Bonaparte à Talleyrand, 10 juillet
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seule condition que les ports du Portugal fussent fermés aux Anglais 1 . »
Cette déception au sujet du Portugal, et ce refroidissement avec l’Espagne survinrent vers le même moment où l’on apprit à Paris la conclusion du traité négocié par lord Saint Helens, entre l’Angleterre et la Pmssie (en date du 17 juin 1801), et le rapprochement intime de cette dernière puissance avec la Prusse qu’on se flattait d’avoir gagnée en lui permettant d’occuper le Hanovre et en la flattant de l’espoir de le garder. D’autres événements encore plus graves étaient venus, un peu auparavant, mettre leur poids dans la balance pour la faire pencher en faveur de la paix. Il ne fallait pas moins pour faire plier l’ambition démesurée qui rêvait déjà de dicter des lois à l’Europe La dernière de nos tentatives pour ravitailler l’Égypte avait été aussi infructueuse que les précédentes, et la nouvelle de la capitulation du Caire venait d’arriver en France.
L’assassinat de Kléber avait fait tomber le commandement de l’armée d’Égypte aux mains incapables de Menou. Le seul titre de ce général à un poste si périlleux était son droit d’ancienneté, et malgré le peu de considération dont il jouissait dans l’armée, malgré l’humiliation que ses frères d’armes ressentaient d’obéir à un tel chef, personne n’entreprit de le lui disputer. Malheureusement le Premier Consul crut devoir le confirmer dans ce commandement. La docilité et le dévouement qu’on lui témoignait commençaient à devenir à ses yeux la mesure unique du mérite. Menou
1. Voir entre autres les mémoires de Rœderer : Notice pour mes enfants.
était presque le seul officier général qui eût donné une complète approbation à tout ce que Bonaparte avait fait en Égypte. Son admiration s’était maintes fois manifestée enfermes d’un enthousiasme tellement exalté, qu’elle l’avait fait accuser d’adulation par les uns, et par les autres, de folie. Il était allé au-devant des désirs les plus chimériques du général en chef, en se convertissant à l’islamisme et en épousant une femme turque, mais son exemple n’avait pas trouvé d’imitateurs. Il avait, en un mot, embrassé toutes les illusions de ce roman impossible avec le fanatisme consciencieux d’un esprit étroit, qui niait les obstacles faute de la clairvoyance nécessaire pour les apercevoir. Sous Kléber, à l’époque du traité d’El-Arysch, il avait montré un zèle extraordinaire pour la conservation de l’Égypte, il avait soutenu qu’on pouvait la garder indéfiniment ; mais son avis combattu par les chefs les plus intelligents de l’armée, à l’exception de Desaix, avait fait plus de tort que de bien à cette opinion. Officier très-brave et très-intègre, mais sans capacité militaire, l’esprit inconsistant, décousu, fantasque, plein de singularités et de lacunes qui lui ôtaient toute autorité sur le soldat, le caractère mobile et irrésolu, la complexion épaisse et affligée d’une extrême myopie à la fois physique et morale, tel était à peu près le seul partisan que l’occupation de l’Égypte eût gardé dans l’armée* tel était le général que Bonaparte avait préféré à Lanusse et à Reynier, hommes de premier mérite, mais peu suspects de servilité; tel était enfin l’administra-
A peine arrivé aux affaires, Abdallah Menou qui
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•du .
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avait à cœur de prouver par des arguments sans réplique, la possibilité de fonder une colonie en Égypte, s’était hâté de bouleverser ce qu’on avait fait avant lui pour tout reconstruire à neuf. Il avait entassé arrêtés sur arrêtés, règlements sur règlements, avec la désastreuse fécondité d’une intelligence en désarroi, qui prend l’agitation pour l’activité et qui croit remédier au vice des choses par la vertu des mots. Il avait tout changé dans l’administration de l’armée comme dans celle du paye lui-même; il avait imposé à des populations h demi-sauvages, la minutieuse réglementation européenne, contraire à leurs mœurs, à leurs instincts, à leurs idées; il avait aboli des usages nationaux, proscrit certains costumes, remplacé le système judiciaire, le mode de la perception des impôts; il avait appliqué à l’Égypte notre régime forestier, institué des douanes et jusqu’à des octrois; il avait choisi en un mot avec une sorte de prédilection dans notre système administratif tout ce qui s’y trouvait de vexatoire et devait rendre notre domination odieuse et insupportable aux indigènes1. Il portait dans son rôle de réformateur une sorte de précipitation fiévreuse comme s’il en avait pressenti la courte durée. Il s’imaginait naïvement résoudre autant de difficultés qu’il noircissait de paperasses, ce qui nous en a valu une quantité prodigieuse2, et ce qui, dans un siècle possédé comme lui de la manie de légiférer, a fait dire
1 . Martin : Histoire de Y expédition d'Égypte. Général Regnier : V Égypte après la bataille d'JJéliopolis.
2. Les ordres du jour de Menou (en partie imprimés au Kaire et en partie manuscrits) forment trois volumes in-folio. C’est un fatras plein de déclamations et d'incohérence.
à quelques historiens que Menou était un excellent administrateur. La vérité est qu’il mit en toute chose le désordre, et la désorganisation qui existaient dans sa cervelle détraquée.
Tant que la tranquillité ne fut troublée par aucun danger extérieur, les bizarreries de cet excentrique n’eurent d’autre inconvénient que de créer beaucoup de mécontents dans l’armée et d’ôter tout prestige à un commandement sans dignité. Mais vers le commencement du printemps de 1801, de fâcheuses nouvelles commencèrent à circuler; on apprit l’arrivée à Malte puis à Macri de l’armée anglaise de Malion; on parla de l’imminence de son débarquement probable à Aboukir, de l’irruption prochaine d’une armée turque déjà formée en Syrie. Menou ne sut prendre aucune mesure de défense efficace, hésitation qui d’ailleurs n’était pas extraordinaire dans la situation désespérée où il se trouvait. Ses généraux le suppliaient de concentrer ses troupes autour d’Alexandrie, position où l’on était le mieux à portée cle diriger ses forces sur le point menacé : il resta immobile au Caire, se contentant de laisser à Alexandrie le général Friant avec quelques mille hommes et d’envoyer des troupes, trop disséminées pour être un obstacle, à Ramanieh, à Damiette, à Belbeïss. Abandonné à luimême, Friant s’efforça en vain de s’opposer au débarquement des Anglais qui eut lieu le 5 mars 1801 sur la plage d’Aboukir. Il faut dire pour la justification de Menou que prévenir ce débarquement était une chose impossible, car si les Anglais eussent trouvé la presqu’île d’Aboukir sérieusement gardée, ils l’eussent effectué à Damiette ou à Ramanieh. L’armée était
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tellement réduite qu’on ne pouvait se fortifier convenablement sur un point sans dégarnir tous les autres; et, ces autres points, il était pour nous d’un intérêt capital de les conserver. Il fallait une forte garnison au Caire dont la population s’était révoltée deux fois en trois ans; il en fallait une non moins forte à Belbeïss pour observer l’armée turque concentrée sur la frontière de Syrie; il en fallait enfin à Alexandrie, à Damiette, à Ramanieli, à Aboukir, pour ne mentionner que les points essentiels à notre sûreté. Ces prélèvements faits, que restait-il d’une armée qui ne comptait au plus que douze à quinze mille hommes disponibles?
Il y a donc une criante injustice à rendre Menou responsable d’un insuccès devenu inévitable. Placé dans une situation absolument identique, Bonaparte n’avait nullement réussi à empêcher le débarquement des Turcs à Aboukir, bien qu’il eût alors une armée incomparablement plus forte que celle de Menou ; il avait, il est vrai, réussi à les jeter à la mer, mais l’eûtil fait avec autant de facilité si, au lieu de ce qu’il appelait « cette canaille turque, » il eût trouvé en face de lui dix-huit mille soldats anglo-européens pleins de solidité et commandés par d’excellents officiers, s’il eût été menacé en même temps sur ses flancs par une armée de trente mille hommes venant de la Syrie, par un corps de six mille Gipayes sur les côtes de la mer Rouge, s’il eût eu enfin pour résister à. cette accumulation de périls une armée réduite de près du tiers? Menou était à la vérité un général incapable : mais qui donc l’avait choisi et maintenu malgré les murmures de l’armée ? A quelque point de vue qu’on
se place, la responsabilité du désastre doit retomber tout entière sur celui qui en était la cause unique.
Il faut en dire autant des tentatives infructueuses de l’amiral Ganteaume pour amener des renforts en Égypte. Ganteaume est avec Menou, d’après le thème adopté par la routine historique, la cause principale de la ruine de l’expédition. S’il avait réussi, la gloire eût été pour un autre ; il a échoué, tout le tort doit retomber sur lui seul : telle est la justice de l’engouement. Ganteaume était, de l’aveu de tous, un très-brave et très-habile marin ; très-attaché à Bonaparte, c’est lui qui l’avait sauvé des croisières an glaises lors de son périlleux retour en France; il tenait à honneur de réussir dans la difficile mission qui lui avait été confiée. Bloqué dans Brest par une flotte ennemie, il en sortit audacieusement à la faveur d’une affreuse tempête qui dispersa son escadre ; il rallia ses vaisseaux sur les côtes d’Espagne et franchit le détroit de Gibraltar avec non moins de hardiesse que de bonheur ; mais dans la Méditerranée il fut reconnu par les croisières de l’amiral Warren, et, ne pouvant accepter le combat avec ses vaisseaux avariés, encombrés de soldats et d’obieîs de transport, il rentra à Toulon le 19 février. Cette résolution lui a été amèrement reprochée ; mais à supposer qu’il eût accepté le combat, et qu’il eût été vain queur, ce qui est fort invraisemblable, car bien qu’il eût un ou deux vaisseaux de plus que l’amiral Warren, ses bâtiments et ses marins étaient bien inférieurs à tous égards à l’escadre anglaise qui n’avait ni les embarras, ni la responsabilité d’un transport ; dans cette hypothèse môme, disons-nous, il eût été hors d’état de repartir sur-le-champ pour l’Égypte
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ayant la presque certitude d’y rencontrer l’escadre de débarquement. On cite, il est vrai, la frégate la Régénérée, qui arriva à Alexandrie le 2 mars; mais un bâtiment isolé peut tenter une telle aventure, un convoi ne le peut pas, et si la Régénérée eut le bonheur d’échapper aux croisières ennemies, V Africaine, qui partit en même temps, fut prise.
Lorsque Bonaparte apprit l’insuccès de Ganteaume, il eut un de ces transports de fureur qu’il éprouvait toujours lorsqu’il se heurtait à la force des choses. L’impuissance de notre marine eut de tout temps le privilège de les porter au paroxysme. Rendant les hommes responsables de l’insuffisance des choses, il poussa plus d’une fois les reproches jusqu’à l’outrage; emportements insensés qui coûtèrent la vie à Yilleneuve et à tant d’intrépides marins, et dignes tout au plus de ce roi d’Asie qui faisait fouetter la mer lorsqu’elle se montrait indocile. Ganteaume ne reçut pas encore toutefois de reproches directs, mais on lui intima l’ordre de repartir sur-le-champ. Il ne put reprendre la mer que le 20 mars. A cette date, l’armée anglaise était débarquée en Égypte depuis quinze jours, elle avait gagné contre Friant et Lanusse une seconde bataille des plus meurtrières le 13 mars, enfin elle était à la veille même de gagner contre Menou celle de Canope, combat décisif qui fut livré le 21 mars. Dans cette situation, les quatre ou cinq mille hommes que portait l’escadre de Ganteaume ne pouvaient plus, en mettant les choses au mieux, rien changer à l’issue des événements. Mais l’escadre de Ganteaume éprouva sur les côtes de Sardaigne un de ces accidents de mer qui sont impossibles à prévoir : deux vaisseaux s’abor-
dèrent dans la nuit et se firent mutuellement de telles avaries qu’il fallut rentrer de nouveau dans le port de Toulon (5 avril). Pendant ce temps notre armée démoralisée, qui avait perdu à Ganope deux mille hommes et quelques-uns de ses meilleurs officiers, entr’autres Lanusse, le plus brillant de tous, cédait pas à pas le terrain devant des forces tellement supérieures, qu’elle ne pouvait plus songer à les affronter en rase campagne1. Au commencement de mai elle perdit Rosette, et quelquesjours après Ramanieh. Il ne lui restait plus que deux places, Alexandrie et le Caire, n’ayant entre elles aucune communication et dans lesquelles elle dut s’enfermer sans espérance de pouvoir les défendre longtemps. L’Égypte était dès lors irréparablement perdue.
L’amiral Ganteaume avait reçu l’ordre de mettre à la voile une troisième fois. On lui avait désigné comme point de débarquement le port de Derne, petite ville située sur le littoral africain, à plusieurs marches d’Alexandrie, et non-seulement séparée de cette capitale par un vaste désert sans eau, mais défendue par des populations extrêmement sauvages qui répondirent à nos avances p>ar une fusillade meurtrière. Ganteaume ayant été obligé de laisser en chemin une partie de son escadre attaquée par l’épidémie, n’avait avec lui que deux mille hommes de troupes, qu’un débarquement opéré dans de telles conditions eût exposés à une destruction certaine de l’aveu de tous les officiers; eût-il eu le double ou le triple de ces forces, il n’aurait rien changé à l’issue de la guerre qui était
1 . R. Wilson : Jfistory of the bristish expédition to Lgypt,
dès lors irrévocablement fixée. Il n’avait pu encore prendre de parti lorsque l’apparition de la flotte anglaise le força à repartir précipitamment.
Les plaintes et les reproches dont ce courageux marin fut l’objet dans ces circonstances plus fortes que sa volonté, s’adressaient en définitive à Bruix, à Du-
logue à celle dont on l’avait chargé, et pour la même raison, aucun d’eux ne put la remplir. Bruix avait reçu l’ordre de sortir de Rochefort1 et de se combiner
à Cadix avec Dumanoir et Linois pour faire voile ensuite pour l’Égypte ; il ne parvint pas à exécuter même la première partie de ce mouvement. Linois, plus heureux, soutint à Algésiras, contre l’amiral Saumarez,
triomphe, parce que les pertes y furent à peu près égales de part et d’autre, mais il ne ramena à Cadix qu’une flotte mutilée et hors d’état de tenir la mer. Rendant ce temps le général Belliard signait la capitu-
Ces divers échecs eurent pour effet de rendre les négociations plus faciles. L’Égypte étant perdue pour nous , bien que Bonaparte aflectât encore de dire « que lord Hawkesbury était trop éclairé pour ne pas savoir que l’Égypte était dans Alexandrie1, » le gouvernement français ne fit plus difficulté de convenir qu’elle serait rendue à la Porte. Le Premier Consul
manoir, à Linois, aussi bien qu’à lui-même, car tous ces amiraux reçurent à ce moment une mission ana-
une lutte acharnée qui fut considérée comme un
lation du Caire. Alexandrie était désormais le seul point que nous eussions conservé en Égypte (27 juin 1801).