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CHAPITRE Xn

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

Depuis le départ du général Bonaparte pour l’Égypte, de grands changements s’étaient accomplis dans la situation de la France. A l’intérieur, les partis avaient poursuivi à outrance cette guerre de conspirations et de coups d’État qui avait été inaugurée par le 18 fructidor; mais ils y dépensaient désormais plus d’intrigue que de violence, et il ne leur était plus donné de soulever les mômes passions, signe évident de la lassitude de la nation. Tombée devant le mépris aussitôt qu’elle avait cessé d’inspirer la crainte, la tyrannie, mal soutenue, des Fructidoriens, avait fait pla,ce à une iierpétuelle instabilité dans les tiouvoirs iDublics comme dans l’opinion. A l’extérieur, ces créations éphémères que nous avions importées chez tous nos voisins, en décorant de quelques lambeaux de légalité rét)ublicaine l’insolence et la brutalité du régime militaire, s’étaient partout écroulées à la première annonce d’une coalition nouvelle. Les peuples auxquels

nous nous étions vantés d’apporter la liberté et à qui nous étions parvenus à faire regretter leurs anciens maîtres à force d’abus et de vexations, ne se levèrent nulle part pour défendre des institutions déshonorées par le pillage, la violence et tous les excès de la domination soldatesque.

La double invasion de la Suisse et des États- Romains, qui s’était exécutée sous la haute direction de Bonaparte quelques semaines avant son départ pour l’Égypte , avait déjà gravement compromis le succès des négociations entamées à Rastadt; l’éloignement de la plus belle armée et des meilleurs généraux de la République au fnoment où leur présence était si nécessaire pour intimider nos ennemis, fit définitivement avorter les essais de conciliation. L’Angleterre n’eut pas de peine à rallier nos anciens adversaires : l’Autriche brûlait de prendre sa revanche de tant d’humiliations, elle en saisit avec joie l’occasion ; l’Allemagne entra dans la coalition pour reconquérir les provinces rhénanes, le roi de Naples pour éloigner la révolution de ses frontières , et deux nouveaux alliés se joignirent à ces puissances : la Turquie , que nous avions pris soin de pousser nousmôznes clans le camp des coalisés, et la Russie, qui épousa leur cause en raison du vif intérêt qu’elle portait dès lors à la Turquie.

La reprise des hostilités nous fut notifiée i^ar l’assassinat de nos plénipotentiaires à Rastadt, atrocité dont la maison d’Autriche ne s’est pas encore lavée. Elles avaient déjà commencé en Italie, où le roi de Naples, emporté x>ar une haine longtemps contenue, devança le signal et paya de la perte de son trône sa

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précipitation inconsidérée. Gliampionnct était entré à Naples après une campagne rapide comme une promenade militaire ; il avait ajouté la république partbénopéenne à toutes ces républiques d’un jour que nous avions fondées en Italie. Presque en même temps le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane étaient détrônés et le Piémont était réuni à la France.

Grâce à ces conquêtes plus funestes que des défaites, la ligne que nous avions à défendre avec nos armées si réduites, lorsque les troupes de la coalition s’avancèrent sur nous, s’étendait d’Amsterdam jusqu’à Naples. Nous fûmes attaqués à la fois en Suisse, en Hollande, en Italie et sur le Rhin. Occuper Naples avec une partie considérable de nos forces pendant que les Austro-Russes nous débordaient de tous côtés sur l’Adige, était une faute d’autant plus impardonnable que Bonaparte l’avait maintes fois signalée comme faite pour perdre irréparablement notre conquête. Plutôt que de la commettre, il n’avait x>as hésité à désobéir au Directoire, et c’était avec Schérer pour général en chef qu’on croyait aujourd’hui pouvoir se la permettre impunément! Elle fut exi)iée par plusieurs défaites tellement désastreuses, que Moreau lui-même ne fut plus en état de les réparer, lorsque Schérer, accablé sous le poids de sa propre incapacité, abandonna son commandement poursuivi par les huées de ses soldats. Tout ce qu’il put faire fut de sauver les restes de Tannée par une de ces retraites incomparables où l’habileté de ses dispositions, la variété de ses ressources, son sang-froid et son inébranlable solidité s’élevaient à la hauteur du génie; mais il ne réussit pas à opérer à temps sa

jonction avec l’armée de Ghampionnet que Macdonald ramenait dans la haute Italie, et qui fut écrasée à la Trebia par Souvarow. Moreau en rallia toutefois les débris et dut se borner à garder la ligne des Apennins. L’Italie était perdue pour nous, et les Italiens étaient restés jusqu’au bout spectateurs passifs et presque inditférents d’une lutte qui ne leur laissait que le choix entre leurs anciens et leurs bouveaux oppresseurs.

Nos armes n’étaient pas plus heureuses sur le Rhim où Jourdan s’était fait battre par l’archiduc et avait été forcé de rei)asser le fleuve. En Hollande et en Belgique, notre position était tout aussi compromise. Le duc d’York y était débarqué à la tête d’une armée de quarante mille Anglo-Russes, et menaçait nos provinces du Nord. Enfin la guerre civile, rallumée par la chouannerie, avait reparu en Bretagne et en Vendée, et semblait concerter ses elforts avec la guerre étrangère pour précipiter notre ruine. La France était à la veille d’être envahie.

C’est sous l’impression de ces désastres que se tirent les élections du mois de mai 1799. L’opinion publique en France était presque unanime à imputer ces malheurs aux fautes du Directoire, et en cela elle ne se trompait point, bien qu’il ne fût ni le seul, ni peutêtre le principal coupable. Les élections se ressentirent de ces dispositions de l’esprit public, et les Conseils, domptés et soumis depuis l’épuration de fructidor, virent avec des transports de joie leur opposition muette se transformer tout à coup en une majorité à laquelle le désarroi, la stupeur du gouvernement et rirritation dn intiment national commu-

niquaient une force irrésistible dans des circonstances aussi critiques. Le Directoire, démoralisé, se sentant atteint personnellement par cette manifestation dont le sens ne pouvait plus être équivoque, n’osa pas recommencer cette fois les cyniques prévarications à l’aide desquelles il avait faussé les élections précédentes, en substituant ses propres créatures aux élus de la nation par son coup d’État du 22 floréal. Encouragés par le cri jpublic qui imputait tous nos revers à l’incapacité des directeurs, les Conseils s’empressèrent de prendre leur revanche des avanies de fructidor. ,

Leur premier soin fut de faire entrer Sieyès au Directoire en remplacement de Rewbell , dont les pouvoirs venaient d’expirer légalement. De retour depuis peu de son ambassade de Berlin, où il avait montré du tact et de l’habileté, l’abbé Sieyès était notoirement hostile à la politique du gouvernement; on savait qu’il avait un système, visait plus haut qu’à un changement de personnes et pousserait de toutes

ses forces à l’établissement d’un nouvel ordre de choses. Quant à Rewbell, il était devenu impopulaire en raison de son amitié pour Schérer et de ses liaisons avec le fameux Rapinat, dont les exactions avaient trop bien justilié le nom. Cette amitié compromettante avait fait soupçonner à tort la probité de Rewbell, qui vécut et mourut pauvre; mais l’instinct public ne s’était pas trompé en lui attribuant la principale influence dans le Directoire depuis le 18 fructidor, et il portait justement la peine de son inintelligente administration. Comme chez tous les hommes dont l’esprit est trop inréricur au caractère, la fermeté, chez

Rewbell , dégénérait en un aveugle entêtement, et l’attachement aux principes en vues étroitement exclusives, plus faites pour une secte que pour un i^arti politique.

Par la nomination de Sieyès, la brèche était ouverte dans le Directoire. Les Conseils poursuivirent leur succès en destituant Treilhard, dont l’élection avait été entachée par un vice de forme, et ils achevèrent leur victoire en forçant Merlin et Lareveillère à donner leur démission. Barras, épargné parce qu’il était devenu insignifiant et se retrouvait toujours du côté des plus forts, resta seul de l’ancien Directoire; et Collier, Moulins, Roger-Ducos, hommes sans notoriété, dont la médiocrité ne pouvait alarmer personne, iirirent la place des directeurs sortants. Tel fut le résultat de la journée connue sous le nom de 30 prairial, qui fut une réplique au 18 fructidor, et le coup d’État du Corps législatif contre le Directoire.

Le réveil du sentiment national rendit aux mesures défensives l’énergie et l’élan qui étaient nécessaires pour sauver la France. Bernadotte, esprit }iolitique en même temps que militaire distingué, avait été nommé ministre de la guerre; il réorganisa tous les services avec une admirable activité et enflamma de son zèle patriotique les généraux et les soldats. La conscription venait d’être votée et remplit les cadres presque vides de nos armées. Bernadotte passait en revue cette jeunesse et l’électrisait par ses exhortations : « Enfants, leur disait-il, il y a sûrement parmi vous de grands capitaines! » Ces simples paroles sufüsaient encore pour faire des héros. Le trésor, épuisé, trouva des ressources nouvelles dans un emprunt forcé qui

avait le tort de consacrer le principe de l’impôt progressif, c’est-à-dire l’arbitraire en matière d’impôts. La cliouannei’ie fut frappée au cœur par la loi des otages, mesure inique qui rendait toute une classe de per- • sonnes responsable des excès commis par les chouans. On vit reparaître les sociétés i)opulaires, toujours présentes dans un grand danger national ; les débris de la société des jacobins se réunirent au Manège, dans la salle où avaient siégé nos grandes assemblées. Enfin nos armées se préparèrent à reprendre l’oflensive sur tous les points.

Mais la victoire des Conseils, loin d’apaiser les partis, n’avait fait qu’encourager leurs espérances. La Constitution de l’an ÎII n’avait été à leurs yeux qu’une arme dont ils avaient, chacun à son tour, cherché à s’emi)arer pour se frapper les uns les autres. Voyant que cette arme leur échappait sans cesse, ils reprochèrent aux imperfections de ce régime le mauvais usage qu’ils en avaient fait, et commencèrent à méditer sa ruine. Les deux principaux défauts de la Constitution de l’an III frappaient tous les esprits clairvoyants; ils avaient été suffisamment mis en lumière, l’un par l’antagonisme permanent des Conseils et du Directoire, l’autre par la conspiration toujours renaissante d’une moilié des directeurs contre l’autre moitié. Ces défauts pouvaient être facilement corrigés par une définition plus exacte des prérogatives parlementaires d’une i^art, et i)ar l’introduction de l’ unité dans le jiouvoir exécutif de l’autre; mais chaque faction, ne voulant du pouvoir que pour en faire sa forteresse, trouvait t)ius commode de procéder en faisant table rase de toutes les institutions existantes. Les

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républicains du Manège rêvaient un rétablissement de la dictature jacobine. Ils avaient à leur tête deux généraux, Jourdan et Augereau, l’un républicain austère et convaincu, l’autre le héros turbulent de la démagogie militaire. Sieyès, porté au Directoire par l’opinion modérée après son ambassade de Berlin, à laquelle on attribuait le maintien de la neutralité prussienne, avait toujours en poche ce fameux projet de constitution dont tout le monde parlait et que personne n’avait jamais vu. Il ne pouvait pardonner à la Constitution de l’an III d’avoir supplanté ce chefd’œuvre incompris, dernier mot de son expérience révolutionnaire. Sa position à la tête du gouvernement qu’il voulait renverser, sa réputation consacrée par une flatterie de Mirabeau et habilement surfaite grâce au mystère même dont il se plaisait à s’entourer, sa supériorité évidente sur ses collègues, sa connaissance des hommes et des partis, lui donnaient de grands avantages comme chef de conspiration et avaient rallié autour de lui, avec les plus ambitieux €t les plus habiles, tous ceux qui, étant las des agitations, voulaient un changement de nature à réaliser un ordre de choses plus stable et à assurer leur propre repos. Son ton d’oracle, son esprit sarcastique et dédaigneux, sa célébrité, due à quelques mots fortement frappés qui avaient retenti dans la Révolution comme des axiomes, faisaient illusion sur le vide de ses conceptions politiques ; de même que la simplicité apparente de ses habitudes et la hauteur présumée de son ambition faisaient illusion sur les mobiles qui dominaient ce prêtre cupide. Sieyès n’avait pas eu de peine à subjuguer l’esprit faible et incertain de son

collègue Roger-Ducos; il avait également gagné à ses vues la majorité du conseil des Anciens, composée en grande partie de ces conventionnels- de la Plaine qui, comme lui, pendant la tourmente de 93, avaient baissé la tête pour se faire oublier, et pour toute gloire s’étaient contentés de vivre. Ses intentions n’ayant pas tardé à être devinées et publiées , toute la classe très-nombreuse dont les intérêts ont avant tout besoin de sécurité et d’ordre avait placé en lui ses espérances, se faisant conspiratrice au nom des idées de conservation. Ces éléments avaient fait de ce groupe le parti le plus fort, sinon le plus entreprenant, et tous ceux qui savaient le mieux voir de quel côté soufflait le vent, ceux qui, soit ambition, soit découragement, soit expérience, n’attendaient plus rien des institutions de l’an III, Talleyrand, Rœderer, Cambacérès, Régnault de Saint-Jean d’Angély, Cabanis, Sémonville. Benjamin Constant, Daunou lui-même, lui avaient tout naturellement apporté leur adhésion.

Quant à Barras, son nom avait perdu toute signification politique. Ayant trahi tour à tour tous les partis, renié toutes les opinions, il ne représentait plus qu’une chose, l’immoralité; mais telle était la corruption publique et privée, que c’était encore là une force. Entouré d’une cour d’agioteurs et ie femmes perdues, usé et méprisé, mais conservant encore une sorte de popularité due à s£i facilité d’homme vicieux, il ne s’étudiait plus qu’à sauver sa situation personnelle; il allait des uns aux autres, inquiet, étonné de ne plus faire i^eur, prodiguant l’intrigue, les artifices, les insinuations, les perfides avances, offrant des gages auxquels personne

ne croyait plus, et flottant, comme l’écume, à la surface des partis. Toujours i>réoccupé du soin de sa sûreté, il était entré, par l’entremise de Fauche-Borel et de David Monnier, en négociation avec Louis XVIII, avait obtenu de lui une sauvegarde avec de magnifiques promesses; puis, craignant d’être découvert, il avait mis ses collègues au courant de toute l’intrigue, sous prétexte de les éclairer sur les dangers de la République, en réalité pour les tromper plus à son aise et se faire un mérite de toutes ses trahisons en trahissant tout le monde à la fois. Il s’était peu à peu retiré des affaires, ne retenant dans ses mains que la police qu’il gardait comme son égide par l’entremise de Fouché, ministre digne d’un tel maître, et de Réal, son ami et son confident.

La Constitution de l’an III n’avait plus, au sein du Directoire, que deux défenseurs, Gohier, ex-ministre de la justice, âme honnête et inoITensive, jurisconsulte intègre et érudit, mais esprit sans pénétration, complètement étranger à la connaissance des hommes et des affaires , qu’une ironie du sort avait seule pu fourvoyer dans la iDolitique. Avec lui, le général Moulins, républicain ardent, mais homme d’État non moins inexpérimenté que Gohier, officier inconnu aux armées, sans influence sur le soldat. Ce qu’il y a de plus triste dans cette histoire des derniers jours de la République, c’est de voir tant de droiture inutile, et la vertu presque ridicule. Jamais il n’apparut j)lus clairement combien dans certaines situations les bonnes intentions servent de peu sans une grande âme, car la république française aurait peut-être évité César si elle avait possédé Caton.

Dans le ministère, ces deux directeurs avaient pour principal appui Bernadette, le ministre de la guerre, homme d’une incontestable capacité politique et militaire, d’un esprit ferme, actif, entreprenant, et dont l’ambition avait depuis longtemps deviné celle de Bonaparte. Mais Bernadette, qui d’ailleurs fut bientôt écarté des affaires par le défiant Sieyès, ne pouvait guère à lui seul suppléer à l’insuffisance d’un parti dont s’était séparé Daunou lui-même, le principal auteur de la Constitution de l’an III, témoin mé-. lancolique et résigné des efforts qui préparaient la chute de son œuvre.

Pour réaliser ses plans et pour consolider le gouvernement qu’il se proposait d’établir, il fallait à Sieyès un homme d’action, un bras dont il serait l’âme et le moteur. Étant encore ambassadeur en Prusse , il avait songé .un instant à confier ce rôle à un prince de la maison de Brunswick, choix qui prouve assez tout ce qu’il y avait de chimérique dans ce singulier esprit. Le nom des Brunswick était indissolublement lié au souvenir d’un manifeste qui les rendait à tout jamais impopulaires en France. Plus tard, il avait, assure-t-on, fait adresser à Bonaparte, sous le couvert du chargé d’affaires de la Prusse à Constantinople, un mémoire pour le presser de revenir en France; mais il n’est nullement établi que ce mémoire soit jamais parvenu à son adresse. Il avait ensuite tenté Bernadette, qu’il n’avait pas trouvé d’humeur à lui servir d’instrument. Il avait enfin jeté les yeux sur le général Joubert, dont les opinions à la fois fermes et modérées et le noble caractère étaient sympathiques à tous les partis. Mais Joubert n’ayant

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