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Bonaparte au comité Cisalpin, 31 octobre

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ver, lui parut un moyen bien plus propre a donner une grande idée de sa puissance et à frapper les esprits par la nouveauté du spectacle. Quelcjue soumise que fût la France, elle n’avait pas encore devant lui l’attitude et le ton d’une nation conquise ; aussi n’eut-il garde de négliger cette occasion de communiquer aux Français la contagion des adulations italiennes. Pétiet, notre agent auprès des Cisalpins, fut chargé de leur insinuer que la ville de Lyon, située à mi-chemin entre Milan et Paris, semblait l’endroit le plus convenable pour une telle réunion, et cette discrète invitation fut aussitôt acceptée comme un ordre par ces Républicains habitués de longue date à comprendre à demi-mot.

En vertu de cette résolution, les personnages les plus importants de la Cisalpine, au nombre d’environ quatre cent cinquante, s’acheminèrent à travers les Alpes au milieu de la saison la plus rigoureuse pour se trouver au rendez-vous que leur avait assigné le Premier Consul. Tout ce qui comptait dans la haute Italie par les lumières, le rang ou les richesses, fut réuni à Lyon dans les premiers jours de janvier 1802. Bonaparte y arriva lui-même le il de ce mois, non sans s’être fait attendre comme il convenait à un souverain. Acclamé par les Lyonnais, reçu par les Cisalpins avec des honneurs presque royaux , il s’étudia d’abord à leur plaire par la simplicité de ses manières, la bienveillance de son accueil, l’attention complaisante avec laquelle il écouta leurs observations sur la Constitution et sur le choix de leurs autorités. Il procéda ensuite aux nominations de concert avec eux. Les postes secondaires furent bientôt

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remplis; une seule place était laissée vacante à dessein, celle du Président. Bonaparte se l’était réservée dès l’origine, mais, fidèle à ses habitudes de dissimulation, il ne voulait pas la demander; il espérait qu’elle lui serait offerte spontanément par l’enthcmsiasme des Cisalpins. Ceux-ci, qui avaient pris au sérieux ses promesses et n’avaient aucune idée de ses désirs secrets, avaient jeté les yeux sur le comte Melzi, personnage le plus considéré et le plus influent de la Lombardie. Comme après de longs tâtonnements ces naïfs négociateurs ne comprenaient rien aux objections persistantes qu?on opposaità leur combinaison, il fallut enfin démasquer l’artifice et leur apprendre qu’ils n’étaient pas seulement venus à Lyon pour leur propre bonheur, mais aussi pour la plus grande gloire de leur législateur. Les confidents du Premier Consul, Talleyrand, Pétiet, Marescalchi, se chargèrent de les éclairer, et grâce à la révélation qui vint si à propos aider leur enthousiasme, les Cisalpins purent enfin fixer leurs destinées. Ils vinrent à Bonaparte avec une adresse dans laquelle, se calomniant eux -mêmes, ils déclaraient n’avoir pu trouver dans leur propre pays un citoyen qui, par l’ascendant de son nom et de son caractère, fut digne de gouverner leur république et capable de la maintenir. Ils le suppliaient donc d’honorerla Cisalpine en retenant la magistrature suprême et en ne dédaignant pas de garder la grande pensée de leurs affaires au milieu de la direction de celles de la France (25 janvier 1802)1.

1. Rapport de là-commission des Trente, signé Stregelli. — Procèsverbal des opérations de la Consulte. Moniteur des 30 et 31 janvier 180?..

Le lendemain Bonaparte vint en grande pompe leur annoncer son acceptation, sans prendre une peine superflue pour leur déguiser leur abaissement : « Je n’ai trouvé personne parmi vous , leur dit-il brutalement, qui eût assez de droits sur l’ opinion publique , qui fût assez indépendant de l’esprit de localilè} qui eût enfin rendu d’assez grands services à son pays pour lui confier la première magistrature . » C’était assez leur dire qu’il nela tenait que de lui-même. Il leur donna ensuite quelques conseils et des assurances de sa protection, puis il leur notifia les choix qu’il avait faits, entre autres celui de Melzi pour la vice-présidence. Plusieurs orateurs prirent alors la parole pour célébrer ses louanges. « Si la main qui nous a créés , dit Prina, veut bien se charger de nous guider, aucun obstacle ne peut nous arrêter, et notre confiance doit être égale à l'admiration que nous inspire le héros à qui nous devons notre bonheur. » De telles paroles équivalaient au Divus auguslus de l’Italie des Césars. Cela dit, la mission de la Consulte était remplie. Cette singulière convention tenue à l’étranger, plus semblable à une captivité ou à une émigration qu’à un mandat civique, était d’un triste augure pour l’avenir de la Cisalpine ; elle se terminait d’une façon fort imprévue pour la plupart de ceux qui l’avaient commencée avec tant de joie, mais les déceptions se dissimulèrent sous les flatteries. Ainsi l’Italie si longtemps foulée et asservie par nous se vengeait en nous enseignant les leçons de la servitude.

Un mot, un mot dénué de toute application actùelle, était pourtant venu consoler les patriotes italiens de leurs humiliations dans la dernière séance de la Con-

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suite, c’était la substitution du nom de république italienne à celui de république Cisalpine ; satisfaction donnée en paroles à des sentiments que Bonaparte n’avait garde d’encourager par des faits sérieux. Il lui eût été facile, s’il l’eût voulu, de donner-dès lors des gages solides à ces espérances d’une renaissance italienne, mais il ne leur permettait de se manifester que dans la mesure où elles pouvaient le servir luimême. Il avait dans les mains tout ce qu’il fallait pour fonder un grand État dans la haute Italie : Gênes venait de lui adresser la même prière que la Cisalpine, il la tenait à sa discrétion ; il disposait également de cette république de Lücques qu’il avait offerte à l’Espagne au prix de quelques vaisseaux : son agent Moreau de Saint-Méry y gouvernait en maître ; il occupait le Piémont dont le sort était encore en suspens bien qu’il fût de fait réuni à la France; enfin la mort du duc de Parme était prévue, et il s’apprêtait déjà à s’emparer de ce duché; tous ces éléments réunis à la Cisalpine pouvaient constituer une grande et puissante république dont la fondation eût certainement soulevé beaucoup d’objections en Europe, mais des objections moins vives que celles qui furent motivées par leur annexion à la France. Une telle république eût eu en effet une tendance constante à se rendre indépendante, ce qui eût rassuré l’Europe, mais ce qui n’était pas une perspective de nature à tenter Bonaparte.

Ce n’est donc qu’un mot qu’il jeta en pâture aux illusions des Cisalpins, lorsqu’il autorisa leur république à se parer du nom de la patrie italienne. Loin d’entrer dans leurs vues il ne s’occupait alors des petits États

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italiens que pour les maintenir isolés et les fixer définitivement sous la domination française. Il en agissait ainsi même à l’égard de ce royaume d’Étrurie qu’il avait si singulièrement cédé à l’Espagne « en toute propriété » et où il régnait en souverain absolu en la personne de Clarke et de Murat sous prétexte de diriger les premiers pas du jeune roi. On voit par sa correspondance qu’il y disposait de tout, nommait à tous les postes importants dans l’administration et dans l’armée, réglait la solde et la composition des troupes, et fixait jusqu’au nombre de canons à conserver dans chaque place 4.

La Toscane n’était plus désormais qu’une possession française, où toutefois la conquête était moins compromettante parce qu’elle était plus déguisée.

Pour juger de l’effet que tous ces envahissements devaient produire sur l’esprit des puissances, il importe de ne pas perdre de vue qu’ils furent, non pas successifs comme on les présente d’ordinaire, mais contemporains et simultanés. Si tous ne furent pas consommés au même instant, ce qui eût paru une usurpation par trop flagrante, si par exemple la réorganisation batave précéda la médiation helvétique, si la prétendue constitution de la Cisalpine devança celle de Gênes ou l’incorporation du Piémont, tous ces actes furent commencés, poursuivis, annoncés en même temps par des manifestations non équivoques, qui formaient un étrange contraste avec nos engagements sans cesse renouvelés de respecter l’indépendance de ces républiques.

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