‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 38 sur 48 · E DIX-HUIT BRUMAIRE · texte numérisé non relu

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pas encore conquis, malgré ses brillants services, une illustration qui le mît hors de pair, on résolut de lui donner le commandement de Tarmée d’Italie pour lui fournir une occasion de faire promptement de grandes choses. En même temps, pour faire taire ses hésitations et pour rattacheri3ar des liens plus étroits à un parti dont les intrigues et les arrière-pensées lui plaisaient si peu qu’il dénonçait de lui-même à Gohier les projets de Sieyès, on le maria à la ûlle de M. de Sémonville. .

En attendant que la renommée de Jouhert eût suffisamment grandi pour lui donner droit à une place à la tête du gouvernement, Sieyès résolut de frapper le seul parti dont l’énergie lui parût à craindre. C’était le vieux parti jacobin qui avait relevé la tête depuis le 30 prairial, et qui, par l’agitation qu’entretenaient les clubs, principalement celui du Manège tendait à reprendre son ancienne influence sur le peuple. Un rapprochement, ménagé par Bernadotte, était en voie de s’opérer entre ce parti et les Constitutionnels conduits par les directeurs Gohier et Moulins. Sieyès prévint ce danger par une série de mesures arbitraires dirigées à la fois contre la presse et contre les clubs. Ses deux collègues se trouvèrent ainsi compromis et les Jacobins désarmés. Les principaux journalistes du parti furent déportés à Oléron, en vertu d’un simple arrêté (12 fructidor), et la salle du Manège fut fermée ainsi que les autres lieux de réunion des sociétés populaires. Personne ne s’en émut. Grâce aux épouvantables souvenirs laissés par la Terreur, on IDOuvait dès lors tout oser contre les lois en menaçant la France du fantôme du terrorisme. Jourdan s’elTorça

d’arracher aux Conseils une déclaration constatant « que la patrie était en danger; » niais cette motion, qui avait pour but de substituer une dictature des assemblées au gouvernement du Directoire, fut écartée, et la faction du Manège resta battue et désorganisée.

Le parti de Sieyès allait sans cesse en se fortifiant et en recrutant de nouvelles adhésions. Mais la mort prématurée de Joubert, tué à Novi à la tête de ses soldats le jour même de l’ouverture de la campagne, arrêta court l’entreprise. Sieyès essaya de gagner Moreau ; mais il ne put entraîner cet esprit timide et incertain, dont l’honnêteté native sut repousser cette tentation, mais resta toujours inutile faute d’initiative et de décision b En présence de ce refus, Sieyès fut de nouveau contraint d’ajourner ses projets.

Pendant ce temps, nos armées, grâce à l’élan imprimé par Bernadotte aux choses de la guerre, et grâce au génie et â l’intrépidité des chefs, avaient ressaisi la victoire sur tous les points, excepté en Italie, où nous étions réduits à la défensive. Masséna, dans une admirable campagne de quinze jours, qui est connue sous le nom sommaire de bataille de Zurich, avait complètement détruit l’armée austro-russe-, et le général Brune, après avoir défait le duc d’York à Berghen et à Gastricum, l’avait forcé à capituler. La Hollande se trouvait dégagée comme la Suisse, et si nous avions été moins heureux en Italie, du moins notre frontière des Alpes était intacte , et Ghampionnet en avait fait une barrière impénétrable.

4. « On m‘a offert, c’est un fait connu, la dictature en France avant le général Boiapai'te» je l’ai refusée. » Déclaration extraite du procès de Moreau.

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Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis l’annonce de ces victoires, lorsqu’un messager d’État, envoyé aux Conseils par le Directoire, fut introduit avec une certaine solennité dans la salle où siégeaient les Cinq-Cents. Il se fit un profond silence. Alors le président lut à l’assemblée le bulletin de la victoire d’Aboukir, que le gouvernement venait de recevoir du général Bonaparte. Cette lecture fut accueillie par une triple salve d’applaudissements. Depuis longtemps aucune de ses dépêches n’était parvenue au Directoire. On ne connaissait la situation de notre armée d’Égypte que par des rapports venus de l’étranger, et l’obscurité qu’ils laissaient planer sur le sort de cette aventureuse ex]3édition , loin de diminuer l’intérêt qui s’attachait à nos soldats et à leur chef, avait jeté une inexprimable anxiété dans tous les cœurs. Leurs noms, qui nous revenaient associés aux souvenirs de cette contrée antique et mystérieuse, leur avaient emprunté un reflet de jmésie que grandissaient encore l’éloignement, le péril, et cette vague incertitude qui les enveloppait de toutes parts comme la fumée des batailles, et les dérobait aux regards. L’armée d’Égypte ne nous apparaissait plus qu’à travers le double mirage du désert et de l’histoire. L’imagination populaire, où tout se transforme au gré d’une fantaisie qui est loin d'être toujours équitable, s’était déjà emparée de cette grande aventure ; elle en avait fait une légende selon laquelle Bonaparte et l’armée d’Italie avaient été. déportes^ en Égypte par un gouvernement jaloux de leur

Cette expression se trouve textuellement dans 1a plupart des adresses qui furent envoyées aux Cinq-Cents, à la suite du 30 prairial. — Voir entre autres ie Moniteur du 8 juillet 1799,

gloire. Le mot exil de Bonaparte était une formule consacrée dans la plupart des motions populaires. On exaltait son désintéressement et son patriotisme. On le plaignait hautement de n’avoir échai^pé au sort de Hoche que pour se voir condamné à une ûn jilus funeste encore.

De là l’effet immense que produisit la victoire d’ Aboukir, fait d’armes dont rimportance réelle était loin d’égaler le prestige. Les jours suivants, le Moniteur publia les rajiports de Bonaparte sur des faits plus anciens : la campagne de Syrie, la bataille du mont Thahor, la px'étendue destruction de Saint Jean d’Acre, avec toutes les dissimulations et les brillants artifices de mise en scène qui accompagnaient ces récits. Le Directoire qui, dans le cours de la saison précédente, avait eu à annoncer plus de défaites que de victoires, donna à dessein un grand éclat à cette publication. Le 3Ioniteur en était encore aux relations plus circonstanciées de Berthier, le chef d’état-major, sur les memes événements, lorsque, le 15 octobre, il annonça une nouvelle auprès de laquelle tout le reste pâlissait: Bonaparte était débarqué à Fréjus; il y avait été accueilli avec transport par les habitants de cette ville, qui l’avaient dispensé de l’observation des lois sanitaires, et il se dirigeait vers Paris, salué par l’enthousiasme des populations.

Le général était en effet de retour en France après ane longue et ]3énible traversée, pendant laquelle U avait échappé aux croisières anglaises avec ce bonheur surprenant, merveilleux, qui ne lui faisait jamais défaut dans les circonstances qui dépendent du seul hasard. Il avait été forcé de relâcher pendant quel-

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ques jours en Corse, et là s’était promiitement remis au courant de l’état des affaires et de la situation respective des partis. Ses intentions étaient déjà arrêtées le jour où il avait résolu de quitter l’Égypte. Il revenait appartenant plus que jamais à cette pensée secrète qui, depuis deux ans, le suivait côte à côte et l’avait accompagné jusqu’au fond des déserts. Il était décidé à tout faire pour s’emparer du pouvoir. Mais quels auxiliaires choisir au milieu.de ce chaos des factions? sur quels éléments s’appuyer? Quelque déchue que fût la République, parviendrait-il, à la faveur de tant de déchirements, à trouver un parti capable de renier les généreuses visées de la Révolution pour s’attacher à la fortune d’un soldat? ou bien lui faudrait-il s’absorber lui-même dans un de ces groupes d’opinions, en servir les intérêts, en épouser les vues, en subir les conditions?

Dans l’état de fractionnement extrême où se trouvaient les partis, son isolement était une force plutôt qu’un désavantage, car il lui donnait vis-à-vis d’eux une apparence de désintéressement et d’impartialité sujiérieure qui lui promettait des adhésions dans tous les camps. Il était, en effet, très-désintéressé dans les querelles de parti, en ce sens qu’il ne pensait qu’à lui-même. Indépendamment des alliés de toute origine et de toute couleur que lui assurait cette situation, il aurait pour lui tous ceux qui, comme lui, ne poursuivaient qu’un but personnel , et les militaires, dont la grande majorité lui était acquise à l’avance, parce que son élévation était un gage assuré de leur propre influence dans l’État. Pendant son absence , ses frères, Joseph et Lucien, soit qu’ils eussent obéi à

ses instructions, soit qu’ils n’eussent fait que suivre les suggestions de leur intérêt qui était d’accord avec le sien, avaient tenu la conduite la plus propre à lui préparer les voies, Joseph, en ménageant toutes les puissances avec un soin diplomatique, en se rendant agréable aux esprits les plus opposés x^ar roi:)timisme toujours souriant de son apparente bonhomie ; Lucien, en se jetant avec ardeur dans la mêlée et en travaillant de toutes ses forces à accroître les divisions et la désorganisation générale. II avait été élu député aux Cinq-Cents, et il y avait acquis, grâce à son éloquence fougueuse et imagée, à sa remuante activité, au grand nom de son frère, une influence avec laquelle il fallait comx3ter. Joséx^liirie elle-même s’était créé des amitiés qui ne furent x^as sans utilité x^our l’ambition du général. Par un calcul tout féminin et x^our répondre victorieusoment aux accusations de ses ennemis, elle s’était intimement liée avec l’honnête Oobier, qui jouissait d’une réx^utation de vertu proverbiale. Cette x^récaution n’était x^as inutile vis-àvis d’un époux irrité, que l’écho des médisances x>ubliques avait poursuivi jusqu’en Égypte, et dont l’orgueil et la jalousie avaient cruellement souffert. Joséphine avait ainsi conquis à Bonaparte la confiante bienveillance de Gohier, qui venait d’être nommé X^résident du Directoire.

C'est à ce directeur que le général fit sa première visite en arrlvoit à Paris. Malgré l’éclat inouï de sa

marche triomyîis-Je à travers la France, il n’était pas sans une certaine inquiétude au sujet de l’accueil qui lui serait fait pour avoir abandonné son armée sans autorisation ; car le succès final de ses projets déiieii-

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dait jusqu’à un certain point de la façon dont la partie allait être engagée. « Président, dit-11 à Gohier, les nouvelles qui nous sont parvenues en Égypte étaient tellement alarmantes, que je n’ai pas .balancé à quitter mon armée pour venir partager vos périls. — Ils étaient grands, général, répondit Gohier, mais nous en sommes glorieusement sortis. Vous arrivez à propos pour célébrer avec nous les triomphes de vos compagnons d’armes. » Le lendemain (17 octobre), le Directoire le reçut en audience solennelle. Le général renouvela ses protestations. Il ajouta, en mettant la main sur la garde de son épée, « qu’il ne la tirerait jamais q\XQ'pour la défense de la République et de son gouvernement » On lui répondit par des souhaits de bienvenue qui ne dissimulaient qu’imparfaitement les sentiments de défiance et d’inquiétude que son retour inattendu avait fait naître dans Tûme des directeurs.

Loin de partager ces craintes, le public de Paris s’était associé aux impressions de la France entière avec un entraînement qui tenait de l’ivresse, et que ceux qui en ont été les témoins n’ont jamais pu oublier. Lors de son passage à Lyon, le général avait été accueilli par une pièce de circonstance intitulée le Retour du héros. C’était le mot du moment. Bonaparte était le sujet de tous les entretiens, l’objet de toutes les espérances. Les journaux ne parlaient plus que de lui et répétaient ses moindres paroles. 11 n’y avait plus qu’un homme dans la République, et c’était lui. Son absence avait seule causé tous nos malheurs,

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