Thibaucleau : Mémoires d'un conseiller d’État
voulait lui-même, mais seulement dans le sens qui flattait sa haine et ses préventions ; appliquée aux chouans, la mesure lui paraissait inique, appliquée aux terroristes, elle lui semblait légitime. Dès le lendemain il revint à la charge pour obtenir du Conseil d’État la loi dont il avait besoin contre le parti qu’il voulait frapper. Les conseillers d’État hésitaient , non par scrupule de donner le consentement qu’on leur demandait, mais par embarras de trouver une rédaction qui pût être acceptée par le Corps législatif. B.œderer, Régnault, exprimaient des craintes relativement au Tribunat : « Vous êtes toujours dans l’antichambre du Tribunat, dit Bonaparte. La nécessité de la mesure une fois reconnue il faut la prendre. J'ai un dictionnaire des hommes employés dans tous les massacres.
« 11 faut un pouvoir extraordinaire; qui a le droit de le donner? Si personne n’a ce droit, le gouvernement doit-il le prendre? » Alors Talleyrand silencieux d’ordinaire : « A quoi bon avoir un Sénat, dit-il, si ce n’est pour s’en servir » 1 ?
Ce mot de Talleyrand fut un trait de lumière. I! mettait tout le monde à l’aise, les conseillers d’État, en diminuant leur part de responsabilité, le Premier Consul en écartant le contrôle importun du Corps législatif et en donnant une apparence de légalité à ce qui était une flagrante violation de la Constitution. 11 fut donc résolu en principe que la mesure serait prise par le gouvernement comme une sorte de mesure de guerre, et qu’elle serait consacrée par un scnatus-consulte ,
l. Miot de Melito : Mémoires .
arme commode, empruntée au vieil arsenal du Césarisme. A l’aide de cet expédient dont on ne s’était pas encore avisé on allait transformer le Sénat, gardien de la Constitution , en un véritable pouvoir constituant, modifiant à son gré le pacte confié à sa vigilance, et investi du droit de légaliser tous les actes d’arbitraire. Cette vocation nouvelle du Sénat était pour Bonaparte la plus précieuse des découvertes. Il se hâta de l’établir par un mémorable précédent, se promettant bien d’en tirer parti pour ses projets ultérieurs.
Après quelques tâtonnements au sujet de la forme définitive à donner à cet acte extra-légal, Bonaparte réunit de nouveau le conseil d’Élat le 1er janvier 1801. On ouvrit la séance par la lecture de plusieurs rapports de police au sujet des complots, plus ou moins hypothétiques, qui avaient précédé l’attentat du 3 nivôse. On lut ensuite les conclusions de Fouché sur la mesure à prendre et sur les hommes qu’on allait frapper. Fouché, depuis le 3 nivôse, était l’objet d’invectives qui allaient jusqu’à l’accusation de complicité. Ses ennemis du camp des modérés, Bœdcrer, Régnault, Portalis, jugeant le moment venu de le renverser, l’attaquaient avec une violence extrême; ils attribuaient hautement la perpétration du crime à ses ménagements excessifs pour ses anciens amis du parti jacobin ; quelques-uns le regardaient comme un homme à désavouer l’insuccès, mais à profiter de la réussite. Quant à lui, convaincu dès le début que la tentative émanait du parti chouan, ému mais nullement déconcerté du déchaînement de haine qui éclatait contre lui, il avait opposé un visage impassible et une dénégation inébranlable
262 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
aux affirmations de ses adversaires. Aujourd'hui ses conjectures étaient devenues une presque certitude. A l’aide des débris dispersés sur le théâtre du crime, on avait reconstruit en partie certaines pièces de la machine infernale, une portion du tonneau, de la charrette, on avait retrouvé les marchands qui les avaient vendus, ainsi que celui qui avait vendu le cheval. Les confrontations faites depuis lors, n’avaient pas encore amené la découverte des vrais coupables, mais elles avaient établi péremptoirement l'innocence de tous les révolutionnaires arretés comme auteurs ou complices présumés de l'attentat. Une autre circonstance était venue corroborer l’opinion de Fouché, c’était la disparition subite et complète de plusieurs des agents de Georges, dont jusqu’au 3 nivôse il avait facilement pu suivre la trace; c’était en outre la concordance frappante qui existait entre le signalement connu de ces hommes et le portrait tracé par les témoins.
Ces éléments de conviction, Fouché les avait communiqués à Bonaparte, et celui-ci ne croyait maintenant, pas plus que son ministre, à la culpabilité des jacobins ou tout au moins de ceux qui avaient été arrêtés; mais il n’en persistait pas moins à vouloir se débarrasser d’eux, et Fouché se prêta complaisamment à cet acte d’iniquité. Il résulta toutefois de la double certi-
tude qu’ils avaient acquise l’un et l’autre, que dans cette séance du 1er janvier destinée à préparer la punition des auteurs del’attentatdu 3 nivôse, on fit à peine allusion à l’attentat lui-même. On dressa une liste de proscription, et on y inscrivit des citoyens « non parce qu’ils avaient été pris le poignard à la main, mais parce qu’ils étaient universellement connus pour être
LES CONSPIRATIONS
capables de V aiguiser et de le prendre 4. » Les formes de lajustice, disait encore Fouché, n’avaient pas été instituées pour protéger de pareils brigands.
Rœderer ayant demandé que le rapport du ministre de la police fît au moins mention de l’attentat du 3 nivôse, Bonaparte s’y opposa formellement : « On n'avait pas de preuves , dit-il , que les terroristes fussent les auteurs de V attentat. On les déportait , non pour le 3 nivôse, mais pour le 2 septembre , le 31 niai, la conspiration de Babeuf. Le dernier évènement n’était pas la cause de la mesure, il n’en était que l'occasion ! »
Le rapport était suivi d’une liste de cent trente-trois noms tirés de ce que Bonaparte appelait son dictionnaire. Elle comprenait la plupart des hommes qu’il avait voulu proscrire dès le lendemain du 18 brumaire : il avait reculé alors devant la réprobation de l’opinion publique ; mais son cœur fermé au pardon n’avait pas abjuré ses rancunes ; il profitait aujourd’hui de l’erreur qu’il avait lui-même accréditée sur leur compte pour consommer leur perte. Un grand nombre d’hommes, même au sein du conseil d’État, eussent refusé leur adhésion à la mesure, s’ils avaient eu comme lui la certitude que pas un des individus incriminés n’avait trempé dans l’affaire de nivôse ; il ne dit pas un mot pour dissiper leur méprise1 2. Parmi les proscrits, comme le fît remarquer Réal, se trouvaient jusqu’à des hommes qui étaient employés du gouvernement, tels que Baudray, juge à la Guadeloupe de-