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Talleyrandà Joseph, 20 novembre

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rain des négociations se trouva tout d’abord déblayé des seuls véritables obstacles à la conclusion de la paix. Dans rimpuissance d’arriver à un accord sur ces questions compliquées, on résolut de les ignorer, de faire comme si elles n’existaient pas: car, on ne pouvait se le dissimuler, le jour où l’on s’apercevrait de leur existence il faudrait reprendre les armes. Telle fut la signification des conférences d’Amiens. On voulut bien livrer au public ces formules de paix dont il était devenu si avide, mais on le fit avec l’intime persuasion que sur de telles bases on ne pouvait signer qu’une trêve.

Par suite de ce parti pris de ne parler pour le moment de rien de ce qui pouvait diviser ou irriter, l’objet des négociations se trouva considérablement réduit. Il ne s’agissait plus que de régler des contes tâtions relatives à l’exercice du droit de pêche, au payement des fournitures faites pour les prisonniers, enfin à la reconstitution de l’ordre de Malte la seule question qui eût une réelle importance. L’affaire de Malte, bien que secondaire auprès des questions sousentendues, montra toute la profondeur des défiances qui séparaient les deux puissances en dépit de leurs protestations pacifiques. Bonaparte avait mis le premier en avant l’idée du protectorat de la Pmssie en faveur de l’Ordre reconstitué. Mais depuis qu’il n’espérait plus gouverner Alexandre aussi facilement que Paul, il s’était beaucoup refroidi pour cette idée. Il proposait maintenant que Malte fût placée sous le patronage du roi de Naples, prince qu’il était sûr désormais de dominer se trouvant le maître effectif du reste de l’Italie. Convaincu par expérience que dans

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l’état actuel de notre marine il pouvait bien s’emparer del’îîe par un coup de main, mais non pas la conserver, il demandait que ses fortifications fussent démolies et qu’on les remplaçât par un entrepôt et un lazaret. De leur côté, les Anglais déclaraient s’en tenir à une restauration pure et simple de l’Ordre sous la garantie du Czar, en effaçant de ses statuts ce qu’ils avaient de trop suranné et en adjoignant aux langues déjà existantes, une langue anglaise pour y balancer l’influence française 4. Des deux côtés, on avait le sentiment que tous ces arrangements n’étaient que provisoires, et on gardait obstinément l’arrière- * pensée de reprendre à la première occasion un point stratégique si précieux, ou du moins de le rendre inutile à son adversaire.

En même temps qu’il jetait à l’Europe l’illusion du traité d’Amiens, et rivait définitivement sous le joug les peuples qui avaient été jusque-là simplement rattachés à notre système, et nos clients plutôt que nos sujets, Bonaparte poursuivait à Paris, avec plus de passion et d’activité encore, les plans qu’il avait conçus pour l’accroissement d’un pouvoir qui n’était rien à ses yeux tant qu’il n’aurait pas tout absorbé autour de lui. Depuis la discussion sur les tribunaux spéciaux et la conclusion du Concordat, les projets du Premier Consul n’étaient plus un mystère pour personne. Tous ses actes le démontraient, il travaillait plus que jamais à une restauration monarchique.

Le doute à cet égard' n’était plus permis, et les hom-

1. Conférence du 28 décembre : Négociations relatives au traité d'Amiens par Du Casse.

mes les plus connus par leur modération avaient dû renoncer à défendre une politique dont le but ne se laissait que trop deviner. A la suite de la sortie insultante de Français de Nantes au Tribunat, le pacifique Daunou avait quitté l’Assemblée en déclarant « qu’il ne reparaîtrait que lorsque la tyrannie aurait cessé. » Ges mécontentements partagés par un grand nombre des membres du Tribunat et du Corps législatif, mais manifestés seulement par une très-minime fraction de ces deux Assemblées, avaient fini par gagner jusqu’au Sénat lui-même, quelque intéressé qu’il fût à tout couvrir de son invariable approbation. Sieyès, le président du Sénat, ennuyé de sa magnifique oisiveté, humilié d’un rôle dont les honneurs ne lui déguisaient pas le néant, mal résigné à son trépas anticipé bien qu’il en eût reçu le prix, avec lui tous les sénateurs qui avaient gardé quelque dignité de caractère ou quelque attachement pour la liberté, Destutt de Tracy, Volney, Cabanis, Lanjuinais, Garat, Lambrecht, se dédommageaient du huis-clos de leurs séances en blâmant dans les réunions privées la marche du gouvernement qu’il leur était impossible d’entraver. La conspiration de ce groupe inoffensif ne consistait guère que dans des causeries de salon tenues le plus souvent à Auteuil, chez Mme Helvétius ou chez Mme de Condorcet. Que pouvait au surplus cette minorité d’idéologues, même en se concertant avec les mécontents du Corps législatif et du Tribunat? obtenir la nomination d’un candidat au lieu d’un autre, faire modifier ou rejeter quelques projets de loi, et c’était tout. Loin d’être subversive ou factieuse, elle méditait à peine une résistance légale dans l’extension

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ordinaire du mot. Conserver les débris de garantie existants, empêcher s’il se pouvait une usurpation nouvelle, ses vœux n’allaient pas au delà.

Quant aux opposants du Corps législatif et du Tribunat, les faits avaient suffisamment démontré que s’ils possédaient l’estime de ces Assemblées, ils avaient fort peu d'influence sur leurs votes. Trop faibles et trop désarmés pour nourrir aucune pensée agressive, toute leur ambition était de maintenir dans la république une ombre de contrôle. Ils n’aspiraient ni à saisir ni à paralyserlepouvoir, mais à le contenir; ils ne cherchaient pas à lui dicter des lois nouvelles,

mais à lui faire respecter celles qu’il avait lui-même

faites et jurées. Parmi tous ces mécontents, si l’on excepte Barras alors isolé, impuissant, et discrédité, il n’en était j)as un seul qui songeât au renversement du pouvoir consulaire. Les opposants même de l’armée, qui par caractère passent plus facilement de la pensée à l’action, ne rêvaient rien de semblable. Leurs griefs étaient en général d’une nature toute différente. Étrangers pour la plupart à la notion même de la liberté, les militaires sont toujours prêts à acclamer la dictature qui possède à leurs yeux le mérite d’appliquer aux États la discipline des armées. Les compagnons de Bonaparte avaient applaudi avec passion au 18 brumaire, dans lequel ils avaient vu un gage de leur propre élévation ; mais les plus clairvoyants n’avaient pas tardé à reconnaître quelle distance ce succès avait mise entre eux et lui. Ils s’étaient flattés de maintenir l’ancienne égalité, et ne renoncèrent pas sans regrets à ce rêve. Le Concordat fut celui de ses actes qui contribua le plus à dissiper leur

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illusion et qui pour ce motif les blessa le plus Connaissant à fond ses sentiments intimes en matière religieuse, habitués à traiter ce sujet avec lui nonseulement avec la plus entière liberté mais avec tout le mépris du soldat pour le prêtre, ils ne purent voir dans le Concordat que les arrière-pensées d'une ambition toute personnelle. Quelques-uns lui exprimèrent très- haut leur déplaisir; c’étaient ses anciens lieutenants de l’armée d’Italie , tels que Lannes ou Augereau, hommes peu dangereux. Lannes, traité en enfant gâté, reçut l’ambassade de Portugal, et sa demi-disgrâce fît quelque bruit.

L’armée du Rhin était le foyer de mécontentements plus sérieux quoique moins bruyants. Ses officiers avaient, en général, plus d’instruction que ceux de l’armée d’Italie ; ils avaient aussi plus d’esprit libéral. Ils étaient sincèrement attachés aux institutions républicaines; ils en voyaient la ruine avec chagrin, .mais leur désapprobation ne se manifestait que par la réserve et la froideur de leur attitude. Moreau, leur chef, de moins en moins satisfait de la marche des affaires, mais ne voulant pas qu’on attribuât ce dissentiment à des motifs de rivalité ou d’ambition personnelle, se bornait à se tenir à l’écart, dédaignant les faveurs que tant d’autres se disputaient, exprimant rarement un blâme, mais plus odieux par ce silence et cette abstention qu’il ne l’eût été par des démonstrations même exagérées, opposant enfin la dignité simple et fière de sa vie aux magnificences empruntées de la nouvelle cour.

Si l’on ajoute à ces divers éléments d’opposition, les velléités de quelques anciens membres du parti

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jacobin, d'ailleurs ralliés au gouvernement, tels que Réal, Fouché, Truguet, Thibaudeau, qui éprouvaient des répugnances non pour la dictature, car aucune concentration de pouvoir ne les effrayait pourvu qu’elle se recommandât des souvenirs de la Révolution, mais pour les formes et les noms qui rappelaient la royauté, on a une idée complète du genre d’obstacles que pouvait avoir à redouter l’autorité du Premier Consul. Non-seulement il n’y avait entre ces éléments aucune cohésion qui pût les rendre dangereux; mais ils n’étaient nullement animés d’une hostilité systématique, et il ne tenait qu’à lui de se les concilier en renonçant aux desseins qu’il était si naturel de lui attribuer. Il ne chercha qu’à s’en débarrasser par la force et par la ruse. Il résolut de profiter du premier prétexte venu pour frapper l’opposition du Tribunat, soit en la dissolvant, soit en lui retirant les projets de loi pour la laisser périr d’inanition, car le mode n’était pas encore arrêté dans sa pensée. Quant à l’opposition de l’armée du Rhin, il s’en délivra par l’expédition de Saint-Domingue.

11 faut ici se mettre en garde contre une appréciation injuste et erronée. On a dit et répété que Bonaparte avait envoyé l’armée du Rhin à Saint-Domingue avec l’intime conviction qu’elle n’en reviendrait pas. C’est là une allégation que les preuves les plus fortes pourraient seules faire admettre ; or elle ne repose que sur des présomptions fort insuffisantes pour constituer une certitude et même une vraisemblance. Qu’il ait eu la pensée d’éloigner l’armée du Rhin, rien de plus évident et de plus certain ; le fait parle assez haut; d’ailleurs il s’expliqua lui-même, en termes

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voilés mais expressifs, sur ses intentions dans la pro= clamation où il annonçait l'expédition de Saint-Domingue : «S’il reste encore, disait-il, des hommes que tourmente le désir de haïr leurs concitoyens, ou qu’aigrisse le souvenir de leurs pertes, d’immenses contrées les attendent; qu’ils osent aller y chercher des richesses et l’oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie les y suivront ; elle secondera leur courage 1 ! » L’expédition était donc à ses yeux une sorte de dérivatif pour des ambitions et des ardeurs qu'il ne voulait pas satisfaire en France. Qu’il connût en outre les effets meurtriers du climat et les autres difficultés de la soumission de l’île, rien de plus certain encore ; il reçut à cet égard tous les renseignements désirables du colonel Vincent, fut même disgracié pour sa franchise. Mais bien qu’il jugeât l’entreprise pénible et dangereuse, il la croyait réalisable ; elle se liait dans son esprit à l’acquisition de la Louisiane, et à la louable ambition de relever nos colonies.

Il n’a donc pas, comme on le dit, envoyé périr l’armée du Rhin à Saint-Domingue, il n’a vu là que l’occasion de disperser au loin le foyer d’une résistance importune ; mais cette glorieuse armée n’en a pas moins péri par la faute de Bonaparte, péri par suite de son imprévoyance et de son obstination, péri dans une entreprise inique par son but, odieuse par ses moyens, funeste et honteuse par ses résultats. A peine échappée aux convulsions qui avaient accompagné et suivi son affranchissement, l’île de Saint-Domin-

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