Bignon: Histoire diplomatique
yeux le numéro du Moniteur qui contenait les trop fameuses proclamations d’Égypte. Cette lecture avait rempli son âme timide de crainte et de défiance. On lui assura que c’était là un Moniteur falsifié, et il accepta l’explication avec l’empressement de ceux qui ne demandent qu’à se laisser abuser. A Paris on manifesta promptement l’intention de dominer l’Église comme on dominait l’État. Dès le lendemain de la signature du Concordat, Bonaparte fît venir Consalvi, et lui dit négligemment, comme s’il se fût agi d’une chose convenue : « Je suis vraiment bien embarrassé d’avoir à tenir la balance entre les constitutionnels et les nonconstitutionnels dans la nomination aux évêchés. » Le Premier Consul avait cent fois assuré le Cardinal qu’il abandonnait entièrement les constitutionnels et qu’il ne serait jamais question d’eux pour les évêchés.
Ce n’était là que l’ouverture des hostilités, et ce premier déboire n’était rien auprès des mécomptes qui attendaient la cour de Rome. Consalvi voulait du moins que les constitutionnels ne fussent admis aux honneurs épiscopaux qu’ après une rétractation formelle; il n’eut pas même cette satisfaction. Gaprara, le successeur de Spina, donna l’institution canonique à plusieurs d’entre eux dont Bernier avait faussement garanti l’abjuration, et qui protestèrent ensuite contre l’action déshonorante qu’on leur attribuait. Le Moniteur ne tarda pas à faire sentir au clergé que si la protection de l’État avait ses avantages elle avait aussi ses inconvénients. Un curé de Paris ayant refusé la sépulture religieuse à une danseuse, fut censuré et apprit par le journal officiel « qu’il avait trois mois de retraite afin de se souvenir que J. C,
LE CONCORDAT
avait prié même pour ses ennemis1. »
Ve?’S la même époque, le cardinal Maury qui habitait les États pontificaux, ayant eu le malheur de porter ombrage au gouvernement consulaire, le Saint-Siège dut bon gré ou malgré lui interdire le séjour de Rome. La politique impérieuse du Premier Consul allait avant peu ajouter des griefs plus cuisants encore à ces motifs de mécontentement. Le Saint-Siège ne témoignait toutefois son déplaisir que par la lenteur avec laquelle il exécutait ses engagements relatifs à la destitution des évêques récalcitrants. Il espérait encore, il demandait même expressément la restitution de ses anciennes provinces. Le Pape écrivait à Bonaparte : « Nous implorons de votre cœur magnanime, sage, et juste, la restitution des trois légations et une compensation pour la perte d’Avignon et de Carpentras. » (24 octobre 1801.) A les réclamer comme le prix du Concordat, il y aurait eu simonie ; mais à les demander comme une récompense de la bonne volonté qu’il avait montrée, il n’y avait plus simonie. Telles ont été de tout temps les distinctions de la morale ecclésiastique. Le Premier Consul, dont l’esprit n’était pas moins subtil, ne rendit pas les provinces, mais il restitua libéralement à la cour romaine la dépouille mortelle de Pie VJ, don pieux qui fut reçu avec de grandes protestations de reconnaissance, mais qui ne contribua pas beaucoup à rétablir l’entente cordiale entre les deux pouvoirs.
Le sentiment qui domina dans le public à l’annonce de la conclusion du Concordat fut celui de l’étonne-