‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 39 sur 48 · HISTOIRE DE NAP0LÊ03S · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE NAP0LÊ03S

son retour y mettait an terme. Lui revenu, tous nos maux allaient finir; l’ordre était rétabli à l’intérieur, la victoire enrôlée de nouveau sous nos drapeaux. Ce peuple d’artistes et de soldats, qui joignait à une vive imagination l’ambition effrénée des jeunes démocraties, humilié, dégoûté de la mesquinerie des intrigues et de la médiocrité des hommes qui occupaient la scène depuis deux ans, voulait à tout prix un héros : il s’empara de celui qui se présentait à lui, lui prêta libéralement tous les mérites et toutes les vertus, sans se souvenir un seul instant de la part si considérable que cet homme avait eue dans les fautes que l’on reprochait le plus au Directoire. Et pourtant, si l’on voulait rendre à chacun sa part de responsabilité, qui avait entraîné le Directoire dans le système des conquêtes? qui l’avait poussé, au 18 fructidor, dans la voie funeste des coups d’État? qui avait inauguré les usurpations du pouvoir militaire sur les pouvoirs civils? qui avait pris l’initiative de la création de ces réx)ubliques éphémères, première cause de nos revers? qui avait décidé l’éloignement si inopportun de la plus belle de nos armées?

Mais l’expérience sert de peu à un peuple inconsidéré dans ses engouements comme dans ses rigueurs. Au fond, ce qu’il ne pouvait pardonner aux hommes du Directoire, ce n’était pas d’avoir adoi^té une politique tantôt imprudente, tantôt inique, c’était de u’avoir pas su la faire triompher. Ce qu’il aimait dans Bonaparte, c’était moins le génie que la fortune, c’était l’audace heureuse et une épée jusque-là réputée invincilffe. Et le mouvement qui i)oussait la France vers lui entraînait les hommes d’intelligence

aussi bien que la foule. Il eut, dès son arrive'e, une sorte de cour composée de tout ce qui marquait dans les différents partis. Très-réservé vis-à-vis du public dont il fuyait les regards pour irriter la curiosité, évitant avec un soin extrême de se montrer à la foule avide de contempler ses traits, n’allant au théâtre que dans une loge grillée, partout invisible et par là même partout présent pour les yeux qui s’obstinaient à le chercher, portant l’habit de l’Institut de préférence à son uniforme, comme pour rendre hommage à la prééminence de l’ordre civil et démentir ainsi les projets qu’on lui prêtait, Bonaparte at)pelait à lui les hommes connus ; il les accueillait avec une affabilité étudiée et les faisait parler; il les pressait de proposer leurs plans, en se montrant tout disi^osé à les adopter; il essayait sur eux tantôt ses idées réelles, tantôt celles qu’il voulait qu’on lui attribuât. Son petit hôtel de la rue de la Victoire était encombré de ces visiteurs de tout ordre , attirés vers lui par une pensée analogue à celle qui les lui faisait rechercher, le désir de pénétrer ses intentions et ses desseins. On voyait là les amis de Sieyès à côté de ceux de Gohier et de Bernadette, les hommes du Manège à côté des adhérents de Barras, et avec eux des savants, des lettrés, des artistes et les généraux .les plus distingués de l’armée.

Le prévoyant Talleyrand était allé des premiers se joindre à ce cortège du général, et celui-ci, trop habile pour se souvenir de sa petite trahison au sujet de l’ambassade projetée à Constantinople, lui avait fait l'accueil le plus amical. Régnault de Saint-Jean d’Angély, que Bonax^arte avait employé et a]3précié en

Italie et à Malte; Rœderer, politique plein de finesse et de dextérité, dont l’expérience s’était changée en scepticisme, et qui, selon une expression du temps, avait serpenté à travers tous les partis; Réal, homme d’esprit et de i)laisir, à qui ses talents d’orateur, d’écrivain, et surtout sa place de commissaire du Directoire auprès de l’administration de la Seine, donnaient une importance peu bruyante, mais utile à ménager; Cabanis, l’ancien ami de Mirabeau, qui devait se repentir un jour d’une coopération dont il ne prévoyait pas toutes les suites; Volney, savant illustre qui essaya vainement plus tard de se dérober aux honneurs forcés du Sénat impérial; enfin l’amiral Bruix, ex-ministre de la marine, esprit des plus déliés, étaient avec Talleyrand les conseillers les plus intimes de Bonaparte, et ceux qui étaient le plus avant dans sa confiance, ce qui n’est pas beaucoup dire; car un tel homme pouvait avoir des familiers, mais non de réels confidents.

Les directeurs, Gohier, Roger-Ducos, et surtout Moulins, qui dirigeait le département de la guerre, étaient ses visiteurs assidus et le consultaient sans cesse, ainsi que Cambacérès, le ministre de la jlistice, qui avait pour lui ce faible que les légistes ont de tout temps ressenti pour la puissance, et Dubois de Grancé, le successeur de Bernadette. Quant à Fouché, le ministre favori de Barras, flairant une conspiration avec son subtil odorat d’homme de police, inquiet de voir se former une intrigue où il n’était pas, mais incapable de se prononcer contre un complot qui semblait appelé à un grand et prochain succès, il accablait le général de ses protestations de dévouement, sauf à le

LE DIX-HUIT BRUMAIRE. 437

trahir plus tard, si l’événement venait à tourner mal. Les hommes de guerre les plus renommés de la République étaient accourus auprès de Bonaparte, sans distinction d’opinion, leb uns parce qu’ils le considéraient comme le représentant le plus élevé de leurs intérêts et de leur gloire, les autres parce qu’il leur importait de pénétrer ses plans pour régler leur propre conduite. Parmi ces derniers se trouvaient des hommes qui lui étaient presque ouvertement hostiles, comme Augereau, Jourdan, Bernadotte; parmi les premiers, les généraux qu’il avait ramenés d’Égypte, Lannes, Marmont, Berthier, Murat, auxquels se joignaient des officiers qui avaient fait leur réputation sous d’autres chefs, tels que Macdonald et Beurnonville.

Bientôt on vit aussi chez lui le plus illustre de tous, celui que l’opinion lui avait un instant donné pour rival. Moreau enfin, alors mécontent, ulcéré contre le Directoire qui ne l’avait tiré d’une longue disgrâce que pour l’exposer à des revers inévitables. Bonaparte le rencontra pour la première fois chez Gohier. Ces deux grands capitaines ne s’étaient jamais vus. Bonaparte alla au-devant de Moreau avec un empressement qui n’aurait pas été aussi vif, on a quelques raisons de le supposer, sans les malheurs qui avaient fait déchoir ce général de sa réputation première. On remarqua qu’avant de s’adresser la parole, ils se considérèrent quelques instants en silence, comme pour compléter par ce rapide examen l’idée qu’ils s’étaient faite l’un de l’autre. Bonaparte parla le premier; U lui exprima dans les termes les plus flatteurs l’impatience qu’il avait de le connaître. Moreau reçut ces

avances avec sa simplicité accoutumée, et ils s’entretinrent ensemble de l’art militaire et de ses chances diverses. Quelques jours après, Bonaparte alla le voir, lui fit présent d’un m-^nifique damas rapporté d’ Orient, et, grâce aux rancunes de Moreau, il put s’emparer de cet esprit indécis, aussi dépaysé dans la politique qu’il était éminent dans la guerre. Mais par un scrupule bien caractéristique. Moreau, tout en se mettant à la disposition de BonaiDarte, refusa d’écouter l’exposé de ses plans.

Ainsi le général Bonaparte voyait se grouper d’euxmêmes autour de lui tous les éléments dont il avait besoin pour s’éclairer et faire son choix. Cependant cette attitude d’observation ne pouvait durer longtemps sans danger pour le succès de l’entreprise; il fallait se préparer à agir. Avant de se lancer dans la tentative nécessairement hasardeuse d’une attaque de vive force contre les institutions existantes, Bonaparte chercha d’abord à s’assurer s’il ne lui serait pas possible de s’introduire dans le gouvernement par des voies légales et régulières. Il éprouvait pour Sieyès une antipathie des plus prononcées. Madame Bonaparte disait à qui voulait l’entendre què' ce directeur était « la bête noire » de son mari. Sieyès était en effet par son caractère et par sa position le seul homme qui fût en état de lui imposer des conditions et de mettre obstacle à ses projets. L’aversion du directeur pour le général n’était pas moins vive, car ces deux i>ersonnages étaient ennemis par situation. Trop pénétrants pour ne pas se deviner l’un l’autre, ils sentaient bien que le difficile n’était pas de surmonter leurs répugnances, mais de concilier .leurs ambi-

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

lions. Sieyès avait rencontré Bonaparte à un dîner où celui-ci avait affecté de ne pas le regarder une seule fois. « Voyez- vous, s’était écrié le directeur furieux , la conduite de ce petit insolent envers le membre d’une autorité qui aurait dû le faire fusiller! » Bonaparte pensa donc tout d’abord à se faire nommer directeur à sa place. En s’alliant au parti constitutionnel, il ferait casser sous un prétexte ou sous un autre l’élection de Sieyès et pourrait recueillir sa succession. Il s’ouvrit très-nettement de ce projet à Gohier et à Moulins : mais comme il n’avait pas les quarante ans requis par la Constitution pour être nommé directeur, il rencontra en eux une invincible résistance.

Au reste, ni cette proposition ni l’insistance significative avec laquelle il la soutint ne purent les mettre en garde contre les projets du général. La seule précaution que sa démarche leur suggéra fut de lui faire offrir un commandement par le Directoire, dans l’espoir chimérique qu’ils pourraientse débarrasser de cette ambition sans la satisfaire. Ce moyen terme fut adopté malgré l’opposition de Sieyès et surtout de Barras qui s’écria à*cette occasion « que le petit caporal avait assez bien fait ses affaires en Italie pour n’avoir pas envie d’y retourner; » faisant allusion aux bénéfices que le général avait prélevés sur l’exploitation des mines d’Hydria. Le propos était revenu aux oreilles de Bonaparte; et le jour où les directeurs lui firent l’offre, il dit en fixant sur Barras un regard de défi « que s’il avait fait ses affaires en Italie, ce n’avait pas été du moins aux dépens de la République. » Il repoussa le commandement qu’on

lui proposait en alléguant son besoin de repos et le délabrement de sa santé.

Après cette tentative manquée, Bonaparte s’adressa aux hommes du Manège, au parti de la dictature républicaine. Bernadette s’était plus étroitement rapproché de ce parti depuis que Sieyès l’avait renvoyé du ministère pour se défaire d’une surveillance trop clairvoyante. Il formait avec Augereau et Jourdan une sorte de triumvirat militaire autour duquel se groupaient les débris mutilés du jacobinisme. Ce parti représentait assez exactement les opinions passées du général Bonaparte ; il convenait à son tempérament despotique qu’irritaient les scruj)ules constitutionnels ; il avait une redoutable énergie, une rare discipline, des traditions de gouvernement ; il savait agir, organiser, commander ; enfin s’il était en horreur à une portion très-considérable de la nation, il était resté populaire auprès des classes inférieures qu’il avait enrichies des dépouilles de la noblesse, et auprès des soldats qu’il rassurait contre un retour de l’émigration. Mais Joseph s’efforça en vain de séduire et d’entraîner Bernadette qui était son beau-frère et son ami. Bernadette resta -inflexible, mais plutôt par rivalité d’ambition que par une réelle opposition de principes. Entre la dictature collective que rêvait Bernodotte et la dictature d’un seul que préparait Bonaparte il n’y a guère qu’une question de temps, car la première conduit x>resque nécessairement à la seconde, qui n’est pas toujours la plus funeste.

Bonai^arte essaya d’une nouvelle combinaison. Fouché, de i3lus en plus inquiet de voir son patron Barras en mauvais termes avec une puissance dont il voyait

LE DIX-HUIT BRUMAIRE. 441

chaque jour grandir Tascendant, avait résolu de ménager un raccommodement entre les deux anciens amis. Bonaparte devait beaucoup à Barras. C’était grâce à lui qu’il avait obtenu son commandement lors du 13 vendémiaire, et plus tard sa nomination de général en chef à l’armée d’Italie. Intimes dès le siège de Toulon, ils s’étaient élevés ensemble, avaient traversé les memes épreuves. Sans être précisément crédule en matière de sentiment, Fouché espérait que la solidarité établie entre eux par ces antécédents communs, le souvenir des services rendus, et peutêtre aussi le réveil d’une ancienne affection, leur permettraient d’oublier leurs griefs plus récents et de marcher d’accord. Barras consentit à faire le premier pas et engagea Bonaparte à dîner au Luxembourg. Mais l’entrevue n’amena pas le résultat désiré. On y apporta des deux parts au lieu de cordialité une extrême circonspection, l’un et l’autre se tenant sur la défensive pour mieux voir venir son antagoniste. Enfin Barras aborda le sujet auquel on pensait d’autant plus qu’on en parlait moins, mais il y toucha d’une façon oblique et détournée, avec une banalité préméditée, comme pour forcer le général à s’avancer tout en se réservant lui-même : « La République périt, dit-il, rien ne peut plus aller. Il faut faire un grand changement et nommer Hédouville président de la République. Vous, vous irez à l’armée. Quant à moi, je suis malade, dépopularisé, usé. Je ne suis plus bon qu’à la vie privée. » Hédouville était un général obscur, mais non sans mérite, qui montra plus tard les qualités d’un excellent administrateur, alors le protégé de Barras après avoir été celui de Hoche, et

dont le nom n’était mis en avant que pour amorcer l’interlocuteur. Pour toute réponse, Bonaparte, peu soucieux de se livrer à qui ne voulait pas se confier à lui, regarda fixement Barras qui demeura interdit. La conversation en resta là. Quelques instants après, le général sortait de chez son hôte et descendait dans les appartements de Sieyès, pour lui déclarer qu’il ne voulait marcher qu’avec lui.

Les amis communs de Sieyès et de Bonaparte, Talleyrand, Bœderer, Gahanis, frappés de l’avantage que ces deux hommes avaient à s’unir, de la force qu’ils y gagneraient l’un et l’autre, de la facilité qu’ils y trouveraient pour la réalisation de leurs projets, avaient souvent déploré l’éloignement et les défiances qui les séparaient. Ils regrettaient d’autant plus cette mutuelle aversion qu’ils en appréciaient mal la vraie cause. Indifférents au conflit de ces deux ambitions, ils ne songeaient qu’au succès de la commune entreprise, et pourvu que l’un des compétiteurs réussît, leur propre intérêt étant sauf, peu leur importait lequel des deux il faudrait sacrifier. Ils avaient plus d’une fois essayé de dissiper leurs préventions et de leur faire comprendre qu’ils ne pouvaient rien l’un sans l’autre. Mais l’incompatibilité était entre leurs prétentions et non entre leurs personnes. Il y avait d’ailleurs quelques jours à peine que Sieyès parlait de faire fusiller Bonaparte pour avoir enfreint les lois militaires, et que Bonaparte proposait de faire destituer Sieyès comme vendu à la Prusse; de là à une alliance intime la transition n’était pas facile. Quels que fussent le tact et l’habileté des conciliateurs, ils auraient sans doute échoué dans cette tâche, vu l’ambition et l’or*

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

gueil intraitable de ces deux hommes, si la nécessité n’avait parlé encore plus haut que les conseils. Il devenait urgent d’agir si l’on ne voulait pas être prévenu. Joseph et Cabanis finirent par obtenir à force d’instances le consentement de Sieyès à un rapprochement avec le général. Mais Sieyès ne se rendit qu’à contre-cœur, avec le pressentiment que Bona parte n’acceptait en lui qu’un coopérateur de circonstance dont il se hâterait de se défaire après la victoire : « Je sais le sort qui m’attend, leur dit-il; après le succès il écartera ses collègues et les rejettera en arrière comme je le fais en ce moment. » Et joignant l’action à la parole, il passa brusquement entre ses deux interlocuteurs en les repoussant derrière lui Prévision jparfaitement juste, car ce consentement entraînait en effet la fin politique de Sieyès. Une fois le coup d’État accompli, il était évident que la iiart du lion reviendrait à la popularité la plus éclatante ; et celle du général éclipsait tellement celle du directeur, que selon toute probabilité il serait impossible de lui imposer un partage d’autorité d’ailleurs incompalible avec un caractère tel que le sien. Bonaparte avait donc tout intérêt à surmonter ses répugnances pour s’unir à un rival qui se trouverait tôt ou tard à sa merci. Aux avantages de toute nature que lui offrait cette alliance se joignait une particularité qui ne devait pas être d’un moindre prix à ses yeux, c’est qu’il trouvait là une conspiration toute prête, depuis longtemps organisée, disposant d’un personnel considérable et discipliné, de moyens d’action puissants,

i. Mémoires du roi Joseph.

ayant un mot d’ordre connu du public, à laquelle enfin il ne manquait qu’un homme d’action pour lui imprimer le mouvement. Il devait d’autant mieux apprécier l’utilité d’une machine si bien montée, que, loin d’avoir repoussé comme il l’a assuré plus tard les avances de tous les partis, il avait échoué successivement auprès de chacun d’eux et se voyait menacé d’un isolement qui l’eût condamné à l’impuissance. Pour tous ces motifs, le général n’hésita plus à faire le premier jDas vers Sieyès, et celui-ci, en accueillant ses ouvertures malgré les usurpations qu’il jDrévoyait, mérita le néant et le mépris où il devait tomber après sa triste victoire. Les choses étaient tellement compromises et avancées à la fois par tous les pourparlers auxquels elles avaient donné lieu, que le soir même où Bonaparte vint s’olTrir à Sieyès (30 octobre 1799), il fut convenu qu’à huit ou dix jours de là on frapperait le coup décisif.

Le lendemain. Barras, gourmandé par ses amis Réal et Fouché que Bonaparte avait mis au courant de son entretien avec ce directeur, et s’apercevant qu’il avait été maladroit pour avoir voulu être trop habile, accourut chez le général pour tâcher de l’apaiser et de renouer avec lui. Mais il était trop tard. Bonaparte ne répondit à ses protestations que par des propos aussi peu sérieux que ceux qui lui avaient été tenus la veille, et s’enferma dans une réserve impénétrable.

Déjà il s’occupait des préparatifs et des moyens d’exécution. Par les deux directeurs qui étaient ses complices, il avait le concours d’une paitie du gouvernement, et il était tout au moins assuré de son inertie; par Sieyès, il avait en outre la majorité dans le conseil

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

des Anciens ; par son frère Lucien que son retour triomphant avait fait élever à la présidence des Cinq-Cents, il avait des intelligences peu nombreuses mais toutes dévouées au sein de ce conseil; par Réal admis dans le complot malgré son intimité avec Barras, il avait les municii^alités et l’administration du département de Paris; par Fouché qui savait le secret sans qu’on le lui eût livré expressément, et qui agissait sous main avec le zèle d’un volontaire de la trahison, mais en se gardant bien de s’engager irrévocablement avant la victoire, il avait la connivence de la police, décidée à ne^rien voir et à ne rien entendre de ses menées. Enfin par les fournisseurs, qui étaient l’aristocratie financière du temps, il eut, dit-on, une somme de deux millions pour subvenir aux premières nécessités. Il s’occupa lui-même de la force militaire et n’eut pas de peine à gagner les officiers et les généraux. Il y avait dans la garnison de Paris deux régiments de dragons qui avaient fait partie de l’armée d’Italie et dont les soldats étaient pour la plupart xDassionnément attachés à sa personne. Un troisième régiment était d’avance acquis à Murat, qui était sorti de ses rangs. On pouvait comi3ter également sur les quarante adjudants de la garde nationale qui avaient été nommés l^ar Bonaparte lui-même après le 1 3 vendémiaire ainsi que la plux^art des officiers de la garde des Conseils et du Directoire. C’étaient là des éléments d’une grande force et tout préparés.

Quant aux généraux, ils étaient déjà pour la plupart dans la conspiration. Moreau n’y était pas entré formellement, mais il n’en était pas moins engagé, et engagé sans savoir où on le mènerait, ce qui était la i)lus triste

4iÔ HISTOIRE DE NAPOLÉON.

façon d'y prendre part. Lorsque Bonaparte voulut lui expliquer ses plans, Moreau, comme s’il craignait d’en trop apprendre, l’interrompit en lui disant « qu’il n’avait pas besoin d’être mis dans le secret, mais qu’il était comme lui fatigué du joug des avocats et qu’il se mettait lui et ses aides de camp à sa disposition. » xMacdonald et Sérurier avaient pris le môme engagement. Les généraux que Bonaparte avait ramenés avec lui d’Égypte n’avaient pas besoin d’être enrôlés. Restait Lefebvre, militaire excellent mais tête faible, deux choses qui ne sont nullement incompatibles. Lefebvre commandait la division de Paris, il jurait à tout propos de mourir pour la République et d’exterminer ses ennemis, et Moulins et Gohier comptaient aveuglément sur lui. Bonaparte qui connaissait mieux ees sortes d’hommes ne jugea pas nécessaire de s’ouvrir à Lefebvre ; mais il se réserva de le prendre à l’improviste, et de l’entraîner au dernier moment, sans lui laisser le temps delà réflexion. Une propagande moins explicite, et assez couverte pour pouvoir être au besoin désavouée, fut entreprise auprès des officiers d’un rang moins élevé. Murat eut pour mission d’embaucher les officiers de cavalerie, Lan nés entreprit la même propagande auprès des officiers d’infanterie; Marmont se chargea de ceux de l’artillerie, arme dans laquelle il avait commandé avec honneur, et Berthier des officiers supérieurs^.

En même temps le général Bonaparte n’épargnait rien pour endormir les deux seuls directeurs qui pussent devenir un embarras pour lui. Il eut même

Page 1