut rentrer en Égypte avec toutes les apparences d’un retour triomphal. L’adjudant général Boyer , qui commandait l’avant-garde,' reçut l’ordre de porter avec lui les drapeaux turcs et « de les afficher dans tous les villages où il passerait comme des trophées de victoires. » Il devait faire étalage de ses prisonniers. Enfin, ajoutait la dépêche, « il écrira, dira, fera tout ce qui peut le faire entrer en triomphe » (à Berthier, 24 mai 1799).
L’arrière-garde, commandée par Kléber, eut pour instruction de tout détruire sur son passage comme pour étendre le désert au delà de ses limites naturelles. Le général lui enjoignit de brûler les maisons, de piller et d’incendier les villages, de ruiner les moulins, de façon à ce que l’armée qui voudrait nous poursuivre ne trouvât sur son chemin que des cendres fumantes (ordres à Kléber et à Junot).
A Tantourah, les soldats dont les maux ne faisaient que commencer, exaspérés des souffrances qu’il leur fallait endurer sous ce ciel dévorant, sur une route jonchée de mourants délaissés qui leur reprochaient leur abandon en leur tendant les mains, se mutinèrent. Le général Bonaparte s’abstint de sévir contre cette sédition du désespoir. Il se contenta de répri-
mander les généraux, lit mettre toute sa cayalerie à pied excepté celle de l’arrière-garde, et donna l’exemple à ses officiers en abandonnant lui-même tous ses chevaux pour le transport des malades et des blessés. En présence de cette épreuve inattendue et plus forte que sa volonté, une sombre irritation s’était emparée de lui, mais son cœur indomptable n’avait pas fléchi; et son écuyer étant venu lui demander quel cheval il voulait se réserver, il le frappa de sa cravache en s’écriant : U Tout le monde à piedl n’avez-vous pas entendu l’ordre »
A Jaffa, l’armée fit une halte de quelques Jours. La peste était alors dans sa plus grande intensité. Les hôpitaux de Jaffa étaient encombrés de malheureux que ce fléau avait atteints; et l’on s’efforcait pour relever leur moral abattu de. leur persuader qu’il n’était pas contagieux. C’est alors que Desgenettes, emporté par un mouvement héroïque, se serait, dit-on, inoculé le mal en i^résence des soldats, pour faire passer en eux une conviction qu’il n’avait i>as, mais qu’il jugeait nécessaire au salut de l’armée. Cette anecdote, longtemps admise comme vraie, paraît aussi contestable que celle qui a donné lieu à l’admirable tableau de Gros; les amis encore vivants de cet illustre médecin assurent lui avoir entendu dire souvent que s’il s’était inoculé la peste il en serait mort, tout comme les deux médecins anglais qui sur la foi de ce bruit, alors très-répandu, voulurent imiter son exemple.
Lorsque l’armée quitta Jaffa, un certain nombre de
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pestiférés, dont l’évaluation varie de vingt à soixante, restaient dans les hôpitaux, faute de pouvoir être transportés. Leur sort trop probable était d’avoir la tête coupée par les Turcs, comme tous les blessés que nous laissions derrière nous. Bonaparte voulant abréger leurs souffrances, joroposa à Desgenettes de leur administrer une dose d’opium, à quoi le médecin répondit i:)ar cette belle j^arole que l’histoire a recueillie : « Mon métier est de guérir les hommes, non de les tuer. » Ce xiropos fut répété et le bruit ne tarda l^as à se répandre dans l’arniée que l’ordre d’administrer l’oxiium avait été en effet donné et exécuté. Bien des années après, dans les conversations de Sainte-Hélène, le grand maréchal Bertrand avouait à Napo-léon qu’il y avait toujours cru et que toute l’armée y avait ajouté foi comme lui. Robert Wilson, l’historien de rexpécUüon britannique en Égyi^te, s’empara de ce bruit et le grossit démesurément, portant le nombre des malades empoisonnés à plus de cinq cents. Napoléon ne pouvait se dispenser de s’expliquer sur cette grave imputation; mais loin de la détruire il contribua à la fortifier par l’évidente inexactitude de ses allégations. On le voit en effet, dans le Mémorial, attribuer à un agent subalterne la prox^osition d’administrer l’opium, que M. de Las Cases est cex>endant forcé lui-même de lui restituer en x^i’ésence de l’unanimité des témoignages. Il assure ensuite que son arrière-garde est restée trois jours à Jaffa pour x>ro léger leurs derniers moments, tandis qu’il résulte de tous les ordres et documents originaux que l’arrière-garde a quitté Jaffa le lendemain même du jour où l’armée l’a évacué. Enfin, tout en sedéfen-
dant d’avoir ordonné cette mesure, loin d’en repousser l’idée comme « une atroce calomnie, » selon l’expression du duc de Rovigo il en a soutenu la légitimité, disant à O’ Méara, dictant à Bertrand que « c’eût été obéir à la voix de la raison ; que si son fils eût été dans la même situation il eût été d’avis qu’on agît de môme à son égard »
En présence d’une défense aussi faible, il n’y a pas lieu de s’étonner que ce fait, nié par ses partisans avec une indignation au moins déplacée adirés une telle profession de foi, ait continué à être affirmé par ses adversaires. Le bruit n’a pu être si longtemps accrédité que parce qu’il était conforme à tout ce qu’on savait de son caractère et de ses opinions. Mais l’histoire, qui n’affirme que sur des preuves, doit constater ici que non-seulement cette accusation n’a été fondée que sur des présomptions plus ou moins plausibles, mais que deux circonstances semblent trancher définitivement le débat contre ceux qui l’ont formulée : la première est la rétractation de sir Robert Wilson, qui a déclaré plus tard avoir avancé le fait sur des bruits insuffisants pour constituer une certitude; la seconde et la plus forte est le silence que garde à ce sujet dans ses rapports officiels au gouvernement anglais le commodore Sidney Smith, qui arriva à Jaffa aussitôt que notre arrière-garde en fut sortie, y trouva
1. Mémoires du duc de Rovigo. Savary complète son apologie en ajoutant que l’opium n’a pu être administré attendu que l’armée en manquait! Si le fait est vrai, on se demande pourquoi Napoléon aurait négligé un argument aussi décisif.