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Rapport de Dubois, préfet de police (10 nivosel

Consul persista néanmoins à se rendre à l’Opèra. XI parut dans sa loge avec madame Bonaparte encore toute pâle d’effroi; lui-même affectait l’impassibilité, mais l’inquiétude de ses regards trahissait son agitation intérieure. « Les coquins ont voulu me faire sauter, » dit-il à Rapp. Il ne resta que peu d’instants à l’Opéra et se fit reconduire aux Tuileries.

Le lendemain le Moniteur publia les pièces relatives à la machine saisie chez Chevalier, aux menées des jacobins qui étaient censés être ses complices, et l’opinion s’accrédita aussitôt que l’attentat dirigé contre le Premier Consul était l’œuvre des anarchistes et des septembriseurs. Des députations de tous les corps de l’État, les maires de Paris, les membres du conseil municipal vinrent féliciter le Premier Consul d’avoir échappé au danger. Leur satisfaction, d’ailleurs si légitime, eut le tort de s’exprimer en termes dont l’adulation dépassait tout ce qu’on avait entendu jusque-là. En remerciant « le destin » d’avoir sauvé une vie si précieuse, on n’hésita pas à désigner les coupables que nul ne connaissait encore. Il n’était pas permis d’en douter, le crime était évidemment l’œuvre des septembriseurs et des jacobins1. Lors de l’arrestation de Ceracchi et de ses complices, on avait beaucoup remarqué les conseils courageux que le président du Tribunat avait osé faire entendre au Maitre : « Un gouvernement aussi juste, aussi sage, lui avait-il dit, n’annoncera jamais que des conspirations réelles et sérieuses ; mais aussi une fois annoncées il contracte l’engagement d’en poursuivre les auteurs avec L a. te

1, Discours de Frocliot, préfet de ia Seine.

la solennité et la rigueur des lois . » Ce rappel à la légalité jugé dès lors importun, eût paru séditieux aujourd’hui ; il fut remplacé dans la harangue prononcée au nom du Tribunat par un regret sur l’insuffisance de la législation pour prévenir de pareilles tentatives, et par une adjuration de pourvoir à cette lacune par de nouvelles mesures. Tous étaient unanimes pour demander une répression prompte et terrible; quelques-uns seulement alléguaient timidement qu’en l’absence de toute preuve il était prématuré de désigner les auteurs du crime.

Au lieu de s’interposer entre les dénonciateurs et les accusés, Bonaparte s’était prononcé tout le premier avec un emportement qui dépassait de beaucoup en violence le zèle des flatteurs les plus exagérés. Il avait tout d’abord reconnu les vrais coupables : « l’événement appartenait à ces mêmes gens qui avaient déshonoré la Révolution et souillé la cause de la liberté par toutes sortes d’excès, et notamment par la part qu’ils avaient prise aux événements des 2 et 3 septembre ; excès qui restés impunis avaient habitué au crime leurs auteurs avec lesquels il fallait pourtant en finir. » li ajouta « qu’il était tout dévoué à son pays et qu’il attachait autant de gloire à mourir dans l’exercice de ses fonctions de Premier Consul pour le soutien de la République et de la Constitution qu’à succomber sur le champ de bataille»1. En réponse à l’orateur do Conseil d’État, il dit « qu’il n’y avait là ni nobles, ni chouans, ni prêtres; mais des sep-

1. Réponse au président du Corps législatif. D’après les procèsverbaux du Corps législatif.

258 HÏSTOIR.E DE NAPOLÉON 1er.

tembriseurs, des scélérats couverts de crime, en bataillon carré contre tous les gouvernements successifs. C’étaient les instruments de septembre, de Versailles, du 31 mai, de prairial, de tous les attentats commis depuis. Il fallait absolument trouver un moyen d’en faire prompte justice. » En réponse au préfet Frocliot, il s’écria : « que tant que cette poignée de misérables l’avait attaqué directement iL avait dû laisser leur punition aux lois et aux tribunaux ordinaires; mais que puisqu’ils venaient, par un crime sans exemple dans l’histoire, de mettre en danger une partie de la population de la cité, leur punition serait aussi prompte qu’exemplaire. Cette centaine de misérables qui avaient calomnié la liberté par leurs crimes seraient désormais placés dans l’impossibilité absolue de faire aucun mal, »

Ainsi, avant d’avoir aucun renseignement sur le crime, ce n’était pas à des individus, mais à toute une classe d’hommes qu’il se plaisait à en imputer la responsabilité. Il tenait moins à en découvrir les vrais auteurs, qu’à proliter de l’occasion pour perdre tous ceux qu’il en jugeait capables, à tort ou à raison, ou dont il voulait se défaire. C’est ainsi qu’il posa ouvertement la question au Conseil d’État deux jours après. On y avait proposé d’ajouter au projet de loi sur les tribunaux spéciaux, alors à la veille d’être discuté au Tribunat, deux dispositions qui eussent été une arme lormidable entre les mains du gouvernement. Bonaparte repoussa l’action du tribunal spécial comme trop lente. « Ce qu’il fallait c’était une vengeance rapide comme la foudre. 11 fallait du sang, il fallait fusiller

autant de coupables qu'il y avait eu de victimes , quinze ou

LES CONSPIRATIONS

vingt , en déporter deux cents et profiter de l'occasion pour en purger la république... ce grand exemple était nécessaire pour rattacher la classe intermédiaire à la République, chose impossible à espérer tant que cette classe serait menacée par deux cents loups enragés qui n’attendaient que le moment de se jeter sur leur proie... Il fallait considérer tout cela en hommes d’État. Il était, quant à lui, tellement convaincu de la nécessité de faire un grand exemple qu’il était prêt à faire comparaître devant lui les scélérats, à les juger et à signer leur condamnation » 4.

Gomme tout le monde se taisait, l’amiral Truguet prit la parole pour s’élever contre le parti pris dont témoignait le discours du Premier Consul. Il ne se faisait pas l’apologiste des septembriseurs, mais le gouvernement avait selon lui des ennemis non moins dangereux dans la personne des émigrés, des chouans, des prêtres fanatisés, des hommes dont les pamphlets corrompaient l’esprit public. A ce mot de pamphlet le Premier Consul, piqué au vif par l’allusion, interrompit brusquement Truguet : « On ne me fera pas prendre le change par ces déclamations, s’écria-t-il. Les scélérats sent connus, ils sont signalés par la nation. Ce sont les septembriseurs, ce sont ces hommes artisans de tous les crimes qui ont toujours été défendus ou ménagés par de misérables ambitions subalternes. On parle de nobles et de prêtres I Veut-on que je proscrive pour une qualité? Veut-on que je déporte dix mille prêtres, des vieillards!... »

Proscrire pour une qualité ! c’était bien là ce qu’il

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