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Moniteur' du 19 brumaire

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

tième siècle, rien dans le dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel. Nous voulons une république fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale... nous l’aurons, je le jure ; je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d’armes. »

Bonaparte avait juré, mais il n’avait pas prêté le serment légal, le serment de fidélité à la Constitution de l’an III. Garat demanda la parole pour en faire l’observation, mais le président la lui refusa sous prétexte que depuis le décret de translation il ne pouvait plus y avoir de discussion qu’à Saint-Cloud. Cette réponse fut aussi celle que, vers le même moment, c’est-à-dire vers onze heures du matin , le président des Cinq-Cents opposait aux interpellations des membres de cette assemblée qui voulaient qu’on s’expliquât au sujet du décret de translation. C’est ainsi qu’on se servait de la Constitution pour la détruire. Lucien ajourna la séance au lendemain à midi, dans la commune de Saint-Cloud, et les Cinq-Cents se séparèrent en proie à une vive agitation et aux cris répétés de : Vive la Constitution de l’an III !

Un cri bien différent leur répondait du jardin des Tuileries et de la iDlace Louis XV. Bonaparte était remonté à cheval pour i>asser les troupes en revue, et les soldats accueillaient partout aux cris de : Vive Bonaparte! celui qui était déjà tout pour eux. De là il i‘entra aux Tuileries et se rendit à la commission des inspecteurs qui était devenue le centre du mouvement, le point de ralliement vers lequel tous accouraient, soit pour prendre le mot d’ordre, soit pour se tenir au courant de ce qui se faisait. Celte sorte de

délégation permanente du pouvoir législatif donnait à la force militaire un complément d’autorité faute duquel elle n’eût peut-être pas agi avec la môme décision. Dans la salle de la commission se trouvaient réunis tous les chefs de la conspiration, et l’on y voyait entrer et sortir à chaque instant ceux qui jouaient un rôle actif dans les événements, i^ôle-mêle avec ceux qui se contentaient encore de les observer. Là était venu Fouché, qui en présence du succès incontesté de la matinée n’hésitait plus à se prononcer. Il commençait à faire du zèle. A tout hasard il avait de lui-même ordonné qu’on fermât les barrières. Bonaparte jugea la précaution inutile et les fit rouvrir. La facilité avec laquelle les choses avaient suivi la marche tracée à l’avance, lui avait donné une assurance extraordinaire et il ne voulait à aucun j>rix avoir l’air de douter de Tissue de son entreprise. Augereau secrètement hostile, mais alarmé de voir qu’on s’était passé de lui, accourut aussi : « Eh bien! lui ditil, tu ne comptes donc plus sur ton petit Augereau ? » Bonaparte lui recommanda de se tenir tranquille ainsi que .Jourdan.

Les généraux qui accompagnaient Bonaparte avaient reçu chacun leur poste et leur consigne. Lannes avait le commandement des Tuileries, Harmont celui de l’École militaire ; Sérurier fut envoyé au Point-du-Jour, Macdonald à Versailles, et Murat alla occuper Saint- Cloud. Bestait un poste, le plus compromettant et le plus périlleux de tous; c’était le Luxembourg où était encore le siège du Directoire. Ici il ne s’agissait plus d’occuper une position militaire, mais d’entrer en révolte ouverte contre le gouvernement légal, de s’em-

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parer par surprise des hommes qui en faisaient partie et de se faire leur geôlier ; mission plus digne d’un homme de police que d’un général, dangereuse si elle échouait, déshonorante si elle était menée à bonne fin. Bonaparte la confia à Moreau qui tomba dans le piège et l’accepta sans objection, soit qu’il n’en comprît j)as toute la portée, soit qu’il se crût trop engagé pour reculer. Ce coup de maître délivra définitivement Bonaparte de la seule rivalité qui eût encore pu lui porter ombrage. Comme tous les faibles, une fois le mal consommé. Moreau se reiDentit, il chercha à se disculper; mais il resta toujours courbé sous le poids de ce souvenir de Brumaire. A dater de ce moment, il fut annulé.

Pendant que ces graves événements s’accomplissaient dans Paris, où étaient la pensée et la main de ce Directoire qu’on s’apprêtait à faire prisonnier dans son propre palais? C’est ce que tout le monde se demandait. Barras était au bain; Sieyès et Roger Du cos étaient avec les conjurés; Gohier et Moulins commençaient à ouvrir les yeux et se consultaient sur ce qu'ils auraient pu, ou dû, ou voulu faire. La veille, vers minuit, Gohier avait reçu une invitation à déjeuner de madame Bonaparte, pour une heure tellement matinale, qu’il n’avait pu s’empêcher d’en concevoir quelques soupçons, bientôt confirmés par un avis de sa femme, qui se rendit seule chez le général. Il ne tarda pas à connaître le décret rendu pai les Anciens, courut chez Barras qu’il trouva dans son bain, et qui lui dit de compter sur lui; de là il alla l’attendre avec Moulins, dans la salle des séances du Directoire où il lui donna rendez-vous. II était à

peine sorti que Talleyrand et Bruix entraient à leur tour chez Barras pour lui arracher sa démission en échange d’une sauvegarde pour sa personne et ses Biens. Talleyrand avait dans sa poche la lettre de démission toute rédigée à l’avance, ce qui était de nature à impressionner le directeur en lui prouvant comhien on était décidé à l’obtenir de lui. Il la signa, abandonna cyniquement ses collègues et couronna par une lâcheté une longue carrière de trahisons.

Cette lettre était encore l’œuvre de Rœderer à qui Bonaj)arte en avait confié la rédaction Elle n’avait de remarquable que le passage où Barras déclarait que tous les périls de la liberté étant surmontés grâce « au retour du guerrier illustre auquel U avait eu le bonheur cV ouvrir le chemin de la gloire, » il rentrait avec joie dans les rangs des simples citoyens. C’est la seule fois en effet que Bonaparte ait mentionné les services que lui avait rendus Barras, mais il ne les rappelait que pour achever sa ruine, et exploiter une dernière fois sa recommandation. Il ne songeait pas qu’en évoquant le souvenir du bienfait, il éternisait celui de son ingratitude.

Grâce â cette démission qu’avait déjà précédée celle de Sieyès et de Ducos, le Directoire était désorganisé, car la minorité ne pouvait pas même entrer en délibération. Gohier et Moulins continuaient à attendre innocemment leur collègue. Bientôt une copie de sa lettre de démission vint leur expliquer son absence prolongée. Ils se décidèrent alors à se rendre dans la salle de la commission des inspecteurs, pour

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RcGdorer, Notice de ma vie pour mes enfants.

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savoir enfin à quoi s’en tenir et ramener s’il se pouvait Sieyès ou Ducos. Bottot, le secrétaire de Barras, y était veilu peu de temps auparavant pour observer ce qui se passait et Bonaparte l’avait accueilli par cette sortie célèbre, dans laquelle il prenait à partie le Directoire tout entier : « Qu’avez-vous fait de cette France que j’avais laissée si brillante? j’avais laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ; j’avais laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers; j’avais laissé les millions de l’Italie, j’ai retrouvé des lois spoliatrices et la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu du sol français? ils sont morts et c’étaient mes compagnons d’armes. Un tel état de choses ne peut durer; avant trois ans il nous mènerait au desjjotisme ! n Le pauvre Bottot, étourdi et stupéfait de cette véhémente apostrophe, s’esquiva aui^lus vite en se demandant sans doute ce qu’il avait fait pour mériter un tel excès d’honneur; mais ce n’estpas à lui que ce discours s’adressait, et pendant que le général i>rononçait ce beau morceau de rhétorique, Bottot eût ]3U voir le poète Arnault l’écrire en quelque sorte sous sa dictée, pour l’envoyer aux journaux de Paris, car tout était calcul chez cet homme, même la colère. Son accueil fut tout durèrent pour Gohier et Moulins qu’il espérait encore séduire et ramener. « Je vois avec plaisir, leur dit-il, que vous vous rendez à nos vœux, et à ceux de vos collègues. C’est parce que vous êtes attachés à votre pays que vous allez vous réunir à nous pour sauver la République. » Et comme Gohier revendiquait cet honneur pour le Directoire : « Avec quels moyens? lui demanda Bonaparte, avec ceux que vous donne votre constitution?... Voyez donc comme

elle croule de toutes parts. Cette constitution-là ne peut plus aller! — Qui vous a dit cela? répliqua Gohier, des perfides qui n’ont ni la volonté ni le courage de marcher avec elle. » Alors cet honnête homme lui rappela, avec une simplicité touchante, le danger de porter atteinte à la légalité, les serments du Corps législatif tant de fois renouvelés à la face du monde, les armes de la République partout victorieuses après un instant de défaillance; tableau sans contredit plus vrai que celui que venait de tracer le général avec un si complet oubli de la part qu’il avait eue lui-même dans nos revers, mais qui avait le tort de venir dans un moment où. il s’agissait de vaincre et non d’avoir raison. Il y avait une ingénuité puérile à entreprendre de persuader un tel adversaire, lorsque les choses étaient si avancées. Voyant qu’il ne pouvait gagner Gohier par la douceur, Bonaparte essaya d’intimider Moulins en le menaçant de faire fusiller son ami Santerre s’il tentait de faire un mouvement, puis il finit par leur demander leur démission. L’un et l’autre la lui refusèrent avec une invincible obstination, malgré les menaces indirectes qu’on emj)loya pour les faire plier; ils retournèrent au Luxembourg, où ils furent consignés par Moreau, et grâce à leur ferme attitude dans cette journée néfaste, le gouvernement républicain ne succomba pas sans honneur.

La journée s’était terminée sans que la conspiration eût rencontré la moindre difficulté. Tous les pouvoirs publics s’étaient comme évanouis aussitôt qu’on avait porté la main sur eux; il ne restait plus qu’un homme qui semblait déjà le maître de tout. Bonaparte doutait si peu du succès de la journée du lendemain

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qu*îl repoussa avec dédain une proposition de Sieyès ayant pour objet de faire arrêter pendant la nuit les membres les plus indépendants des deux conseils. Certain de la victoire, il ne voulait pas que quelqu’un autour de lui pût concevoir une inquiétude. Cependant il permit à Fouché de suspendre les douze municipalités de Paris, et de déléguer toute leur autorité à leurs commissaires dont Réal s’était assuré à l’avance. Le ministre de la police, qui connaissait bien cette population fatiguée d’agitations, où commençaient à dominer l’égoïsme et la peur, fit en même temps afficher un avis dans lequel il dénonçait à ses concitoyens de vagues complots et les invitait à se tenir en rejios : « Que les faibles se rassurent, ajoutait-il, ils sont avec les forts! » La nuit fut d’une tranquillité parfaite. Il y eut sur divers points des conciliabules des partisans du Manège et des députés les plus courageux des Cinq-Cents ; mais pris au dépourvu, en nombre insuffisant, sans concert et sans communication entre eux, leurs efforts n’aboutirent qu’à des résolutions contradictoires et sans portée pratique. On s’est souvent étonné de ce que ni dans les jours qui précédèrent le 18 brumaire, ni dans ceux qui le suivirent, il n’ait été rien organisé pour une sérieuse résistance. C’est qu’on ne pouvait plus rien attendre sous ce rapport d’une nation décapitée. Tous les hommes qui avaient marqué en France depuis dix ans par le caractère, le génie ou la vertu, avaient été moissonnés, d’abord par les échafauds et les proscriptions, ensuite par la guerre. De ceux qui avaient survécu aucun n’avait assez de force et d’autorité pour s’opposer à Bonaparte, Ce fut là la principale, mais non la dernière,

expiation du délire terroriste. Une de ces réunions Tit toutefois éclore un projet dont les suites eussent pu influer sur les événements. Une douzaine de députés parmi lesquels se trouvait Bernadotte, s’étant donné rendez-vous chez Salicetti, y décidèrent qu’ils devanceraient le lendemain à Saint-Cloud, avec les collègues dont ils étaient sûrs , l’heure fixée pour la convocation, et décerneraient à Bernadotte le commandement de la garde du conseil des Cinq-Cents. Mais Salicetti alla, dès le soir même, les dénoncer à Bonaparte et Fouché prit des mesures qui les empêchèrent de pénétrer jusqu’à Saint-Cloud.

Bonaparte passa une partie de la nuit à combiner le plan de ses opérations du lendemain avec la com- ' mission des inspecteurs et les principaux membres des Anciens. Plusieurs des députés commençaient à s’inquiéter pour la conspiration du grand jour des débats législatifs, à contester la nécessité d’une dictature; ils exprimaient le vœu que Bonaparte se contentât d’une place au sein du Directoire renouvelé. Mais le général accueillit fort mal leur proposition : « Il n’y avait plus de Directoire 1 Ce n’était pas une révolution de sérail que la France attendait d’eux, mais un changement dans la Constitution. Une sorte de dictature momentanée, ou, si ce mot effrayait, une concentration du pouvoir exécutif, tel était le seul expédient efficace et raisonnable. » Les dissidents se résignèrent; on décida qu’on proi3oserait aux Conseils l’institution d’un consulat, et l’ajournement de la session législative au ventôse, sans prévoir le cas où l’opportunité de ces mesures paraîtrait douteuse ou inadmissible à ceux qui étaient aj)pelés à les voter.

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Le lendemain, un peu avant deux heures, les Conseils entrèrent en séance à Saint-Cloud. Depuis le matin la ville était encombrée de soldats et de curieux. Rien n’étant prêt pour l’installation du Corps législatif, il s’en était suivi un retard fâcheux pour les conjurés, car tout leur plan étant échafaudé sur un coup de surprise, c’était lui faire perdre beaucoup de ses chances que de laisser à leurs adversaires le temps de réfléchir et de se concerter. Ils en avaient profité pour s’exciter et pour s’encourager les uns les autres. Les Anciens siégeaient dans une des salles du î)alais, les Cinq-Cents dans l’orangerie ; Bonaparte occupait un des appartements avec son état-major et avec Sieyès, qu’une voiture à six chevaux attendait à la grille en prévision d’un échec.

Aux Cinq-Cents, Gaudin, qui avait reçu le mot d’ordre, ouvrit la séance en appelant l’attention de l’assemblée sur les dangers de la République et sur l’urgence d’y porter remède par de promptes mesures de salut public. Il proposait de nommer une commission qui ferait un rapport sur les moyens les plus propres à sauver la République. On espérait ainsi abréger la discussion et en esquiver les côtés les plus scabreux; mais la proposition de Gaudin tombant au milieu d’une assemblée à bon droit défiante, et irritée des précautions, des menaces, des pièges dont elle se sentait entourée depuis deux jours, y souleva une effroyable tempête. L’immense majorité des Ginq-Gents était sincèrement réj)ublicaine et voulait le maintien des institutions existantes. Les cris : a bas la dictature , vive la Constitution ! couvrirent toutes les voix, jusqu’à ce que Grandmaison eût pro-

posé de prêter le serment de fidélité à la Constitution de l’an III, ce qui fut adopté avec enthousiasme. Mais cette formalité, devant s’accomplir par la voie de l’appel nominal, demandait plusieurs heures. Elle donna le temps aux auteurs du complot de réparer ce que ce début avait de malencontreux; nouvelle iDreuve de l’incurable incapacité des assemblées dans les circonstances où ilfaut agir avec promptitude et décision.

Ces dispositions montraient clairement combien peu on pouvait compter sur les moyens deiDersuasion. Les meneurs de la conspiration en furent un instant déconcertés : « Te voilà dans une jolie position ! » dit Augereau à Bonaparte, avec une satisfaction ironique qu’il ne se donnait plus la peine de dissimuler. Mais que pouvait Fructidor raillant et reniant Brumaire? Aux Anciens, où les esprits étaient beaucoup moins échauffés, les choses prenaient une tournure qui n’étail guère plus rassurante. Les membres qui n’avaient pas reçu de lettres de convocation pour la séance de la veille vinrent dénoncer cette irrégularité; ils insistèrent poui avoir des explications au sujet des prétendus dangers qui avaient motivé la translation des Conseils à Saint- Cloud; mais Fargues, Cornudet et les autres amis de Sieyès réussirent, après une discussion assez vive, à faire suspendre la séance jusqu’à ce qu’on eût reçu une notification officielle de la réunion des Cinq- Cents dans la commune de Saint-Cloud. A trois heures et demie, on lut une lettre du secrétaire général du Directoire annonçant que, quatre membres du Directoire ayant donné leur démission, et le cinquième ayant été mis en surveillance par le général BonaiDarte, il n’y avait plus de Directoire; sur quoi on

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décida le renvoi de cette lettre au conseil des Cinq- Cents afin qu’il présentât une liste de candidats et la séance fut de nouveau suspendue. Cette lettre était un faux, car ni Goliier ni Moulins n’avaient donné leur démission. A quatre heures un grand mouvement se fit dans rassemblée, les députés regagnèrent leurs places avec précipitation et on annonça le général Bonaparte.

Il était inquiet, troublé, irrité, et tout dans sa personne trahissait cette agitation intérieure. Il avait

compté que les choses marcheraient avec la même facilité que la veille, et depuis quelques heures tout allait au rebours de ses prévisions. C’est que son entreprise était de celles qui ne peuvent souffrir la lumière et le contrôle d’un débat contradictoire. On pouvait l’imposer d’une part et la subir de l’autre, mais la discuter, c’était l’anéantir. On s’étonne qu’un esprit aussi perspicace ait cédé à l’illusion de vouloir procéder par un semblant de formes légales et régulières à l’accomplissement d’un acte dont ni les motifs, ni le prétexte, ni le but, ne supportaient un instant d’examen. Toute la conspiration était échafaudée sur l’existence d’un grand complot jacobin ; et ce complot avait si peu de réalité que ceux mêmes qui l’affirmaient le plus résolûment et qui étaient décidés à ne rien refuser au général, se sentaient la bouche fermée aussitôt qu’il fallait en venir à articuler des faits. Il leur manquait même ce degré d’apparence dont on ne peut se passer pour étouffer la vérité, surtout en présence d’une assemblée, car les hommes réunis en corps ont une pudeur qu’ils ne ressentent pas comme individus. Tel est le sentiment qui avait

jusqite-Ià paralysé les partisans de Bonaparte, et luimême était à la fois surpris et troublé d’en subir à son tour l’influence. Habitué au commandement militaire, à être toujours cru sur parole, à toujours dire : Je veux, il était tout désorienté de se voir obligé de recourir à la persuasion.

Il entra suivi de ses aides de camp, après avoir fait mettre un régiment en bataille dans la cour et annoncé tout haut à ses officiers qu'U allait en finir. Mais une fois en présence de l’assemblée, il fut visiblement intimidé, tout en s’impatientant d’une imjDression si nouvelle pour lui, et ses paroles se ressentirent du désordre extrême où cette lutte intérieure avait jeté son esprit. De l’aveu de tous les témoins de cette scène singulière, le discours que le Moniteur plaça depuis dans sa bouche ne donne, malgré son incohérence, aucune idée de la confusion et du décousu de son langage.

Après avoir commencé en disant u que la République était placée sur un volcan, » au lieu de motiver cette allégation si souvent reproduite depuis deux jours, il passa brusquement « aux calomnies dont on l’abreuvait pour prix de ses intentions si pures, si désintéressées. On parlait d’un César, d’un Gromv^ell; on osait lui attribuer le projet d’établir un gouvernement militaire! S’il avait voulu usurper une telle autorité, il n’aurait pas eu besoin de la demander aux Anciens; il n’aurait eu qu’à céder aux vœux de ses camarades, aux vœux des soldats qui la lui offraient dès son retour d’Italie. » Avertissement destiné à faire comprendre à l’assemblée qu’au besoin il saurait se passer d’elle. Il revint alors aux dangers de la répu-

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blîque, mais sans alléguer d’autre fait que a l’horrible guerre de la Vendée, et la nouvelle que les chouans venaient de s’emparer de plusieurs places, » ce qui était inexact, et dans tous les cas j)eu jiropre à justifier les alarmes qu’il cherchait à créer. Gomme il adjurait les Anciens de sauver la liberté et l’égalité, Linglet lui dit : « Et la Constitution? »

« — La Constitution, s’écria Bonaparte, vous l’avez violée au 18 fructidor, vous l’avez violée au 22 floréal, vous l’avez violée au 30 prairial. La Constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes ; elle est méprisée par toutes ; elle ne peut être pour nous un moyen de salut, i)arce qu’elle n’obtient plus le respect de personne. » Cette critique de la politique des coups d’État était juste, bien qu’il eût participé plus que personne à la plupart de ces violations ; aussi ce fut là la seule partie de sa harangue qui fut dite avec éloquence. Mais s’il s’ensuivait qu’on dût introduire quelques réformes dans les institutions de l’an III, il ne s’ensuivait nullement qu’on dût concentrer tous les pouvoirs dans les mains du général Bonaparte, et lorsqu’il en vint à cette conclusion en assurant « qu’il les abdiquerait aussitôt que les dangers seraient passés, » tout le monde sentit l’insuffisance de iiareilles prémisses pour motiver une telle détermination. On somma de nouveau le général de s’expliquer sur ces dangers. « S’il faut s’expliquer tout à fait, dit-il alors, s’il faut nommer les hommes, je les nommerai. Je dirai que les directeurs Barras et Moulins m’ont proposé de me mettre à la tête d’un parti tendant à renverser tous les hommes qui ont des idées libérales. »

ÏIISTOIRE Db NAPOLEON.

Cette dénonciation, qui impliquait dans le même complot deux hommes notoirement séparés, n’attestait que le trouble et l’embarras de son auteur. Elle faisait évidemment fausse route, car que devenait dès lors l’épouvantail de la conspiration jacobine dont on avait fait si grand bruit jusque-là?

Gornudet, qui avait constamment soutenu ce dernier thème avec la commission des inspecteurs, se sentant découvert, insista pour que le général complétât son accusation. Le président lui-même invita Bonaparte à donner de plus grands détails. Mais, au lieu de faire les révélations qu’on lui demandait, il recommença à se j)laindre de l’insufûsance de la Constitution pour sauver la patrie, à accuser en termes vagues les factions « d’être venues sonner à sa porte pour lui offrir un pouvoir qu’il ne voulait tenir que du peuj^le français. » Oubliant enfin tous les ménagements que sa situation lui imposait encore, et emporté par une irritation qu’il ne pouvait plus dominer, il attaqua le conseil des Cinq-Cents avec une violence inconcevable : (( Il ne comi)tait pas, disait-il, sur les Cinq- Cents, où se trouvaient des hommes qui voulaient rétablir les comités révolutionnaires et les échafauds; sur les Cinq-Cents, où les chefs de ce parti venaient de prendre séance; sur les Cinq-Cents, d’où venaient de partir des émissaires chargés d’aller organiser un mouvement à Paris. »

Paroles souverainement imprudentes, maladroites, et d’un homme qui avait perdu la tête. Ainsi l’accusation se déplaçait de nouveau, et après avoir désigné d abord le vieux fantôme du jacobinisme, puis Barras et Moulins, elle s’attaquait maintenant au pouvoir

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législatif lui-même, tant il lui était difficile de prendre un corps, de préciser un fait. Les amis du général étaient au supplice, ses coopérateurs étaient consternés. Il s’adressait à une assemblée bienveillante, aux trois quarts gagnée, et n’avait dit que des choses propres à l’indisposer, et à exciter sa défiance. Il termina son discours par des menaces fort peu déguisées : « Et si quelque orateur payé par l’étranger parlait de me mettre hors la loi, qu’il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même! S’il parlait de me mettre hors la loi, j’en appellerais à vous mes braves compagnons d’armes, à vous grenadiers dont j’aperçois les bonnets, à vous braves soldats dont j’aperçois les baïonnettes ! Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la fortune , et du dieu de la guerre! »

Telle était la fâcheuse impression produite par ce langage, dont l’emphase et l’inconvenance eussent révolté un auditoire moins complaisant, que le président ne voulut i^as que le général en restât sur ces dernières paroles. Il esjiérait toujours que, retrouvant sa présence d’esprit, Bonaparte fournirait à l’assemblée le prétexte qu’elle attendait pour lui accorder tout ce qu’il demandait. Et le rappelant pour la troisième fois à la question, il lui dit : « Général, le Conseil vient de prendre une délibération, pour vous inviter à dévoiler dans toute son étendue le complot dont la République était menacée. » Bonaparte revint alors à la j>rétendue proposition de Barras et de Moulins, en ajoutant « que ces deux directeurs ne seraient pas plus coupables qu’un très-grand nombre d’autres Français, s’ils n’avaient fait qu’articuler un fait connu de la France ï. 40

entière. » Ce fut tout ce qu’on put tirer de lui. Cela dit, il se retira.

Le trait saillant de cette scène mémorable et tant de fois décrite, ne nous semble pas avoir été convenablement mis en lumière jusqu’ici, malgré tout ce qu’il a de frappant et de significatif. Ce caractère qui est flagrant, môme dans la relation du Moniteur, quelque défigurée qu’elle ait été, c’est l’impuissance radicale, absolue, ou s’est trouvé le général Bonaparte de motiver par des raisons non j)as fondées, mais quelque peu spécieuses, la révolution qu’il méditait. Mis en présence d’une assemblée de complices, jiressé, supplié j)ar elle d’articuler, sinon une preuve, du moins une accusation appuyée sur quelques apparences et propre à faire illusion, il ne sait que divaguer, balbutier, il est incapable de fournir môme un de ces exposés de motifs dont les partis avaient été jusque-là si I)rodigues. Qui démontre mieux que cette révolution manquait tout à la fois et de raison suffisante et de ce caractère de nécessité qu’on s’est plu à lui attribuer? Ses auteurs ne pouvaient rien formuler à 1 appui de leurs projets, pas môme des jDrétextes. Ils avaient bien compris qu’un besoin de réforme plus ou moins général ne suffit pas à lui seul pour légitimer une dictature, ils avaient senti que l’urgence du I)éril peut seule excuser cet abandon des garanties des citoyens, et c’est pourquoi ils avaient d’abord mis en avant l’existence d’un grand danger public; mais le moment venu, ils ne parvinrent pas môme à en créer l’apparence, et la vérité sortit seule et par sa seule force du long et laborieux elTort qu’ils firent pour tromï)er l’opinion de leur pays. Celte vérité a été vai-

nement obscurcie par des sophistes plus ingénieux dans leur apologie du despotisme que le despote luiméme. La force des choses réclamait alors une ré^ forme, nullement un pouvoir absolu; et ce n’est qu’en spéculant sur l’une qu’on est parvenu à réaliser l’autre.

Au conseil des Cinq-Cents, une fois la prestation de serment achevée, la discussion avait, par une logique inévitable, suivi la même marche que chez les Anciens, mais avec des allures plus vives et plus pressantes. Là, plus que partout ailleurs, on était impatient de savoir à quoi s’en tenir sur ce grand complot qui avait motivé la translation des Conseils à Saint- Cloud. On décida en conséquence qu’un message serait adressé aux Anciens, pour leur demander les motifs de cette convocation extraordinaire. On lut ensuite la lettre de démission de Barras, démarche qui parut dictée par la contrainte, ce qu’elle était en effet. On agitait la question de savoir s’il convenait de pourvoir sur-le-champ à son remplacement, lorsque la porte s’ouvrit et Bonaparte parut, entouré cette fois de grenadiers avec leurs armes. A cette vue un sentiment d’indignation indicible s’empare de l’assemblée qui est aussitôt debout : « Qu’est-ce que cela? s’écrie-t-on, des sabres ici!... des hommes armés! n Les députés les plus courageux s’élancent de leurs sièges, ils entourent Bonaparte, ils le repoussent, l’accablent d’invectives : « Hors d’ici ! hors la loi le dictateur! — Que faites-vous, téméraire? vous violez le sanctuaire des lois ! )> lui dit Bigonnet. Et Destrem, en s’avançant sur lui : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu? » D’autres le prennent au collet et le secouent

violemment en lui reprochant sa trahison. Venu pour intimider, le général pâlit, il tombe en défail' lance dans les bras de ses grenadiers, qui l’entraînent hors de la salle.

On a imprimé alors et depuis que des poignards avaient été levés sur lui. Cette fable a été démentie par tous les témoins dignes de foi^. On ne trouve pas un mot de cette imputation dans le compte rendu, d’ailleurs très-circonstancié, du Moniteur du 20 brumaire, qui fut cependant rédigé par les adhérents du coup d’État. On ne la mentionna que dans une sorte de j)ost-scriptum. Ce n’est que le lendemain qu’on s’avisa de faire honneur au grenadier Thomas Thomé du coup de poignard destiné au général; exjiédient imaginé par Lucien, pour rendre odieux ceux qu’on n’avait pu faire faiblir. Si on avait voulu frai^per Bonaparte, rien n’eût été plus facile dans une pareille mêlée, d’où il ne sortit qu’avec ses habits déchirés. MaiSç de même que ceux qui avaient seuls conspiré la perte de la République avaient été les premiers à dénoncer l’existence d’un complot, ceux qui seuls recoururent à l’emploi des armes furent aussi les premiers à accuser leurs adversaires d’avoir voulu s’en servir.

Lucien descendit du fauteuil présidentiel et y fut

1. U Je ii’ai point vu de poignards levés sur lui, » dit le prince Eugène lui-môme dans ses Mémoires. Parmi les amis de Bonaparte qui admettent le fait comme vrai, aucun ne dit l’avoir vu. Tous les autres témoins oculaires ou historiens du temps, depuis Thibeaudeau jusqu’à Dupont de l’Eure, l’ont nié énergiquement ; et, lorsqu’on voulut l’imputer à Arena, il ne se trouva personne pour prouver l’accusation.

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remplacé par Chazal. Une foule de propositions s’élevaient de tous les points de rassemblée sans qu’on parvînt à les mettre aux voix, lorsqu’un membre s’écria : « Il faut avant tout déclarer que Bonaparte n’est point le commandant de votre garde. » Un autre ajouta : « Six mille hommes sont autour de vous, déclarez qu’ils font partie de la garde du Corps législatif! » Lucien, comprenant la portée de ces mesures, prit alors la parole pour défendre son frère, il rappela ses services, supplia l’assemblée de ne pas précipiter son jugement. Mais la tempête un instant apaisée redevint plus violente que jamais, et les cris de hors la loi! retentirent de nouveau. Si cette proposition avait été adoptée sur-le-champ, nul ne peut dire quelles en eussent été les suites. Lucien le sentit, et refusa obstinément de la mettre aux voix. Il protesta avec véhémence , fit étalage de son désespoir fraternel , puis se démit de ses fonctions, et déposa sur la tribune ses insignes de président au milieu d’une agitation inexi^rimable , pendant laquelle on ne pouvait plus saisir qu’un mot, qu’un cri, le cri terrible de hors la loi ! qui avait perdu Robespierre luimême, et qui avait conservé une grande partie de son ancien prestige. On l’entendit du dehors dans le grout)e où se tenait Bonaparte, et tout le monde pâlit. (( Puisqu’ils vous mettent hors la loi, dit alors Sieyès, qui seul avait conservé un sang-froid imperturbable dans les critiques péripéties de cette journée, ce sont eux qui y sont ‘ ! »

Le général, comprenant tout l’avantage que lui

Rœderer, Notice de ma vie. — La Valette, Mémoires.

procurerait la présence du président au milieu des troupes, envoie un peloton de grenadiers pour dégager son frère qu’on lui amène au bout de quelques instants. Bonaparte était résolu à faire évacuer la salle par la force armée, mais les soldats qu’il s’agissait d’y employer étaient ceux-là mêmes qui avaient servi de garde au Corps législatif; ils semblaient hésitants et on craignait de leur part un reste de scrupule qui eût tout perdu. Lucien, qui leur était connu comme le président de l’assemblée, fut à ce moment le vrai maître du mouvement, et le sauveur de la conspiration. Il monta à cheval, harangua les soldats, leur dépeignit le conseil des Ginq-Gents comme « opprimé par des représentants à stylet, par des brigands que soldait l’Angleterre; » il ne s’agissait que de délivrer rassemblée de cette minorité d’assassins. Puis prenant une épée, et la tournant contre son frère : cc Quant à moi, dit-il, je jure de percer le sein de ï:ion propre frère, si jamais il porte atteinte à la liberté des Français! »

Ge mouvement oratoire excite au plus haut point les soldats, qui lui répondent par le cri de vive Bonaparte! Profitant avec à-propos de leur émotion, Murat les entraîne au pas de charge et aux roulements du tambour. Lorsqu’ils arrivent à la porte de la salle où siégeait l’assemblée, ils s’arrêtent sur le seuil comme saisis d’un resj^ect involontaire. Le colonel qui les commande, invite les représentants à se retirer. Ils restent immobiles, en invoquant l’inviolabilité législative; mais le bruit du tambour couvre leurs protestations. Alors l’officier donne l’ordre aux grenadiers de marcher en avant, en même temps qu’il fait battre la

LE DIX-HUIT BRUMAIRE. 475

charge. On entend iin dernier cri de vive la République ! appel désespéré de la liberté agonisante. Quelques instants après la salle était vide et l’attentat consommé*

Dans la soirée, vers neuf heures, Lucien réunit une trentaine de membres des Cinq-Cents^, les uns gagnés, les autres complices : ils prennent le titre de majorité du Conseil, et décrètent que Bonaparte et ses lieutenants ont bien mérité de la patrie. Boulay de la Meurthe, le rapporteur de la loi du 19 fructidor, précédent qui lui donnait des droits à présenter celle du 19 brumaire, prend ensuite la parole pour proposer les mesures concertées par les conjurés ; l’institution d’un Consulat provisoire composé de Bonaparte, Sieyès, et Roger Ducos, l’ajournement du Corps législatif au l®*" ventôse, la nomination de deux commissions émanées des deux Conseils, et chargées d’aider les consuls dans leur travail de réorganisation, enfin l’exclusion de cinquante-sept représentants qui s’étaient fait remarquer par leur opposition, mesure à laquelle une liste de proscription vint peu de jours après donner son complément. La complaisante assemblée emploie une partie de la nuit à décréter coup sur coup tous les actes qu’on lui demande; elle les vote avec précipitation comme si elle redoutait pour eux la lumière du jour, et à une heure du matin, le décret est porté aux Anciens qui le ratifient. Cela fait, les trois consuls viennent prêter un solennel serment devant ce simulacre d’assemblée composé de leurs créatures. Bonaparte

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