‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 36 sur 48 · Mémorial d’O’ Méara · texte numérisé non relu

Mémorial d’O’ Méara

CAMPAGNE DE SYRIE

une partie des pestiférés encore vivants, et ne dit pas un mot de l’empoisonnement dans son compte rendu, bien qu’il y racontât avec complaisance les plaintes que nos soldats élevaient contre leur général. La version la moins éloignée de la vérité est, selon toutes les apiiarences, celle des mémoires dictés à Bertrand : « Napoléon, dit-elle, donna l’ordre au chirurgien qui resta avec l’arrière-garde, de mettre près des pestiférés de l’opium en leur en désignant l’usage, comme l’unique moyen de se soustraire aux cruautés des Turcs. » Il nè reste donc de bien établi, dans cette fameuse accusation, que l’oiiinion caractéristique que professait Napoléon sur cette question redoutable. Dans la froide assurance avec laquelle il la tranchait, on doit voir peut-être quelque jactance, mais on doit y voir aussi une âme peu accessible aux scrupules qui font hésiter la plupart des hommes.

De retour en Égypte après une longue et pénible marche à travers le désert, l’armée put prendre quelque repos et se remettre de ses fatigues. Deux révoltes promptement réprimées y avaient signalé l’absence du général Bonaparte : l’une fut celle de l’émir Hadji, l’autre d’un lânatique obscur qui se ût passer pour l’ange Ermody promis par le Coran aux ûdèles persécutés. Pour toute nourriture il trempait ses doigts dans un vase de lait et les passait sur ses lèvres ; pour toute arme il ramassait une poignée de poussière et la lançait vers le ciel, assurant qu’elle siifürait pour dissiper notre armée. Plusieurs milliers d'hommes se levèrent à sa voix; insurrection insigniûanle par elle même, mais qui montrait le peu de progrès qu’avait fait celte assimilation que nous nous étions flattés

d’opérer. Le général Lanusse, officier habile et énergique qui avait déjà battu l’émir, se x>orta rapidement sur Damanbour, dissq^a en quelques instants cette armée de fanatiques et en passa quinze cents i:>ar les armes. L’Ange lui-même resta parmi les morts.

La haute Égypte placée sous le commandement de Desaix avait été plus tranquille, grâce à la disparition de Mourad Bey, forcé de se réfugier en Nubie. Mais Bonaparte était à peine de retour au Caire, que ce chef intrépide, averti du prochain débarquement de l’expédition turque préparée à Rhodes, reparut^ en même temps qu’Ibrabim Bey recommençait à menacer l’Égypte du côté du désert de Syrie. Suivi de quelques centaines de Mameluks, débris de sa magnifique cavalerie, traqué à la fois par Murat, Desaix, Junot, Friant, Mourad Bey se montrait tantôt sur un point, tantôt sur un autre et tenait tout le monde en échec. On le vit môme paraître aux environs du Caire au moment où on le croyait anéanti. Bonaparte impatienté contre cet ennemi insaisissable, ne comprenant rien à sa marche obstinée vers la basse Égypte parce qu’il ignorait encore l’imminence du débarquement projeté, se laissait aller contre lui aux emportements d’une exaspération peu digne d’un ennemi loyal et généreux : « Je désire fort, écrivait-il à Priant, que vous ajoutiez aux services que vous n’avez cessé de nous rendre, celui bien majeur de tuer ou de faire moude fatigue Mourad Bey; qu’il meure d’une manière ou de l’autre, et je vous en tiendrai également compte. » (5 juillet 1799). Il écrivait dans le même sens à ses autres lieutenants.

Le 13 juillet, Mourad Bey était aux Pyramides : il

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monta sur la plus haute d’où l’on découvrait cette splendide contrée où il avait régné en maître et qu’il traversait maintenant en fugitif; il passa une partie de la journée à chercher des yeux avec sa lunette son palais du Caire, où sa famille était restée, ses beaux jardins de Giseh, aujourd’hui la proie du vainqueur. Bonaparte, qui s’était mis à sa poursuite, comi^rit le but de sa marche en apprenant .qu’une centaine de bâtiments turcs et deux vaisseaux de ligne anglais avaient débarqué à Aboukir, tout près d’Alexandrie, de quinze à dix-huit mille hommes qui avaient tué ou enlevé les quatre cents Français qui défendaient le fort et le village. Il rassembla aussitôt les divisions Lannes, Murat et Bon, et sans attendre les autres renforts qui étaient en marche, il courut à la rencontre de l’ennemi pour l’empêcher de j^énétrer dans l’intérieur du pays. Mais l’armée turque, manquant de cavalerie et comptant sur celle de Mourad Bey, s’était contentée de se fortifier dans la fjresqu’île d’Aboukir, qu’elle avait fermée par une double ligne de retranchements. C’est dans cette position que le général Bonaparte vint la reconnaître le 25 juillet, après s’etre assuré qu’ Alexandrie était en mesure de résister à un siège, grâce aux travaux d’un officier du génie des plus distingués, le colonel Crétin. Il n’avait pas avec lui plus de six mille hommes, mais voyant que les Turcs manquaient de cavalerie, la seule arme qui les rendît redoutables, il n’hésita pas à les atta quer.

La pi'emière ligne de retranchements était séparée de la seconde par une ï>etite j;)laine d’environ trois quarts de lieue, qui formait une espèce d’isthme

aboutissant d’une part à la mer, de l’autre au lac Madieb. Cette première ligne offrant peu de solidité, Bonaparte espérait rejeter l’ennemi au delè de la seconde, puis le bloquer dans cet étroit espace jusqu’à l’arrivée de nos renforts. En conséquence de ce i>Ian, Destaing attaque la droite des Turcs jiendant que Lannes se porte sur leur gauche. Ils soutiennent avec intrépidité ce premier choc, mais Murat ayant percé au centre et pénétré avec sa cavalerie , dans

la plaine comprise entre les deux retranchements, ils se voient des deux côtés chargés par elle avant d’avoir eu le temps de regagner leur seconde ligne. Une panique indescriptible s’em]3are alors de cette multitude qui jette ses armes et se précipite d’un côté dans la mer, de l’autre dans le lac Madieh, afin de gagner les embarcations turques. Nos cavaliers les chargent sur le rivage jusqu’à ce que leurs chevaux aient de l’eau jusqu’au x>oitrail. Plusieurs milliers d’hommes se noient sous les yeux de l’armée frappée de stupeur à la vue de son propre triomphe. Ce formidable succès l’encourage à forcer la seconde ligne. Plus forte que la première, elle résiste avec acharnement et nous cause des xiertes sensibles. Plusieurs officiers de grand mérite, Leturcq, Crétin, Duvivier, Guibert, sont blessés à mort; mais les Turcs étant sortis de leurs retranchements Dour couper la tète à nos morts et blessés, une nou^ ^ellc charge de Murat les refoule, pénètre avec eux, lorce ce second obstacle et décide de la victoire. Tout ce qui résiste est massacré ou jeté dans la mer. Trois mille hommes se barricadent dans le village et dans le fort, où ils sont forcés le jour suivant. Tel fut le se-

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<îond désastre d’Aboukir, plus sanglant peut-être que le premier, mais qui ne pouvait ni en effacer le souvenir ni surtout en réparer les suites

Des négociations pour l’échange des prisonniers ayant été établies, à la suite de cette bataille, entre le camp français et la croisière anglaise , Sidney Smith, soit plaisir de prendre une facile revanche contre le vainqueur, soit désir de jeter le découragement dans l’armée, remit au parlementaire un paquet de journaux à l’adresse du général Bonaparte. Celui-ci n’avait reçu qu’une seule dépêche du Directoire de- IDuis près de dix mois.

Il ne savait rien de ce qui se passait en Europe, et n’avait qu’une idée très-sommaire et très-incomplète de ce qui se passait en France par une lettre que son frère Joseph lui avait fait parvenir secrètement par l’entremise d’un Grec nommé Bourbaki, pour le l^resser de revenir Il passa la nuit à parcourir avidement ces gazettes. Il y lut la triste histoire de nos revers, l’Italie perdue, la France menacée ; mais ce qu’il y vit surtout, c’est le Directoire, déconsidéré et chancelant, aux prises avec une assemblée qui se ven-

Il importe de dire ici, pour éclairer la fantasmagorie des récits militaires, que le bulletin de Bonaparte, sur cette affaire d’Aboukir, diffère en plusieurs points très-importants de celui de Berthier, son chef d’état-major. Enfin, le rapport adressé à Mustafa-Pacha , après le débarquement, en date du 7 séfir (11 juillet), n’évalue l’armée turque qu’à sept mille hommes. On en trouve le texte dans Capefigue, VEurope pendant le Consulat, t. I**”.

2. L’existence de cette lettre, affirmée d’abord par Miot et par l’auteur anonyme des Mémoires de Fouché, niée ensuite par Bourrienne et d’autres historiens, est établie d’une façon qui ne peut plu* être contestée par les Mémoires de Joseph lui-mème.

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geait de ses humiliations passées. Depuis la réception de la lettre de Joseph, il nourrissait le jirojet de quitter l’Égypte; la bataille d’Aboukir lui permit de l’exécuter, car il pouvait partir après un tel succès. Ainsi s’expliquerait le mot singulier qui avait, dit-on, frappé Murat avant la bataille : « Ici va se décider le sort du monde. » La lecture des journaux le décida à réaliser sur-le-champ sa résolution.

Il ne fut pas ébranlé un instant par le regret d’abandonner ses frères d’armes. Il communiqua son projet à Berthier et à Gantheaume, qui reçut l’ordre de préparer avec le plus grand secret les frégates la Carrère et la Muii'on. Gela fait, il retourne au Caire pour y prendre les dernières mesures que nécessite son départ. De sourdes rumeurs commençaient à courir au sujet de sa détermination. Il les fait démentir et répand le bruit de son prochain voyage dans la haute Égypte. Enfin , après avoir donné rendez-vous à ceux qu’il voulait emmener avec lui, il quitte la ville accompagné de quelques officiers; mais au lieu de remonter le Nil , il en descend le cours et se porte rapidement dans la direction d’Alexandrie. Arrivé près des bords de la mer, sur une plage écartée, il s’assure si les frégates sont à l’endroit indiqué : elles y étaient en effet, et tout était disposé comme pour une fuite. Alors seulement il juge inutile de taire plus longtemps ses projets , et s’adressant à Eugène de Beauharnais : « Eugène, lui dit-il, tu vas revoir ta mère. »

Le prince Eugène assure dans ses Mémoires que ces paroleo ne lui causèrent pas toute la joie qu’il aurait dû en ressentir. Les circonstances dans les-

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quelles s’effectuait ce départ furtif expliquent ces sentiments d’un cœur jeune et généreux. Le général Bonaparte pouvait se croire nécessaire à la France en péril, mais il l’était encore plus à cette armée confiante en son génie, qui allait chaque jour s’affaiblissant par ses victoires mêmes, et qui était sur le point d’avoir affaire à de nouveaux ennemis beaucoup plus redoutables que les Turcs, à des armées anglaises et russes.

L’ayant lui seul engagée dans la plus téméraire des entreprises, il était tenu de partager jusqu’au bout ses périls. Il ne lui était permis ni de croire à la possibilité d’envoyer des secours efficaces, ni d’ignorer que cet abandon allait la jeter dans le découragement. L’élite des soldats, la fleur de l’armée avait péri dans la désastreuse camjiagne de Syrie; il achevait de lui enlever presque tout ce qui restait de bons officiers, ce qui en faisait la vraie force. 11 emmenait avec lui Lannes, Murat, Berthier, Marmont, Andréossy, Duroc, Bessières, Lavalette, sans parler d’hommes non moins utiles à un autre point de vue, Monge, Berthollet, Denon, etc.

Il laissait à Kléber un commandement désormais sans ressort et sans prestige. Voulant éviter les reproches que ne lui aurait pas épargnés la mâle franchise de Kléber, il lui avait assigné un rendez-vous auquel il savait qu’il ne pourrait pas se trouver. Il avait ai> pris à connaître, pendant la campagne de Syrie, l’indépendance d’esprit et le ferme bon sens de ce général, qui avait idIlis d’une fois relevé ce que les plans de Bonaparte avaient de hasardeux et de chimérique. Dans les instructions que celui-ci lui fit remettre, Klé-

ber était autorisé à traiter de Tévacuation de l’Égypte «s’il venait à perdre quinze cents hommes de la peste, » recommandation suffisamment significative. Dans une proclamation qu’il adressait au divan du Caire, Bonaparte disait « partir pour aller se mettre à la tête de son escadre ; » il assurait qu’il serait de retour avant deux ou trois mois.

Xléber ressentit avec une vive amertume les procédés que le général en chef avait employés à son égard-, il fut indigné de l’adroite manœuvre par laquelle on se déchargeait sur lui du fardeau d’une responsabilité dont la gloire ne pouvait plus compenser les dangers. II se plaignit; il exposa, avec la clairvoyance de sa haute raison, mais avec la douleur d’une âme patriotique, l’issue inévitable de la situation dans laquelle on le laissait. Mais sa lettre, qui était adressée au Directoire, et qui eût jeté sur ce long roman de l’expédition d’Égypte une lumière dont on ne peut calculer les effets, interceptée en route par les Anglais, arriva trop tard, en seconde expédition, et fut remise à Bonaparte, premier consul. La fortune, qui venait de transformer l’accusé en juge, leur avait dès lors pré- I>aré à tous deux leur récompense : à l’un le poignard d’un fanatique, à Tautre le premier trône du monde *.

1. Bonaparte fut d’autant plus sensible aux critiques de Kléber qu’elles étaient pour la plupart d’une irréfutable justesse. Il a publié sa lettre en l’accompagnant d’une réfutation en règle dans laquelle il s’appuie sur des états dont les chiffres se prêtent complaisamment aux violences de sa logique. Un seul éclaircissement suffira pour faii-e juger de l’exactitude de ses assertions. Il s’attache principalement à démontrer que Kléber a exagéré la faiblesse de son armée pour amener le Directoire h consentir à la paix. Or, trois mois auparavant, le 28 juin 1799, Bonaparte écrivait lui-même au Dii'ectoire

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pour lui demander instamment des secours, et il disait : S'il vous est impossible de nous faire parvenir tous ces secours, il faudrait faire la paix. Il affirme, dans sa réponse à Kléber, qu’à la date où celui-ci écrivait, c’est-à-dire le 26 septembre 1799, l’armée n’avait encore perdu que quatre mille cinq cents hommes. Or, dans cette même lettre du 28 juin, il écrivait au Directoire : « Il résulte de V état joint à cette lettre que l'armée française, depuis son arrivée en Égypte jusqu'à ce jour, a perdu cinq mille trois cent quarantequatre hommes. » Depuis lors jusqu’au moment où Kléber écrivait, l’armée avait livré plusieurs affaires de détail; elle avait perdu les quati'e cents hommes enlevés dans la presqu’île d’Aboukir lors du débarquement, elle avait eu, selon le plus grand nombre des rapports, de mille à quinze cents hommes hors de combat à la bataille d’Aboukir; elle avait perdu les quatre ou cinq cents personnes que Bonaparte avait emmenées avec lui en France, en outre des soldats étaient encoi'e morts de la peste et de maladie pendant ces trois mois. Bonaparte se livre ensuite à de longues supputations pour prouver « qu'au mois de septembre 1799 l'armée d’ Égypte était encore de vingt-huit mille cinq cents hommes, éclopés, vétérans, hôpitaux, tout compris. » Dans sa lettre du 28 juih, avant le surcroît de pertes que j’ai énuméré, se livrant à un calcul de probabilité fondé sur ses pertes passées, il disait : « Nous serons à la saison prochaine réduits à quinze mille hommes effectifs, desquels ôtant deux mille hommes aux hôjyitaux, cinq cents vétérans, cinq cents ouvriers qui ne se battent pas, il nous restera douze mille hommes, compris cavalerie, artillerie, sapeurs, officiers d'état-major, et nous ne pourrons pas résister à un débarquement combiné avec une attaque par le désert. »

Les assertions de Kléber reçoivent en outre une confirmation éclatante des pièces publiées, en môme temps que sa lettre, par la Correspondance interceptée, et dont l’authenticité est inattaquable. On y trouve entre autres : 1° le rapport de Damas, le chef d’état-major général, au ministre de la guerre (en date du 10 octobre 1799), rapport d’où il résulte que l’armée est réduite à vingt-deux mille hommes, dont six mille hors d’état d’entrer en campagne; 2<> un rapport de Poussielgue, contrôleur général des finances, qui peint sous les couleurs l(3s plus sombres la détresse de l’armée; 3° une lettre du général Dugua aux directeurs, dans laquelle on lit : «Bonaparte nous a abandonnés sans argent, sans poudre, sans boulets, et une partie des soldats sans armes. »

Les historiens qui, à cette occasion, n’ont pas craint de noircir la mémoire de Kléber se sont contentés, pour tout conti'ole, de copier servilement les récriminations de Napoléon.

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