Mémoires de Gohier
orner son triomphe plutôt que pour le partager. Le repas fut mortellement triste et silencieux. Une sorte d’invincible torpeur semblait planer sur les convives et arrêter tout épanchement. Là se trouvaient réunis, échangeant quelques propos d’une banalité glacée, la plupart des auteurs du complot avec ceux qui devaient en être les victimes, les uns et les autres inquiets, défiants, préoccupés d’un événement dont les suites pouvaient être terribles. Par une précaution à la fois injurieuse et pusillanime qui, pour des regards observateurs, eût à elle seule décelé les secrètes pensées qui l’occupaient, le général Bonaparte s’était fait apporter par son aide de camp Duroc un petit pain et une demi-bouteille de vin^. C’est sous l’empire d’une préoccupation semblable qu’en partant de Lyon pour Paris, il avait pris la route du Bourbonnais, sachant qu’il était attendu par celle de Bourgogne. Tout est piège et complot pour celui qui conspire. Il parla i)eu et toucha à peine aux mets qui lui furent présentés. Au bout d’une demi-heure il se leva, fit lentement le tour des tables avec Berthier, en échangeant quelques mots avec les convives qu’il connaissait, puis il s’échappa par une porte latérale.
Il courut de là chez Sieyès pour convenir avec lui des derniers apprêts. On devait d’abord transporter les Conseils hors de Paris afin de leur ôter tout moyen d’action sur la multitude et dans l’espoir de les intimider i>lus facilement. Les auteurs de la Constitution de l’an III, en prévision d’un grand péril public et en souvenir des attentats de la populace contre les as-