Joseph à Talleyrand, 15 novembre
2. Napoléon a écrit que <* dans la convention d’Alexandrie il n'avait
pas été question de la Toscane », or l’article 3 de cette convention était ainsi conçu : « L’armée de S. M. I. occupera également la
Toscane et Ancône. »»
3. M. Thiers parle de ce projet comme s’il y croyait. Napoléon qui l’a allégué le premier comme gouvernant, n’y croyait nas comme
invasion, non moins inique que la première. Livourne se vit une seconde fois mise au pillage, et les bâtiments de commerce anglais n’échappèrent pas cette fois au guet-apens dont notre armée se fit l’instrument. Il est presque inutile d’ajouter qu’aucun des motifs allégués alors et depuis n’était sincère ni fondé. Le Premier Consul n’en avait qu’un qu’il n’a jamais avoué : il s’empara de la Toscane parce qu’il voulait l’avoir dans les mains au moment de la paix, alin d’en disposer en faveur du gendre du roi d’Espagne, auquel il l’avait déjà fait offrir.
De tels procédés n’étaient guères propres à accroître la confiance et à faciliter la paix. M. de Cobentzel en tira parti avec les ressources habituelles du verbiage diplomatique, et l’on gagna ainsi la fin de l’armistice (28 novembre 1800). Comme malgré les flots de paroles dépensés de part et d’autre, il n’en restait pas moins établi que l’Autriche ne voulait pas négocier séparément, il fut convenu qu’on en appellerait de nouveau au sort des armes, les négociations restant pendantes à Lunéville, et Moreau reçut l’ordre de recommencer les hostilités.
L’armée de Moreau, depuis trois mois immobile sur l’Inn, avait reçu des renforts qui la portaient à un peu plus de cent mille hommes. Le Premier Consul lui avait en outre donné pour point d’appui un corps d’armée franco-batave, commandé par Augereau, et placé sur le Mein pour contenir les corps francs levés par l’Autriche en Souabe et en Franconie. Cette petite ar-
liistorien : « L’armistice, dit-il, ne permit pas aux Anglais d’opérer leur débarquement puisque cela serait devenu une cause certaine
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mée d’environ vingt mille hommes, placée trop loin de Moreau pour lui prêter un appui efficace, eût gagné à être réunie à la sienne, car elle pouvait arrêter et arrêta en effet sa marche en avant, et contribua peu à sa sécurité. En Italie, Brune substitué brusquement à Masséna, qu’on priva de son commandement pour des torts d’administration, qui n’étaient alors ni plus ni moins grands qu’ils n’ont été avant et après cette disgrâce singulière, eut sous ses ordres une armée à peu près égale à celle de Moreau. Il était également couvert par une sorte d’arrière-garde excentrique, commandée par Murat, et faisant face à l’Italie centrale et aux Napolitains. Enfin un cinquième corps était placé dans une situation intermédiaire sous les ordres de Macdonald. Ce général occupait le canton des Grisons avec 15 000 hommes, et de là pouvait descendre à volonté en Italie ou en Allemagne par l’un ou l’autre Tyrol. Les Autrichiens avaient à nous opposer des armées en nombre égal, sinon d’égale force. En présence de Moreau, c’était rarchiduc Jean, grand théoricien militaire et admirateur passionné du général Bonaparte, dont il se proposait d’imiter la tactique ; il avait sous ses ordres 80 000 hommes, soutenus d’un côté par un corps de 20 000 soldats, sous Klenau, appuyés de l’autre par Hier, cantonné avec 30 000 hommes dans le Tyrol. Sur le Mincio c’était le maréchal de Bellegarde, avec 90 000 hommes dans de belles positions défensives.
Cette fois encore notre armée d’Allemagne n’avait pas été plus favorisée que celle d’Italie, bien qu’il fût plus évident que jamais qu’elle seule pouvait frapper le coup décisif. Mais aujourd’hui Moreau était maître de ses mouvements, aucun traité ne subordonnait plus
son action à celle de l'armée d’Italie, et personne ne pouvait plus le devancer, grâce au pas immense qu’il avait fait en avant dans sa première campagne, l’Inn se trouvant infiniment plus rapproché que le Mincio du cœur de la monarchie autrichienne.
Les deux armées se mirent en mouvement le 28 novembre. La saison était froide et pluvieuse, mais cette circonstance, qu'à l’époque du traité de Gampo Formio Bonaparte avait alléguée comme une raison impérieuse de faire la paix, n’était plus rien aujourd’hui à ses yeux; et lui qui avait reculé devant le col de Tarvis au mois d’octobre, il exigeait que Macdonald franchît le Splügen en plein décembre. Moreau, jusque-là cantonné sur le plateau qui domine Munich, au delà de l'Isar, se porta en trois colonnes sur l’Inn, tout à la fois pour éclairer les abords de ce fleuve, d’un accès très-difficile, et pour rejeter sur la rive opposée les avant-postes autrichiens. Fidèle à sa méthode prudente et sûre, il avait détaché le corps de Sainte-Suzanne vers Ingolstacît, pour protéger ses derrières contre Klénau et pour soutenir en cas de besoin l’armée d'Augereau. A son extrême droite le corps de Lecourbe remplissait, quoique plus rapproché, un rôle analogue en le mettant à l’abri de toute attaque de la part de l'armée autrichienne qui occupait le Tyrol. L'armée de Moreau faisait ainsi face à l’fnn sur un parcours d’une quinzaine de lieues; la droite sous Lecourbe était à Rosenheim, le centre sous Moreau à Wasserbourg, la gauche sous Grenier à Mühldorf.
Selon toutes les probabilités, l’archiduc Jean allait se borner à défendre le passage de l’Inn. Retranché derrière un obstacle naturel d’une aussi grande force,
il était presque inexpugnable. Il était difficile de supposer qu’il s’en priverait volontairement pour s’attaquer à un ennemi tel que Moreau ; de là l’étendue que celui-ci avait cru pouvoir donner à son front. Cependant l’invraisemblable était le vrai. L’archiduc, la tête montée par la témérité de la jeunesse et par le succès inouï des audaces du général Bonaparte, avait conçu un plan de campagne des plus hardis qui ne tendait à rien moins qu’à couper l’armée de Moreau. Pour réussir dans un tel plan il ne lui manquait qu’une seule chose, la force de le réaliser, car à vouloir couper un ennemi plus fort que soi, on ne fait que se couper soi-même. L’archiduc avait résolu de passer l’Inn à Braunau au-dessus de nos positions, de franchir ensuite l’Isar lui-même à Landshut et de venir de là se placer à Munich sur notre ligne de retraite. Il aurait pu aller jusqu’au bout de ce plan tant vanté sans compromettre le salut d’une armée si supérieure à la sienne : il n’eût atteint d’autre résultat que de perdre ses propres communications. Au reste il en sentit bientôt lui-même le côté faible, car il y renonça en chemin. Rencontrant notre gauche un peu aventurée aux environs d’Ampfingen, il l’assaillit avec presque toute son armée dans la journée du 1er décembre. Mais le corps de Grenier, bien que surpris par un ennemi plus que double, fut secouru à temps par une divison du centre et se rabattit sans avoir été entamé dans la forêt de Hohenlinden qui était placée sur nos derrières. Au centre de cette forêt s’étendait une petite plaine déboisée au milieu de laquelle on voyait le village de Hohenlinden. C’est dans cette position deüuis longtemps étudiée par lui, que Moreau fit arrêter
le corps de Grenier pour attendre l’archiduc. Il lui adjoignit pour le soutenir de fortes réserves avec une division du centre, et celui-ci, réduit aux divisions Decaen et Richepanse, fut placé à Ebersberg, à peu de distance de Hohenlinden. Dans cette position centrale, Moreau était maître de toutes les avenues de la forêt ; il occupait toutes les chaussées qui conduisaient à Munich, les Autrichiens ne pouvaient marcher sur cette ville sans venir déboucher sur son front.
La principale de ces chaussées était celle qui va de Mulhdorf à Munich en passant à travers la forêt d’abord par Mattenpoet, puis par Hohenlinden. C’est dans ce long et sombre défilé que le 3 décembre au matin, par une véritable tempête de neige qui aveuglait les soldats, vint s’engouffrer l’archiduc, avec la plus grande partie de son armée, ses cent pièces d’artillerie et tous ses bagages. Ses autres corps durent prendre des chemins de traverse beaucoup moins praticables, ce qui était fait pour nuire à l’exactitude et à l’ensemble de l’opération : Riesch à sa gauche avec douze mille hommes, à sa droite Kienmayer et Baillet- Latour qui devaient s’avancer par Lendorf et Hartofen. Avant même que ces mouvements fussent complètement dessinés, Moreau avait donné l’ordre aux divisions Decaen et Richepanse, qui se trouvaient à Ebersberg, de remonter la forêt à mesure que les Autrichiens la descendraient, et une fois parvenus à Mattenpoet par Saint-Christophe, de se rabattre vers Hohenlinden sur les derrières de la colonne principale de l’archiduc. Cette manœuvre simple et hardie comme une inspiration de génie, fut confiée à un homme qui était
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digne de la comprendre et de l’exécuter; elle devait décider du succès de la journée.
Il était sept heures et demie du matin lorsque la tète de colonne des Autrichiens parut devant Hohenlinden. Moreau, secondé par Grenier, Ney et Grouchy, se borna à contenir avec vigueur les troupes qui le débordaient afin de donner à Richepanse le temps d’opérer son mouvement sur Mattenpoet, et aux Autrichiens celui de s’engager de plus en plus dans la forêt. Il avait déjà repoussé deux attaques successives lorsqu’il vit se produire un mouvement d’hésitation, une sorte de flottement dans la ligne ennemie, signe certain de la présence de Richepanse sur les derrières des Autrichiens. 11 forme aussitôt en une masse les divisions de Ney et de Grouchy, puis il les lance dans le défilé où elles pénètrent avec une force et un élan irrésistibles. Ney culbute sur son passage les Autrichiens qui se dispersent dans la forêt au milieu d’un affreux désordre ; il s’enfonce en courant dans le défilé dont on ne cherche plus à lui disputer l’accès, et parvenus à moitié chemin entre Ilohenlinden et Mattenpoet, ses soldats poussent un grand cri de joie en reconnaissant ceux de Richepanse. On se rejoint à travers l’armée ennemie déjà en fuite sizr tous les points, on s’embrasse avec ivresse sur ce champ de bataille si glorieusement conquis. Dans son mouvement d’Ebersberg sur Mattenpoet, Richepanse, parti avant Decaen, avait rencontré à michemin le corps de Riesch, mais comprenant la nécessité d’exécuter à tout prix l’opération qui lui était confiée, il avait poursuivi sa route, ne laissant qu’une seule brigade pour tenir tête à Riesch, mais avec la certitude qu’elle serait dégagée par Decaen qui le sui-
vait. Arrivé à Mattenpoet, il rencontra de nouvelles troupes, et sacrifiant tout au but principal, il laissa encore là la moitié de la brigade qui lui restait. C’est donc avec quelques bataillons seulement qu’il put s’avancer dans le défilé où s’était enfoncée la colonne autrichienne, mais il s’y lança tête baissée avec tant d’impétuosité qu’un trouble extrême se répandit aussitôt parmi les troupes surprises par une attaque si imprévue. C’est alors que Moreau en avait aperçu le contre-coup, et que Ney s’était élancé au-devant de Richepanse. Se voyant abordés à la fois en tête et en queue dans cet étroit passage, les Autrichiens sont pris d’une effroyable panique; ils abandonnent canons et bagages pour se jeter à droite et à gauche dans la forêt où nos soldats recueillent les prisonniers par milliers.
A trois heures, toute cette formidable colonne qui formait le centre et le pivot de l’armée autrichienne était anéantie. C’était le moment où sa droite, formée des corps de Latour et de Kienmayer, ignorant encore le désastre, débouchait bien tardivement sur le champ de bataille, par Burkrain. Elle y fut reçue par deux divisions de Grenier qui attendaient avec impatience le moment d’entrer en action. Ces divisions commandées par Legrand et Bastoul soutinrent intrépidement cette attaque, puis ayant reçu quelques renforts, elles prirent à leur tour l’offensive et culbutèrent l’ennemi en s’emparant d’une partie de son artillerie. Sur notre droite les prévisions de Richepanse s’étaient pleinement réalisées : la brigade qu’il avait laissée aux prises avec le corps de Riesch avait été dégagée par Decaen et ce général avait rejeté les Autrichiens sur
l’Inn. Nous étions -vainqueurs sur tous les points. u. 21
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Vingt mille hommes tués ou pris, quatre-vingt-dix pièces de canon et d’immenses bagages enlevés à l’ennemi , tels étaient les résultats de cette foudroyante bataille, une des plus belles qui aient été gagnées dans tous les temps, et où nous avions combattu moins de soixante mille hommes contre plus de soixante- dix. Les combinaisons de Moreau avaient été pleines de simplicité et de grandeur, il avait tout prévu, paré d’avance à toutes les surprises possibles; son calme, son tact, sa fermeté dans l’action avaient montré en lui un génie militaire qui grandissait tous les jours; Ney avait été admirable d’ardeur, Richepanse avait déployé dans l’exécution de la manœuvre qui lui avait été confiée un élan, une intelligence incomparables ; chefs et soldats, en un mot, s’étaient montrés à la hauteur d’une des plus grandes journées de notre histoire militaire ; mais plus belle que tous ces résultats et que tous ces faits d’armes était la noble flamme qui brilla ce jour-là dans notre vieille armée du Rhin ! Ces effusions patriotiques, ces embrassements fraternels sur le champ de bataille, cette modestie du chef s’oubliant lui-même pour partager sa gloire à ses camarades, cette célébration de la victoire au nom de la paix et de la liberté, c’étaient déjà des mœurs d’une autre époque, et on ne les revit plus dans nos armées. Hohenlinden est la dernière de nos victoires républicaines.
Napoléon a écrit sur cette bataille des appréciations auxquelles on ne sait quel nom donner. Si le mot de jalousie, que les contemporains n’ont pas hésité à prononcer à cette occasion, doit être retiré sous prétexte qu’il avait le droit de n’être jaloux de personne, on ne
peut nier du moins que ses critiques n’aient été dictées par la haine la plus misérable et la plus mesquine. L’homme que l’Europe lui avait si longtemps donné pour rival, et que sa double campagne de 1800 met au rang des plus illustres capitaines, est traité par lui comme le dernier des écoliers ; sa victoire est un pur effet du hasard, et ses combinaisons sont bien inférieures à celles de l’archiduc Jean. Il a eu tort de laisser en arrière le corps de Sainte-Suzanne, qui surveillait Klénau, tort de laisser sur sa droite le corps de Lecourbe, qui surveillait les débouchés du Tyrol où se trouvait une armée de trente ou quarante mille hommes ; mais il a eu tort surtout de vaincre avec tant d’éclat, c’est là ce que son antagoniste ne lui pardonne pas. Que parle-t-on de la manœuvre ordonnée à Richepanse? Cela n’est pas , et d’ailleurs, cela eût été contraire à toutes les règles ! Richepanse avait pour but d’empêcher les Autrichiens d’entrer dans la forêt, nullement de tomber sur leurs derrières ; son désespoir et son imprudence ont fait le reste! Ainsi le modeste et consciencieux Moreau aurait menti à la face de toute l’armée en s’attribuant dans son rapport au ministre de la guerre (en date du 3 décembre) l’ordre donné à Richepanse et à Decaen de « déboucher par Saint-Ghristoplie sur Mattenpoet et de tomber avec vigueur sur les derrières de l’attaque autrichienne. » Lui si attentif à faire valoir ses frères d’armes, il aurait volé sa part de gloire à Richepanse qui n’a jamais songé à s’en plaindre. L’accusation est sans doute d’un homme de génie, mais elle est d’une âme singulièrement petite, et, du haut de son dédaigneux silence, Moreau dépasse ici de toute la tête celui dont la haine eût voulu effacer
jusqu’au souvenir de ses grandes actions. Au reste, l’ordre existe ; ceux mêmes qui ne font que répéter en l’amplifiant la leçon de l’écrivain de Sainte-Hélène sont forcés d’en convenir. L’ordre adressé àRichepanse lui prescrivait de se porter d’Ebersberg à Mattenpoet par Saint-Christophe , et de « combattre l'ennemi après son débouché décidé sur Hohenlinden 1 ». On se rabat sur ce que cette instruction était « pas assez précise et trop peu détaillée, » comme si un ordre pour une marche de deux lieues avait besoin de si grands détails, comme si tout l’ordre ne consistait pas à indiquer la direction à prendre et le but de la manœuvre, comme si enfin une indication plus minutieuse n’eût pas précisément compromis le succès de la manœuvre en gênant la marche de Richepanse par des inscriptions trop étroites, en l’exposant à sacrifier le principal à l’accessoire et à arriver trop tard à Mattenpoet. A ces atténuations puériles des copistes, on préfère encore les attaques envenimées du maître, sur les sentiments duquel il est du moins impossible de se méprendre. En vain dira-ton que ces appréciations ont été écrites sous l’impression des démêlés ultérieurs de Bonaparte avec Moreau; un homme dont le témoignage n’est pas suspect à l’égard de Bonaparte, Savary, atteste que dès Marengo, il attaquait avec une extrême vivacité tous les actes de Moreau et l’accusait bien étrangement d'avoir fait manquer la paix . Bonaparte haïssait Moreau depuis l’opposition qu’il avait rencontrée en lui au sujet de son plan de campagne et depuis la désapprobation que Moreau avait laissé percer au sujet des mesures
î. iïemorial au dépôt de ta g\ierre , tome IV.
qui avaient suivi le 18 brumaire. Mais il croyait devoir encore dissimuler ces sentiments, et lorsqu’il eut à annoncer la victoire de Ilohenlinden au Corps législatif, il s’exprima en des termes bien différents de ceux de ses conversations privées et de ses mémoires. « Cette victoire, dit-il, a retenti dans toute l’Europe ; elle sera comptée par l’histoire au nombre des plus belles journées qui aient illustré la valeur française » (2 janvier 1800). Et à Moreau lui-même, il écrivait au sujet de ces mêmes manœuvres qui lui semblaient si ineptes, « je ne vous dis pas tout l’intérêt que j’ai pris à vos belles et savantes manœuvres , vous vous êtes encore surpassé dans cette campagne. » On peut être rassuré sur sa propre gloire quand on force ses ennemis à se donner à eux-mêmes de pareils démentis.
Après le coup qui venait de la frapper, l’armée autrichienne était hors d’état d’arrêter Moreau. 11 franchit sous ses yeux l’Inn, l’Alza, la Salza, l’Ens, la battit en détail dans plusieurs rencontres successives, lui prit son artillerie et plusieurs milliers de prisonniers, et quinze jours après la bataille de Ilohenlinden il était à près de quatre-vingts lieues de là et presqu’aux portes de Vienne. L’archiduc Charles qui avait reprisa son frère le commandement des troupes de l’empire, demanda un armistice. Les lieutenants de Moreau le pressaient d’entrer à Vienne et tout semblait l’y convier; c’était le couronnement naturel de sa victoire; l’éclat en eut été centuplé aux yeux du vulgaire qu’on ne prend que par ces grossières apparences, et il y avait quelqu’un à Paris qu’un tel triomphe eût fait mourir de dépit. Mais Moreau savait le corps d’Augereau compromis, il n’avait plus de nouvelles de l’armée d’Ita**
246 HISTOIRE DE NAPOLÉON I*ff.
lie, enfin ses soldats étaient exténués par ces marches rapides dans une saison si rigoureuse, et il mettait sa gloire à ce que l'on ne pût pas lui reprocher d’avoir versé inutilement même le sang d’un seul soldat. Peut-être est-il regrettable pour la cause qu’il n’avait pas cessé de servir, malgré l’erreur d’un moment, qu’il n’ait pas eu un peu de ce charlatanisme qui était devenu nécessaire à quiconque voulait agir fortement sur ses contemporains ; mais à coup sûr cela est regrettable pour sa renommée , car personne ni alors ni depuis ne lui tint compte d’une abnégation si rare et si supérieure à la vanité des triomphateurs.
L’armistice fut signé à Steyer le 25 décembre et Augereau se trouva ainsi dégagé de la fâcheuse situation dans laquelle il se trouvait. Pendant ce temps, l’armée d’Italie avait à son tour commencé ses opérations sur le Mincio ; mais dirigée avec mollesse par un chef peu fait pour un si grand commandement, elle ne remporta que des avantages peu décisifs et uniquement dus à l’assurance des soldats et des lieutenants de Brune. Ilne tint pas à lui que le combat de Pozzolo ne fût un véritable désastre pour son armée. Cependant il réussit à traverser le Mincio et l’Adige : il était arrivé à la hauteur de Trente, où il devait opérer sa jonction avec Macdonald, lorsque la nouvelle de l’armistice vint le dispenser de donner de plus grandes preuves d’incapacité. Macdonald se trouvait au rendez-vous avec l’armée des Grisons : il avait livré peu de combats, mais il avait fait un miracle auprès duquel le passage du Saint-Bernard n’était qu’un jeu d’enfant; il avait franchi le Splügen au cœur du mois
de décembre. Ayant reçu du Premier Consul une injonction péremptoire de marcher fondée sur cet aphorisme très-risqué « que partout où deux hommes pouvaient mettre le pied une armée pouvait passer; » il avait conduit ses quinze mille hommes à travers des montagnes de glace où l’avalanche lui avait enlevé des escadrons entiers. Après de grandes souffrances, il était parvenu à les amener dans le Tyrol à travers la Yalteline ; mais ces exploits obscurs n’attirèrent pas les regards de l’Europe, et personne ne songea cette fois à citer Annibal.
Pendant que la guerre, ce négociateur souverain, faisait son œuvre, Joseph et M. de Cobentzel étaient restés en tête à tête à Lunéville, attendant que la force des choses eût prononcé. Après l’armistice de Steyer ils reprirent les pourparlers pour la paix. Mais le Premier Consul, voulant dès le début leur imprimer une marche rapide, intervint dans le débat par une manifestation qui engageait sa politique et ne lui permettait pas de revenir en arrière. Dans son message du 2 janvier 1801 au Corps législatif, après avoir proposé à l’assemblée de décréter que les armées avaient bien mérité de la patrie, il déclara que la paix ne pouvait être conclue qu’à la condition que la France eût le Rhin et que l’Autriche se contentât de l’Adige. Cet ultimatum signifié d’une façon si choquante préjugeait la question discutée en ce moment à Lunéville : M. de Cobentzel s’en plaignit avec raison, mais il n’en défendit pas moins pied à pied et successivement POglio, la Ghiesa, le Mincio et enfin l’Adige avec toutes les ressources du plus habile capitaine. Cependant il fallut se soumettre à la nécessité, et le 15 janvier il accepta
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
la limite de l’Adige 1 à condition que la Toscane serait rendue au grand-duc ou qu’on lui céderait les légations comme équivalent, ce que Talleyrand avait formellement accepté dès le 9 janvier 2. Il ne restait plus qu’à se mettre d’accord relativement aux indemnités à donner aux princes dépossédés sur le Rhin ; Gobentzel insistait pour qu’on en finît immédiatement, et l’on était sur le point de signer, lorsque Joseph reçut l’ordre de ralentir les négociations. Un revirement aussi complet que brusque s’était opéré dans les exigences du Premier Consul. Ce nouveau coup de surprise vint prouver à M. de Gobentzel que ses s*" arêtes appréhensions n’étaient que trop justifiées et'iu’il connaissait bien son ancien antagoniste de Gampo Formio. Une lettre de Talleyrand (à la date du 24 janvier) venait de prescrire à Joseph un programme tout nouveau et beaucoup plus défavorable à l’Autriche que tout ce qui avait précédé. Gette puissance devait maintenant renoncer pour toujours à la Toscane et sans aucune indemnité; elle devait en outre indemniser les princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin aux dépens des princes ecclésiastiques, en stipulant au nom de l’Empire germanique.
Ges exigences n’étaient fondées sur aucun grief nouveau imputable à l’Autriche : elles n’avaient d’autre came que la reconstitution de l’ancienne ligue des Neutres sous les auspices de la Russie, et la rupture de Paul Ier avec l’Angleterre qui lui refusait l’île de Malte, siège indispensable de sa grande maîtrise. La