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CONSULTE LE LYON. TRAITÉ D’AMIENS

SAINT-DOMINGUE

On aurait une bien fausse idée du caractère du Premier Consul, de ses plans, des inquiètes facultés de ce fatal génie, si l’on supposait qu’en possession d’une si haute fortune et satisfait des succès extraordinaires qui avaient signalé la fin de l’année 1801, il allait pour un temps, sinon jouir en paix de sa gloire, du moins s’appliquer à consolider les résultats acquis. Comblé de pouvoirs et d’honneurs, possédant au dehors une prépondérance incontestée, au dedans une autorité sans bornes, exerçant une sorte de fascination sur ses contemporains dont l’imagination s’emparait avec avidité des thèmes qu’il leur jetait en pâture, et prêtait à toutes ses actions une couleur légendaire, il ne tenait qu’à lui de donner l’essor à la prospérité intérieure et de devenir encore plus grand dans la paix qu’il ne l’avait été dans la guerre. Mais de telles pensées étaient bien loin de son esprit; il était déjà tout entier à de nouvelles aventures. Les merveilleux avantages diplomatiques qu’il venait de remporter, la

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paix signée avec tons les grands États de l’Europe résignés désormais à laisser à notre pays non-seulement une complète indépendance, mais une grande influence dans le monde, tous ces bienfaits inestimables conquis au prix de tant de sang, étaient à ses yeux comme des biens personnels, faits pour servir à des spéculations nouvelles et pour être dépensés au profit exclusif de sa propre grandeur.

Les préliminaires de Londres, objet de l’allégresse des peuples, étaient à peine signés, qu’au risque d’entraver la conclusion de la paix définitive dont les conditions allaient être débattues à Amiens, Bonaparte poursuivait déjà avec sa menaçante et fiévreuse activité trois ou quatre entreprises différentes, réalisables il est vrai dans ce premier moment de surprise, grâce à la lassitude passagère des puissances, mais dont une seule était plus que suffisante pour rallumer inévitablement la guerre dans un temps donné. Il profitait de son succès pour précipiter l’achèvement de ses projets, comptant sur la stupeur des uns, sur la faiblesse des autres, exploitant le silence comme un consentement, et prêt à mettre la main sur son épée le jour où l’on oserait les discuter, il réalisait de fait la confiscation définitive de tous ces petits États qui depuis la Révolution étaient tombés sous notre dépendance , mais à titre provisoire, disait-on, dans leur propre intérêt et par suite des nécessités de la guerre, tels que la Hollande, la Suisse, la république de Gênés, enfin la Cisalpine. Traités le plus souvent en provinces conquises par leurs libérateurs, ces États avaient embrassé les principes de notre révolution, ils avaient adopté des institutions analogues aux nôtres, ils avaient accepté toutes

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les charges dont nous les avions accablés, dans l’espoir de racheter lenrliberté au prix même de ces sacrifices. On avait encouragé cette espérance. Tout récemment le traité de Lunéville avait solennellement consacré leur indépendance. L’article XI de ce traité, œuvre de Bonaparte lui-même, était ainsi conçu : « Les parties contractantes se garantissent mutuellement Vinclèpen dance des républiques batave, helvétique, cisalpine et ligurienne, et la liberté auxpeuples qui les habitent cVadopîer telle forme de gouvernement qu'ils jugeront convenable. » Cet article donnait à l’Autriche un droit formel d’intervenir en leur faveur. Il était difficile d’imaginer comment cette garantie d’indépendance pourrait avoir pour effet d’imposer à ces peuples un régime calqué sur la dictature consulaire ou émanant d’elle. Telle était pourtant l’interprétation qu’allait lui donner notre politique. Perpétuer en l’aggravant encore la Sujétion qui avait pesé sur ces républiques, n’était pas seulement dangereux, vu les justes mécontentements qu’une telle prétention devait créer en Europe, c'était inutile vis-à-vis d’États sans défense contre nous, qui nous étaient attachés par intérêt, avaient besoin de notre protection et ne demandaient qu’à vivre en paix sous notre influence. Mais ces projets funestes étaient déjà en voie d’exécution; le Premier Consul poursuivait en outre un plan de reconstitution de notre ancienne puissance coloniale, au moyen d’une expédition à Saint-Domingue, dessein qui n’étaitpas de nature à soulever autant de difficultés, mais qui, fondé sur les mêmes illusions que l’expédition d’Égypte, devait amener des désastres plus grands encore.

Ainsi, la paix d’Amiens n’étaitpas encore conclue que

Bonaparte se hâtait de consommer tous les faits qui devaient l’empêcher d’être durable. Il engageait et compromettait l’avenir avant même d’avoir assuré le présent. Et tous ces projets d’agrandissement dans lesquels il se proposait de faire figurer au premier plan, non la France, mais sa propre personne, afin d’y gagner un nouvel éclat, ne devaient servir eux-mêmes qu’à accroître son pouvoir à Fintérieur : ils étaient la préface nécessaire et calculée d’une nouvelle usurpation. Celui qui allait se faire décerner en Italie une véritable royauté sous le nom de président de la Cisalpine pouvait-il se contenter delà dictature temporaire en France? Si ses invectives tour à tour dédaigneuses et irritées contre tous les hommes qui avaient conservé quelque attachement pour la liberté, si ses empiétements successifs sur tous les pouvoirs n’avaient pas annoncé assez clairement ses intentions, cette toute-puissance décernée à l’étranger n’allaitelle pas être au dedans une invitation significative adressée à la peur et à la servilité ? Porter le dernier coup à cette opposition détestée dont la censure même murmurée à voix basse lui était devenue insupportable, effacer de la Constitution cette limite de temps, la seule qui eût été mise à son pouvoir, faire rentrer dans le néant cette ombre de pouvoir législatif qu’il avait jusque-là soufferte à ses côtés, tel devait être le prix de cet accroissement de puissance au dehors.

Il importait d’opérer avec rapidité tous ces changements, afin de pouvoir opposer le fait accompli au négociateur anglais. Lord Gornwalis n'était pas encore arrivé à Amiens que la nouvelle constitution destinée à la Cisalpine était déjà écrite, et celle de la Hollande,

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imposée. Bonaparte n’avait pu songer encore à se faire décerner la magistrature suprême dans la république batave ; c’était assez de la convoiter en Italie : en allant plus loin il eût dépassé la mesure. Il se contenta donc d’un changement d’institutions qui lui permettrait d’y régner en la personne de ses créatures; mais il voulut que ce changement parût appelé par les Hollandais eux-mêmes. La république batave avait un gouvernement composé d’un directoire et de deux chambres législatives. Le Premier Consul, d’accord avec l’ambassadeur hollandais Scliimmelpennink , soumit au suffrage de ces deux chambres la nouvelle constitution quil destinait à la Hollande. Cette constitution instituait un président éligible pour trois mois , clause qui disait assez la nature des pouvoirs qu’on laissait à cette espèce de commis. Les deux chambres dont on croyait la docilité assurée, s’honorèrent en repoussant la constitution : elles furent chassées du lieu de leurs séances par le Directoire aidé d’Augereau. « Cette opération, dit le Moniteur du 26 septembre 1801 en racontant ce coup d’État, s’est faite dans le plus grand calme. Le Directoire a pris cette décision dans sa sagesse , avec l’approbation des présidents des deux chambres, et uniquement pour laisser au peuple le temps d'user de ses droits. » La nouvelle constitution fut en conséquence soumise au vote des populations. Sur 416 419 citoyens ayant le droit de suffrage, 52219 votèrent contre, le reste se tut. Ce silence fut interprété comme un consentement, et la constitution fut proclamée. Ainsi fut consacrée l’indépendance de la ré publique batave (17 octobre 1800).

Dans son exposé de la situation de la république , pré-

senté à quelques jours de là au Corps législatif français, Bonaparte osa féliciter la Hollande de l’événement dont elle venait d’être le témoin et la victime, il l’apprécia en ces termes : « La Batavie reprochait à son organisation cle n’ avoir point été conçue pour elle.... le principe du gouvernement est que rien n’est plus funeste au bonheur des peuples que l'instabilité dans les institutions, et le directoire batave a été constamment rappelé à ce principe. Mais enfin le peuple batave a voulu changer et il a adopté une constitution nouvelle. Le gouvernement l’a reconnue et il a dû la reconnaître parce qu’elle était dans la volonté d’un peuple indépendant. »

Telle était la sincérité de ces fameux comptes rendus où tous les faits sont groupés d’une façon si spécieuse et si brillante. On peut juger avec quels sentiments de pareilles déclarations étaient lues par les peuples qui savaient si bien à quoi s’en tenir sur leur exactitude Cependant cette population calme et patiente s’abstint de toute démonstration, jugeant la plainte vaine, la résistance impossible. Le cabinet de Londres, obsédé en ce moment même des réclamations du prince d'Orange, mais peu désireux de recommencer la guerre, se borna à demander « si l’on voulait faire de la Hollande une annexe de la France, comme on avait fait de la Belgique? » A quoi Otto répondit: « que chaque État avait le droit de s’organiser comme ii l’entendait, que la Hollande libre, parfaitement libre, avait son représentant à Paris comme toute autre puis sance. » Et sur cette franche et cordiale explication tout fut dit, du moins pour le moment.

C’était avec les mêmes arrière-pensées que le Premier Consul se mêlait activement aux querelles in tes-

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tines de la Suisse dans lesquelles on a tant de fois célébré l’impartialité et le désintéressement de son intervention. Depuis qu'à son instigation les patriotes vaudois, aveuglés par leur haine contre la tyrannie bernoise, avaient appelé sur leur pays le malheur de l’invasion étrangère, et depuis que le Directoire avait mis la Suisse au pillage pour subvenir aux dépenses de l’expédition d’Égypte, cette république avait connu à la fois les maux de la servitude et tous ceux de l’anarchie, la domination française étant intéressée à entretenir les discordes intérieures pour se perpétuer elle-même. Les armées de la coalition n’avaient pas tardé à envahir son territoire, et sous prétexte de la délivrer lui avaient apporté tous les ravages de la guerre. Retombée sous notre dépendance à la suite de la victoire de Zurich, livrée aux luttes de ses partis qui, tantôt au nom du principe fédéral, tantôtau nom de l’idée unitaire, cherchaient la satisfaction de leurs rancunes ou le rétablissement de leurs privilèges, les promesses du traité de Lunéville lui avaient rendu i espérance de retrouver cette salutaire neutralité qui l’avait si longtemps préservée.

Mais les troupes françaises n’évacuèrent nullement le territoire suisse. Le Premier Consul ne pouvait songer à traiter les Suisses aussi cavalièrement que les Italiens. Ni la fierté qu’ils avaient conservée de leurs mœurs républicaines, ni les ombrages de l’Europe inquiète ne lui permettaient de se faire décerner ouvertement en Suisse le pouvoir dont il s’emparait dans la Cisalpine, mais il s’efforça d’y atteindre au même but sous un nom différent et par des moyens plus couverts. Il adopta à l’égard de la Suisse une politique très-

simple qui consistait à y rendre tout gouvernement impossible, jusqu’à ce que les cantons s’en remissent à sa discrétion. A côté de cet objet principal ide son intervention dans les affaires intérieures de la Suisse, il poursuivait un objet secondaire qui était d’ajouter aux deux départements du Mont- Terrible et du Léman , que la France s’était déjà taillés sur les domaines de la Confédération, le canton du Valais qu’il avait résolu de s’approprier pour communiquer plus librement avec l’Italie par le Simplon.

Sousl’influence de son action habilement dissimulée, mais tenace et incessante, les gouvernements succédaient aux gouvernements sans réussir à se consolider. Exploitant les griefs que les partis nourrissaient ms uns contre les autres, faisant tour à tour pencher la balance en faveur des factions opposées, poursuivant d’une haine spéciale le parti unitaire comme le plus propre à faire triompher les idées d’indépendai ~e, il protestait en toute occasion de son intérêt pour la liberté suisse, de son désir de voir la stabilité rétablie dans les institutions, en ayant grand soin toutefois de ne jamais sortir de ces assurances générales que chacun pouvait interpréter dans le sens de ses propres vœux. Chaque fois qu’on lui soumettait un projet d’organisation, il l’approuvait ouïe critiquait en termes obscurs et enveloppés comme ceux de l’oracle; il y joignait les plus sages avis en assurant ne vouloir se mêler de rien ; mais bientôt la nouvelle administration, minée par un mal secret, dépérissait comme un arbre frappé dans sa racine. La rapidité avec laquelle ces administrations se succédaient les unes aux autres était une énigme pour les contemporains ; elle a été

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souvent invoquée parles historiens comme une preuve de la nécessité qui appelait Bonaparte à jouer en Suisse le rôle de la Providence. Le mystère peut être facilement éclairci pour celui qui veut interroger les faits au lieu de se contenter de ces apparences mensongères que les gouvernements jettent si facilement sur leurs actes les plus odieux. Ici encore il suffit, pour rétablir la vérité, de rapprocher des fictions complaisantes de Y exposé de la situation de la république les instructions secrètes que Bonaparte adressait à ses agents.

« Souvent, disait-il dans l 'Exposé lu au Corps législatif, l’Helvétie a soumis au Premier Consul des projets d’organisation, souvent elle lui a demandé des conseils, toujours il Va rappelée à son indépendance .

9 Souvenez-vous seulement, a-t-il dit quelquefois, du courage et des actes de vos pères. Ayez une organisation

simple comme leurs mœurs Surtout pour l’exemple

des peuples de l’Europe, conservez l’égalité et la liberté à cette nation qui leur a la première appris à être indépendants et libres. » Ce n’ étaient là que des conseils et ils ont été faiblement écoutés. L’Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de la république n’a montré qu'un conciliateur impuissant aux partis divisés. »

Voici maintenant les instructions qu’il faisait donner à ce conciliateur, le citoyen Verninac, notre représentant en Helvétie. L’exposé cité plus haut est du 22 novembre, les instructions sont du 30 :

« Le citoyen Verninac ne doit faire aucun acte ostensible, mais faire connaître confidentiellement que je suis très-mécontent de l’esprit de réaction qui paraît

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diriger les landammans et le petit conseil; que je ne souffrirai pas qu’on insulte à tous les hommes de la Révolution, à tous ceux qui ont montré de l’attachement à la République; que j’ai vu avec peine que déjà le gouvernement oubliait les principes de la modération que ce gouvernement n’est point légi-

time puisque le Corps législatif n’avait q)ns le droit de culbuter la diète, que d’ailleurs le Corps législatif n’est composé que de seize membres, et que c’est étrangement se jouer des nations que de croire que la France reconnaîtra la volonté de seize individus comme le vœu du peuple helvétique , etc., etc. »

Ces scrupules si nouveaux chez l’homme qui avait fait le 18 brumaire, s’attaquaient à l’administration d’Aloys Reding, caractère chevaleresque et généreux, patriote qui avait combattu pour l’indépendance de son pays et qui était la plus grande popularité du moment.

« Le citoyen Verninac, poursuivait Bonaparte, doit dans toutes les circonstances et publiquement dire que le gouvernement actuel ne peut être considéré que comme provisoire , et faire sentir que non-seulement le gouvernement français ne l’approuve pas, mais n’est point satisfait de sa composition et de sa marche. Ceci doit se faire sans écrit , sans imprimé et sans éclat 1. »

Telle était la réalité de cette politique d’abstention et des pacifiques intentions du conciliateur Verninac. Reding vint à Paris pour tâcher de s’entendre avec le Premier Consul, mais il n’en obtint que des assurances générales pour la liberté et le bonheur de ses compatriotes avec des promesses d’appui qui se tra-

L Bonaparte àTalleyrand, 30 novembre 1801.

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duisirent par des attaques sourdes mais incessantes de la part de Verninac 4. « Il est vrai, lui écrivait Bonaparte, que vous êtes sans organisation, sans gouvernement, sans volonté nationale. Pourquoi vos compatriotes ne feraient-ils pas un effort 2 P » Reding n'était pas homme à comprendre cet effort dans le sens des désirs du Premier Consul; aussi fut-il bientôt renversé, et tel fut le sort de tous ceux qui lui succédèrent, jusqu’à ce que Bonaparte, impatienté de la lenteur d’intelligence de ce peuple insensible aux avantages de sa médiation suprême, se la lit décerner par ses propres créatures et l’imposa à la tête d’une armée.

Les choses exigeaient beaucoup moins de ménagements en Italie, où les esprits étaient depuis longtemps façonnés à la docilité; aussi était-ce là que Bonaparte avait résolu de faire surgir l’événementdestiné à avertir et à stimuler la France. Pour le rendre encore plus facile à réaliser, il avait à dessein maintenu dans le provisoire les institutions de la Cisalpine, en sorte que tout le monde y aspirait à une situation plus assise. Le moment venu, on fait répandre dans tout le Milanais le bruit que la Cisalpine va être appelée à un ordre de choses plus solide et plus durable, que les Italiens vont enfin connaître des jours meilleurs, être mis en demeure de prouver par leur patriotisme s’ils sont dignes du nom de peuple libre, que le Premier Consul s’occupe, de concert avec leurs plus éminents concitoyens, d’achever son ouvrage en donnant des lois à cette république fille de son génie,

J. Histoire de la Confédération suisse par Jean de Muller, t. XVII. 2. Bonaparte à Aloys Reding, 6 février 1802.

qu’il va mettre à exécution des projets depuis longtemps formés pour leur indépendance. Des rumeurs du même genre se propagent à Gênes, où l’on avait également empêché qu’il s’établît rien de définitif. Bonaparte avait en effet appelé à Paris quatre ou cinq des hommes les plus considérables de la Cisalpine, entre autres Melzi, Serbelloni et Marescalchi. Il leur avait soumis pour la forme la nouvelle constitution qu’il destinait à leur république. Cette constitution rédigée par Talleyrand sous la dictée de Bonaparte, dans le cours du mois de septembre 1801, fut envoyée le 30 septembre par un courrier extraordinaire à la consulte de Milan, qui devait la discuter secrètement1 , et qui s’empressa de l’enregistrer. Quelques jours après la Cisalpine apprit qu’elle avait enfin des institutions.

La nouvelle constitution, pâle reflet du régime consulaire, instituait comme base de tout le système un corps électoral composé de trois collèges, les possi denti, les dotti et les commercianti , et comptant en tout sept cents électeurs. L’état nominatif du corps électoral de la Cisalpine tenait tout entier dans une page et demie du Moniteur 2. Sur cette ombre de suffrage, on avait échafaudé des pouvoirs publics non moins débiles et exténués. Une commission de censure, chargée de veiller au maintien de la Constitution et de nommer à certains emplois, rappelait vaguement le Sénat français; une consulte répondait à peu près au conseil d’État; un Conseil législatif au Tri-

t. Bonaparte à Talleyrand, 29 septembre 1801. 2. Moniteur du 31 janvier 1802.

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bunat; enfin le Corps législatif cisalpin était muet comme son homonyme français. Mais les attributions de ces diverses assemblées étaient encore beaucoup plus restreintes au profit du pouvoir exécutif. Celui-ci était concentré tout entier entre les mains d’un président aux côtés duquel on avait créé un vice-président, personnage encore plus effacé qu’un second consul l. Cette simplification, qui effaçait jusqu’aux derniers vestiges de tout élément libéral, représentait exactement celle que le Premier Consul se proposait de réaliser dans les institutions françaises. En parlant à l’Italie, le Solon de la Cisalpine voulait surtout être entendu de la France.

La Constitution acceptée, il fallait procéder à la nomination des autorités, et c’est là l’instant que Bonaparte avait choisi pour apparaître comme le dcus ex machincî . Supplié par le gouvernement cisalpin défaire lui-même les nominations2, il lui écrit pour lui exprimer son embarras : « Comment veut-on qu’il puisse de mémoire nommer les hommes les plus dignes à plus de seize cents emplois? Il ne le peut qu’autant qu’il sera à même de connaître le vœu de tous les ordres et de toutes les classes de la République. Qu’ils avisent donc aux moyens d’opérer un rapprochement3. »

Le moyen le plus naturel était un voyage du Consul à Milan; mais faiia venir les représentants de toutes les classes de la Cisalpine en France, au cœur de l hi-

1. Procès-verbal des opérations de la Consulte , dans le Moniteur du 31 janvier 1802.

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