Aux consuls, 15 mai
la signature du traité qui laissait à nos troupes le passage libre pour retourner en France, et avant que l’existence de cette convention fût connue à Londres, des ordres formels de l’amirauté arrivèrent à l’amiral Keith de ne consentir à aucune capitulation à moins que notre armée ne se rendît prisonnière de guerre. Il n’y avait eu donc là aucun piège de la part du gouvernement anglais, car il se hâta d’approuver la convention, aussitôt qu’il connut la part que Sidney Smith y avait prise. Il y avait eu seulement une usurpation de pouvoirs inspirée à ce dernier par trop de bonne volonté. Sir Sidney fut désespéré, car toutes les apparences étaient contre lui : il s’empressa de prévenir Kléber. Ce général reçut bientôt de l’amiral Keith une lettre dans laquelle lui étaient signifiées les dures conditions que le cabinet anglais prétendait lui imposer. Kléber la lut avec son calme accoutumé : « Demain, dit-il froidement à l’envoyé, l’amiral connaîtra ma réponse. »
Le lendemain il fit mettre à l’ordre du jour la lettre de Keith, en la faisant suivre de cette proclamation laconique, la plus simple et la plus belle à la fois, que jamais général ait adressée à ses troupes : « Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des victoires, préparez-vous à combattre ! » L’armée avait déjà évacué, en exécution du traité, la haute Égypte et les postes les plus importants, mais ce malheur n’était pas sans compensation, car dans la circonstance actuelle, elle ne pouvait vaincre qu’à l’aide d’une complète concentration de toutes nos forces. Cependant toute concentrée qu’elle fût, et quelque réduit que fût le nombre des forts qu’elle occupait encore, elle ne
put de l’aveu môme des historiens qui ont le plus maltraité Kléber et contesté ses chiffres, mettre en ligne * dans ce péril extrême, que dix à douze mille hommes1 contre les quatre-vingt mille hommes de l’armée turque. Le choc eut lieu non loin des ruines d’IIéliopolis. Inspirée et conduite par un héros, notre armée balaya comme la poussière ce ramassis de barbares dans la bataille la plus étonnante qu’aient vue ces contrées (20 mars 1800). Kléber, a-t-on dit, ne pouvait mieux réfuter lui-même ses propres assertions. C’est oublier que la victoire d’IIéliopolis, précédée d’une évacuation préliminaire de toutes les provinces qui permit de masser toutes nos forces sur un seul point, et remportée dans un moment où l’exaltation de l’armée était montée à un degré extraordinaire, était une sorte de miracle, et qu’on ne doit pas compter sur un miracle, ni surtout sur un miracle opéré aujourd’hui, à recommencer demain. Que l’armée pût gagner une, deux, trois batailles, Kléber n’en avait jamais douté, mais ce qu’il eût voulu éviter, c’est de voir tant d’héroïsme inutile, de voir tant de sang répandu pour retarder seulement une échéance fatalement contraire à nos armes.
Après Héliopolis, il lui fallut entreprendre une seconde conquête de l’Égypte. Elle forma avec la première un heureux contraste parla clémence et l'humanité dont il lit usage envers les vaincus. L’homme qui lors de l’invasion s’était montré noire ennemi le plus acharné, Mourad Bey, subjugué par les procédés géné-
1. M. Thiers dit : Dix mille soldats , ce qui ne l’empêche pas de soutenir en même temps que l’armée en comptait alors 28000, dont vingt-deux mille combattants au moins. ( Histoire du Consulat : Héüopolis.) Où donc se trouvaient les douze mille absents?
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reux de Kléber, vint à son camp, lui jura fidélité et l’aida efficacement à reprendre le Caire. Kléber ne voulut pas qu’aucun supplice accompagnât la rentrée triomphante de nos troupes dans cette capitale ; il se borna à frapper une contribution sur les habitants épouvantés d’avance des représailles que semblaient leur prédire les terribles souvenirs laissés dans leur ville par le général Bonaparte. Il réorganisa la colonie, donna une nouvelle impulsion aux travaux de l’institut, enrôla et disciplina à l'européenne des bataillons de Grecs, de Cophtes et même de nègres du Darfour. Mais sans illusion sur la portée d’un succès dont tout autre eût été enivré, il profita de sa victoire pour entamer de nouvelles négociations avec la Porte, afin d’en obtenir s’il se pouvait des conditions encore plus avantageuses. Il en était là, lorsqu’un fanatique, armé par cette haine religieuse qui créait un abîme de plus entre l’Égypte et nous, vint mettre fin à cette noble existence. Si c’était son destin d’être sitôt brisée, elle méritait du moins de se consumer au service d’une entreprise moins injuste et moins stérile. On a souvent dit de Kléber « qu’il ne voulait ni servir ni commander. » Interprétée au point de vue militaire cette parole serait un non-sens, car il a surabondamment prouvé qu’il savait faire l’un et l’autre avec une égale supériorité; elle doit être entendue au point de vue politique, et ainsi comprise elle est un hommage digne de lui.
Kléber était le dernier survivant de cette fière génération de généraux dont Hoche est resté la plus glorieuse personnification , et à laquelle Moreau luimême n’appartenait qu’à demi. Il y avait dans ces fils de la Révolution quelque chose de plus que des mili-
taires. Associés à toutes les idées de leur temps, ils en partageaient les grandes ambitions ; ils ne se regardaient comme étrangers à aucune des questions 'qui intéressaient ou passionnaient leur pays. Venus au milieu d’une tourmente sans exemple, ils ont vu leur patrie déchirée par les factions, mais ils ne Pont connue que libre, et ne se sont inclinés que devant la loi. Ce n’est pas eux qu’on eût jamais vus vendre leur dignité et leur indépendance de citoyens au prix d’un bâton de maréchal, ou se courber docilement sous leur égal devenu leur maître. Il est aussi difficile de les supposer serviteurs satisfaits sous ce joug doré, que de concevoir Mirabeau , Danton ou Vergniaud dans l’assemblée des muets. On sent dans tout ce qui reste d’eux une âme plus haute, une race plus forte qui dépasse de cent coudées toute cette cohue des hommes spéciaux de l’Empire qui hors du champ de bataille n’avaient plus ni cœur ni idées. Ils ne servirent la même cause, ni ne cherchèrent les mêmes honneurs, car ils vécurent et moururent pauvres; mais puisque la Révolution devait finir par tomber dans la main des soldats, il est à jamais regrettable que ceux-là, qui étaient de grands citoyens en même temps que de grands capitaines, n’aient pas été appelés à influer plus puissamment sur ses destinées.
Par une suite toute naturelle de ces événements, l’Angleterre connaissait beaucoup mieux que le premier Consul notre véritable situation en Égypte; la plupart de nos convois tombaient en ses mains depuis deux ans, et avec eux les confidences les plus intimes des soldats et des chefs de l’armée. La mort de Kléber, son remplacement par un homme dont le titre prin-
cipal consistait dans les flatteries qu'il avait toujours prodiguées à Bonaparte, la situation désespérée où se trouvait Malte, alors sur le point de se rendre, n’étaient pas des faits de nature à décourager le cabinet anglais, et son insistance pour se faire admettre dans un congrès avec l'Autriche, provenait uniquement du désir de faire gagner du temps à son alliée. Le Premier Consul, en subordonnant cette admission à l’acceptation d’un armistice maritime, proposait une chose impossible, car un tel armistice ne pouvait avoir qu’un sens, le ravitaillement de Malte et de l’armée d’Égypte. C’était proposer à l’Angleterre de sacrifier tout le fruit de ses longs efforts au moment même de le recueillir, et c’était préjuger le résultat du congrès , puisque c’était consolider d’avance nos deux possessions les plus contestées. Une telle offre était trop évidemment dérisoire pour être acceptée; cependant la diplomatie britannique qui avait un intérêt pressant à prolonger le débat, y répondit par un contre-projet fort ingénieux. On voulait assimiler Malte et Alexandrie aux places d’Allemagne, soit : mais celles-ci ne pouvaient s’approvisionner qu’au jour le jour, et seulement dans la proportion de leurs besoins pendant la durée de l’armistice. On y consentait en ce qui concernait Malte et Alexandrie. Cette contre- proposition qui abordait de front la vraie difficulté, força le premier Consul à démasquer son but. Son représentant, M. Otto, se montra disposé à accepter la transaction à l’égard de Malte , mais en stipulant que six frégates pouvant porter environ six mille hommes pourraient entrer dans le port d’Alexandrie sans être visitées, ce qui mit fin à la négociation. Elle avait duré tout Je mois de septembre.
et avant môme qu’elle fût terminée, Malte avait succombé à la suite d’une défense de deux ans qui lit le plus grand honneur au général Vaubois.
Tout n’était pas rompu avec l’Autriche, malgré la déception causée par le désaveu de M. de Saint-Julien ; de part et d’autre on avait résolu de reprendre les pourparlers à Lunéville, et le Premier Consul consentit à une prolongation de l’armistice pour quarantecinq jours, mais à la condition qu’on lui remettrait les places d’Ulm, de Philipsbourg et d’Ingolstadt.
Cette convention fut signée par Moreau à Iloherdinden, dans le. village dont il allait bientôt immortaliser le nom par son plus beau fait d’armes. La chute de M. de Thugut, qui survint vers le même moment, et la nomination de M. de Cobentzel comme plénipotentiaire à Lunéville, semblèrent d’un heureux augure pour la conclusion de la. paix. M. de Cobentzel était le négociateur de Campo Formio; il avait su se rendre agréable au général Bonapartec La France devait être représentée à Lunéville par Joseph Bonaparte, diplomate des plus médiocres auquel on n’eûtjamais songé, si le Premier Consul ne se fût considéré dès lors comme le chef d’une dynastie dont les membres étaient appelés à posséder tous les privilèges du droit de naissance. M. de Cobentzel, qui était le personnage le plus propre à seconder la politique nécessairement dilatoire du cabinet de Vienne, n’arriva à Lunéville qu’à la fin d’octobre; il n’y trouva pas Joseph et se rendit directement à Paris. Là, bien que ses pouvoirs fussent très-réguliers, Talleyrand ne tarda pas à s’apercevoir que le diplomate autrichien ne consentirait à traiter
au’ autant que l’Angleterre serait admise au congrès.
Bonaparte, auquel il lit part de ce nouveau mécompte, s'emporta contre M. de Gobentzel; il se livra à son égard à une de ces scènes de violence, qui devinrent de plus en plus brutales et fréquentes à mesure que sa puissance grandit : «Si M. de Gobentzel n’avait rien de mieux à nous dire, il n’avait qu’à repartir au plus vite 1 » Cependant il ne s’opposa pas à ce que les conférences fussent entamées à Lunéville, où se rendirent les deux négociateurs. M. de Gobentzel laissa alors entrevoir à Joseph que ses instructions ne lui faisaient pas une nécessité absolue de ne traiter que conjointement avec l’Angleterre, mais il allégua celle de consulter sa cour à ce sujet. Son courrier éprouva de grands obstacles pour arriver à Vienne, et la réponse se lit attendre1 2.
Ce moyen de gagner du temps une fois suffisamment exploité, M. de Gobentzel en fit surgir un autre plus fondé : ce fut l’occupation de la Toscane par les troupes françaises. La convention d’Alexandrie avait décidé que la Toscane continuerait à être occupée par l’armée impériale ?. Ge droit comprenait évidemment celui de lever des milices, car c’est ainsi que pour notre compte nous l'interprétions relativement au Piémont et à la Lombardie ; ce furent pourtant ces levées et le prétendu projet d’un débarquement des Anglais en Toscane3, qui servirent de prétexte à cette nouvelle