CHAPITRE VI
LES CONSPIRATIONS — LA SESSION DE L’AN IX '1800-1801). — LA LIGUE DES NEUTRES.
Pendant que les victoires de Moreau et les négociations de Lunéville donnaient un nouvel éclat à la politique consulaire, et que Bonaparte, au lieu de se contenter d’en partager l’honneur avec ses concitoyens, laissait de plus en plus percer l’intention de l’exploiter à son profit exclusif, les partis dont il ruinait les espérances, réduits à ne plus voir leur propre salut que dans sa perte, s’abandonnaient à des résolutions extrêmes comme la situation dans laquelle on les plaçait. Bien qu’ils fussent assurément peu capables de ressentir des scrupules quant au choix des moyens, il est à remarquer que ni la dictature de Bonaparte, ni les rigueurs excessives dont il avait usé à leur égard n’avaient pu les décider à recourir à ces expédients désespérés qui font plus de mal à ceux qui les emploient qu’à celui contre qui on les tourne. Sa dictature, ils l’avaient considérée comme chose temporaire et transitoire; quant à ses rigueurs ils se réservaient bien de s’en venger par la loi du talion. Mais
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üu jour où il annonça clairement l’intention d’usurper la souveraineté, de s’asseoir à cette place qu’ils pouvaient bien se résigner à voir vide, mais non à voir remplie par un parvenu, les conspirations cessèrent de lui faire une guerre de principes ou d’intérêts pour s’attaquer à sa personne elle-même.
De toutes ces menées surveillées de très-près par sa double police, le Premier Consul ne redoutait sérieusement que celles de l’ancien parti jacobin. Il le considérait comme ayant seul l’énergie nécessaire pour aller jusqu’au bout. Ayant lui-même servi autrefois dans les rangs de ce parti, il se savait l’objet de cette haine spéciale qui s’attache aux défectionnaires, mais ses souvenirs du temps de la terreur lui faisaient illusion sur ce que les jacobins, décimés par tant de proscriptions ou gagnés par les faveurs du pouvoir, étaient aujourd’hui en état d’oser et d’entreprendre. La prétendue conspiration de Ceracchi et d’Aréna, misérable épouvantail créé par la police, dont les excitations n’eurent pas même le pouvoir d’entraîner les conjurés dans la salle où l’attentat était censé devoir se consommer, avait suffisamment démontré que ce Y>arti était désormais plus prodigue de déclamations que capable d’un acte énergique. Depuis lors, une machine explosible du genre de celles qu’on fabriquait pour la marine, et offrant une certaine analogie avec celle qui bientôt après fut connue sous le nom de mochine infernale , avait été saisie chez un mécanicien artificier, nommé Chevalier, autrefois employé par le comité de salut public, inventeur d’une fusée inextinguible et républicain exalté. Mais Chevalier avait allégué que cette pièce lui avait été commandée par un
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armateur de Bordeaux, et l’on n’avait pas la moindre preuve qu’il eût eu l’intention de s’en faire une arme contre la vie du Premier Consul.
Malgré ces faits ou plutôt en raison même de ces faits, dont il connaissait mieux que personne le caractère artificiel ou la portée démesurément grossie, Fouché, plus clairvoyant que le Premier Consul parce qu’il avait jolus de sang-froid, persistait à attribuer beaucoup plus d’importance aux complots des agents royalistes, alors réunis en assez grand nombre à Paris par suite de la pacification de l’Ouest, qu’à ceux des jacobins. Il était en effet parfaitement au courant de toutes les démarches de ces sectaires qu’il payait et surveillait soit par lui-même soit par l’entremise de quelques-uns de ses anciens amis de la Montagne, comme Barrère, devenu espion de police après avoir gouverné la France en qualité de membre du comité de Salut Public. Circonvenu par les émigrés rentrés, par les modérés pour lesquels la haine et la peur des terroristes étaient devenues une idée fixe, par les anciens amis de Sieyès qui faisaient à Fouché et aux Montagnards ralliés une guerre incessante, le Premier Consul content au fond de ces divisions qui, selon son expression, sauvegardaient tout à la fois sa droite et sa gauche, et l’élevaient au-dessus des anciens partis comme un arbitre suprême et nécessaire, accordait pourtant plus de créance aux dénonciations des premiers qu’aux avertissements des seconds. Il considérait les avis de Fouché comme dictés par un reste de fanatisme jacobin, et comme il parlait luimême souvent, sans y croire, de la part prise par Pi tt aux complots royalistes, il se figurait que tout dans ces
complots était également chimérique à l’exception des menées connues de ce qu’il se plaisait à appeler le comité anglais. En fait, l’influence anglaise s’était employée assez activement à entretenir la guerre civile, dégénérée depuis quelque temps en guerre de grandes routes, mais elle ne s’était jamais abaissée à encourager des entreprises contre la personne du Premier Consul. Ces entreprises n’en existaient pas moins en projet dans les bas fonds de la chouannerie, et Bonaparte jugeait d’une bonne politique d’avoir l’air d’y croire, mais il n’y croyait pas. Cependant les moyens extra-légaux qu’il n’avait pas craint d’employer contre ce parti en diverses occasions, notamment lorsqu’il avait fait mettre à prix la tête du comte de Frotté et de È*’es compagnons, et lors du supplice de Toustaint, n’étaient guère faits pour autoriser une telle sécurité. Plus récemment, à la suite de son entrevue avec Georges Cadoudal et de ses inutiles efforts pour le gagner, il s’était presque aussitôt repenti de l’avoir laissé échapper. Ayant appris depuis que ce partisan était de retour en France après un court voyage en Angleterre, il écrivait à Bernadotte lettres sur lettres pour le presser de se débarrasser de cet ennemi inquiétant par n’importe quels moyens. Toutes les fois que Bonaparte se trouvait en présefice d’une inimitié vraiment dangereuse, d’un obstacle redouté, d’un caractère indomptable, on voyait reparaître en lui l’homme primitif, le Corse aux passions violentes et sauvages, le politique inaccessible aux scrupules.
Longtemps avant que la chouannerie eût rien tenté contre sa personne, il vit dans Georges, non un adversaire politique à vaincre, mais un homme dont il fai-
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lait se défaire à tout prix. De même qu’il avait écrit à Friant, au sujet de Mourad-Bey, à Brune au sujet de Frotté, il écrivait à Bernadotte au sujet de Georges : « Prenez mort ou vif ce coquin de Georges. Si vous Ae tenez une fois, faites-le fusiller vingt-quatre heures après comme ayant été en Angleterre après la capitulation » h Un mois après il insistait : « Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre heures ce misérable Georges » i. 2; et quelques jours plus tard : « Faites-le prendre et fusiller » 3 4. Or il n’y avait en ce moment de prise d’armes ni en Bretagne ni en Vendée; pour envoyer de tels ordres à un homme qui était d’ailleurs incapable de les exécuter, il suffisait à Bonaparte d’en redouter une.
Le 3 nivôse (24 décembre 1800) comme le Premier Consul se rendait à l’Opéra pour y entendre exécuter un oratorio d’Haydn, sa voiture rencontra vers le milieu de la rue Saint-Nicaise une petite charrette qui embarrassait le passage; cependant son cocher évita l’obstacle avec beaucoup de bonheur et d’adresse. A peine avait-il dépassé un des tournants de la rue qu’une détonation formidable se fît entendre. La force de l’explosion, semblable à la commotion produite par un tremblement de terre, souleva la voiture et ébranla toutes les maisons du quartier. Quatre personnes avaient été tuées sur le coup, une soixantaine étaient blessées plus ou moins grièvement, quarante-six maisons étaient extrêmement endommagées *. Le Premier
i. Bonaparte à Bernadotte (4 juin 1800).
2 Le même au même, 4 juillet.