LÉGION D’HONNEUR
des distinctions. Voyez comme le peuple se prosterne devant les crachats des étrangers ! » C’était assez dire qu'il ne voulait pas contrarier le goût français, et que l’institution n’était favorable ni à la liberté ni à l’égalité, bien que ses statuts imposassent aux légionnaires le serment de défendre ces deux principes. Il ne pou vait mieux réfuter ses propres déclarations sur la n oessité « de créer des institutions intermédiaires entr le gouvernement et la nation, de jeter quelques blocs de granit au milieu de tous ces grains de sable qui formaient le peuple français. » C’était en effet tout le contraire qu’il faisait, puisqu’il renforçait encore le gouvernement en mettant dans ses mains un levier d’une puissance incalculable. La vérité est qu’il voyait, selon son expression , dans la Légion d’honneur un moyen de plus de mener les hommes , c’est-à-dire d’exploiter leurs passions et leurs faiblesses, de les tromper, de les abaisser, de les asservir.
Pendant ce temps, les registres avaient été envoyés au Sénat, qui en fit le dépouillement. Les votes affirmatifs montaient à plus de trois millions cinq cent mille ; les opposants ne comptaient que quelques milliers de voix. Mais leur petit nombre avait un commentaire significatif, c’était l’entraînement, l’intimidation, l’absence de tout contrôle. La Fayette motiva son vote en écrivant sur le registre « qu’il ne pouvait voter une telle magistrature tant que la liberté politique ne serait pas garantie. » Il développa ses motifs dans une lettre adressée au Premier Consul. Après lui avoir exprimé sa reconnaissance pour le service qu’il avait reçu de lui, il disait : « Il est impossible que vous, général, le premier dans cet ordre d’hommes
446 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
qui pour se comparer et se placer embrassent tous les siècles, vouliez qu’une telle révolution, tant de victoires et de sang, de douleurs et de prodiges n'aient pour vous d’autre résultat qu’un régime arbitraire! » Ce conseil, qui ne fut pas écouté, mit fin à leurs relations, et la Fayette rentra dans sa retraite pour n’e 1 plus sortir jusqu’à la chute de l’Empire. Il est des temps déshérités où l’on voit toute une nation se précipiter vers la servitude. L’avis d’un seul homme qui ose résister au courant a plus de poids alors que celui de tout un peuple. La France, la vraie France de 1 789, toujours vivante malgré le vertige momentané des esprits, était toute entière en la Fayette. Il pouvait dire avec le poète : Rome est toute où je suis!
Mais ce n'était pas tout que d’avoir vaincu, il fallait encore profiter de la victoire, et c’est dans cet art surtout qu’excellait Bonaparte. On a vu comment du traité d’Amiens il- avait fait sortir, malgré les répugnances des sénateurs , une prorogation de pouvoir pour dix ans ; comment ensuite de cette prorogation de dix ans, il avait tiré par une sorte de tour de prestidigitation le Consulat à vie. Il allait maintenant se servir du vote sur le Consulat à vie pour une opération analogue, car il fallait lui faire porter tous ses fruits. Ceux qui après ce nouveau succès le croyaient rassasié de pouvoir au moins pour un temps, purent voir combien ils connaissaient mal cette ambition jamais assouvie et possédée de ce que l’Écriture appelle « la voracité de l’abîme. » En essayant d’apaiser la soif qui le dévorait on n’avait fait que l’irriter.
Le jour où le Sénat lui porta le résultat du recensement des votes, le 3 août 1802, la France apprit parie
CONSULAT A VIE
discours du Premier Consul, qu’en votant la magistrature à vie, elle avait aussi voté des institutions nouvelles, et qu’il allait interpréter le plébiscite avec autant de liberté que le sénatus-consulte : « Sénateurs, dit-il, la vie d’un citoyen est à sa patrie. Le peuple français veut que la mienne tout entière iui soit consacrée. J’obéis à sa volonté. En me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il m'impose le devoir d’ étayer le système de ses lois sur des institutions prévoyantes. ...»
Le plan de ces institutions prévoyantes était déjà disposé et rédigé de toutes pièces. Elles avaient bien entendu pour but « de mettre la liberté et l’égalité à l’abri des caprices du sort et de l’incertitude de l’avenir. » 11 n’était pas un acte d’oppression, pas une mesure tyrannique qui ne fût mise sous la protection de cette formule magique; on eût dit qu’elle avait la vertu de purifier les actes les plus iniques, et loin de s’étonner de la dérision insultante dont elle était perpétuellement l’objet, on continuait à y voir un hommage rendu aux principes de la Révolution, illusion qui serait inexplicable si l’on ne se souvenait que la démocratie de ce temps, indifférente à la liberté, n’était plus attachée qu’à ses intérêts, dont Bonaparte représentait encore le triomphe et la consolidation. Les modifications apportées à la Constitution de l’an viii supprimaient entièrement les faibles apparences de contrôle et de garantie qu’on y avait laissé subsister. Les listes de notabilité étaient remplacées par des assemblées de canton désignant des candidats, soit pour les justices de paix, soit pour les conseils municipaux, et par des collèges électoraux d’arron-
dissement et de département. Les collèges d’arromvssement composés au plus de deux cents membres , désignaient des candidats pour le Tribunat; les collèges de départements, composés au plus de trois cents membres , présentaient des candidats pour les conseils généraux, le Corps législatif et le Sénat. Tons ces électeurs, dont le rôle se bornait à combiner des candidatures que le gouvernement seul pouvait transformer en choix, étaient nommés à vie par les assemblées de canton. Le Tribunat, réduit à cinquante membres, était divisé en sections et délibérait à huis clos, à côté du Conseil d’État, dont il n’était plus qu’une succursale. Celui-ci voyait lui-même , avec un déplaisir très-marqué, ses attributions fort diminuées par suite de la création d’un conseil privé, chargé de donner son avis sur les traités et de préparer les sénatus-consultes. Le Conseil d’État avec toute sa docilité ressemblait encore trop à une assemblée libre; Bonaparte y rencontrait parfois des semblants de contradiction. Le Sénat seul gagnait un énorme accroissement d’autorité. Il pouvait suspendre la Constitution, casser les arrêts des tribunaux, interpréter la Constitution par des sénatus-consultes, dissoudre le Corps législatif et le Tribunat; mais ce qui réduisait à néant ces attributions si magnifiques en apparence, c’est qu’il ne pouvait faire tout cela que sur V initiative du gouvernement disposition trop souvent passée sous silence et qui montre au profit de qui le Sénat avait reçu cette formidable extension de pouvoir. Le Premier Consul, si prodigue envers cette assemblée, avait voulu se traiter
1. Article 56 du Sénatus-consulte organique de la Constitution.
CONSULAT A VIE
beaucoup plus modestement lui-même; il n’avait accepté que le droit de faire grâce et de désigner son successeur, modération vraiment digne d’être admirée, si elle ne trouvait son explication dans l’article que je viens de citer. Il s’était en outre réservé, nonobstant le droit des collèges électoraux, la faculté de nommer quarante nouveaux sénateurs sans présentation préalable de candidats. Grâce à cette faculté et à la création des sénatoreries, le Sénat était désormais à l’abri de l’esprit de sédition.
Quelques anciens constituants de 91, dont Camille Jordan s’étaitfait l’organe, avaient poussé au changement d’institutions; ils avaient été jusqu’à demander le rétablissement de la monarchie en faveur de Bonaparte, dans l’espoir d’obtenir de lui en échange le rétablissement des formes et des garanties constitutionnelles. Camille Jordan exprima avec éloquence ces généreuses illusions dans une brochure qui eut un grand retentissement h Après avoir rendu l’hommage le plus flatteur aux services et aux talents de Bonaparte, il constatait que sa personne était tout dans nos institutions; il rappelait que l’ordre n’est rien sans la liberté. Il se demandait ensuite ce que le Premier Consul allait faire de son pouvoir : « il a moissonné, disait-il, tous les lauriers de la guerre; il s’est assis au sommet de la puissance; il a épuisé les louanges que la renommée prodigue aux victorieux; que peutil rester à cette âme ardente, avide d’émotions nouvelles, tourmentée du besoin des grandes choses, si ce n’est de profiter d’une situation unique dans les
7. Vrai sens du vote national sur le Consulat à vie , sans nom d’auteur.
annales du inonde pour améliorer les destinées de l'espèce humaine, de poser lui-même à ce pouvoir immense dont il est investi la limite que réclame la justice, et de mener sans crainte avec le souple lien des lois populaires une grande nation dans ces voies brillantes tracées par les lumières du siècle? Voilà ce que l’Europe attend de lui; voilà ce qui donnera sa vraie mesure. »
La réponse de Bonaparte à ces nobles exhortations ne se lit pas attendre : il fit saisir la brochure de Camille Jordan comme factieuse.
« Je les ai laissé aller, dit-il au Conseil d’Ëtat, j’ai
reçu tous leurs plans, et j’ai été mon train La Fayette
et Latour Maubourg m’ont écrit qu’ils diraient oui, à à condition que la liberté de la presse serait rétablie. Que peut-on espérer de ces hommes qui sont toujours à cheval sur leur métaphysique de 1789? La liberté de la presse! Je n’aurais qu’à la rétablir, j’aurais de suite trente journaux royalistes, autant de journaux jacobins, et il me faudrait gouverner encore avec une minorité ! »