‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 89 sur 107 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

rupture du traité d’amiens.

Le traité d’Ami&ns, signé après de longues discussions, le 25 mars 1 802, avait laissé de graves questions en suspens entre la France et l'Angleterre. Ces questions abordées à plusieurs reprises dans le cours des négociations, soit par Joseph soit par lord Cornwalis, avaient été écartées de guerre lasse par suite d’une évidente impossibilité de s’entendre; et l’arrangement définitif les avait passées sous silence. La plus sérieuse de ces difficultés était l’accroissement considérable de puissance que la France avait gagné pendant même qu’on discutait à Londres et à Amiens les conditions de la paix. C’est à ce moment indécis, où l’on n’était ni en paix ni en guerre, et où l’Angleterre ne pouvait encore invoquer des traités qui n’étaient pas signés, que Bonaparte s’était hâté de réaliser l’asservissement plus ou moins déguisé de la Hollande au moyen de la nouvelle constitution batave, de la Cisalpine au moyen de la consulte de Lyon, de Gênes au moyen d’un changement d’institutions , du Piémont au moyen d’une réunion qui était censée n’être que pas-

sagère et momentanée. Il avait compté que le cabinet Addington, dans son désir immodéré de conclure la paix, le laisserait faire sans opposition, et en cela il ne s’était pas trompé. Le gouvernement anglais avait fermé les yeux sur des actes qu’il ne pouvait empêcher, en se disant qu’après tout ils n’étaient que provisoires au moins en ce qui concernait la Hollande et le Piémont, caria Hollande avait été admise, à Amiens, comme puissance indépendante, et rien n’avait été statué définitivement quant au Piémoi t. Le Premier Consul était allé plus loin et s’était efforcé d’obtenir du ministère anglais une ratification formelle de tous ces actes de violence et d’usurpation. Cette fois il avait échoué. Le cabinet anglais s’était obstinément refusé à reconnaître les simulacres de gouvernement que Bonaparte avaitintroduits dans ces divers pays. N’ayant plus dans sa situation actuelle aucun moyen de s’opposer à ces changements, il les avait subis comme des faits plus forts que sa volonté, mais il n’avait pas voulu les accepter. C’était assez dire que s’il consentait à tolérer, malgré ses répugnances, un état de choses inquiétant pour son indépendance et nuisible à ses intérêts, il n’en supporterait pas l’aggravation. L’attitude de l’Angleterre signifiait clairement ceci : « Nous avons souffert par amour pour la paix tout ce que vous avez fait jusqu’ici, mais si vous faites un pas de plus, c’est la guerre ! » Bonaparte avait tiré de ce refus une conséquence toute différente : « Puisque l’Angleterre, disait-il dans une note lue par Joseph à Cornwalis, le 21 février, refuse de reconnaître ces nouveaux États, elle perd le droit de se mêler de leurs affaires, et de se plaindre de leur complète incorporation à la

France. » Et le traité d’Amiens était à peine signé, qu’il se disposait en effet à mettre sa conduite d’accord avec cette exorbitante déclaration de principes.

Un autre sujet de démêlé, bien nouveau dans l’histoire diplomatique des peuples, était la liberté à peu près illimitée dont la presse jouissait en Angleterre. Les délits comm.s par la voie de la presse y étaient assimilés aux délits commis par toute autre voie, ils étaient soumis au droit commun, et l’on n’avait à en répondre que devant les tribunaux. C'était un gouvernement issu de la Révolution française qui osait ici invoquer un grief auquel l’ancien régime n’avait jamais songé. Aucun fait ne constatait plus cruellement la honte et l’abaissement de la nation de 1789. Bonaparte avait demandé, pendant les négociations, que les libellâtes, c’est-à-dire les écrivains qui osaient critiquer sa personne ou blâmer sa politique, fussent assimilés aux assassins et aux faussaires, et comme tels soumis aux lois d’extradition. Cette prétention avait été repoussée, très-doucement il est vrai, par le cabinet Addington, qui même en y employant tous ses efforts, eût été fort embarrassé de faire accepter au Parlement une pareille mesure; mais le Premier Consul, encouragé par une modération dans laquelle il croyait voir une preuve de faiblesse, n’avait nullement renoncé à l’espoir d’imposer sa volonté à l’Angleterre. N’ayant pas même l’idée de ce que c’est qu’un gouvernement fondé sur l’opinion, il ne voyait dans les ménagements du gouvernement anglais pour la presse qu’une lâcheté, et dans ses scrupules que de l’hypocrisie. Il avait donc conservé l’arrière-pensée de vaincre les résistances d’Addington par la menace et l’intimidation.

454 HISTOIRE DE NAPOLÉON I*r.

A ces dissentiments profonds, ou pour mieux dire inconciliables, sur la façon d’envisager les obligations réciproques des deux pays, leurs droits, leur rôle en Europe, se joignait une opposition d’intérêts industriels et commerciaux, qui par sa nature n’était nullement dangereuse pour la paix, mais qui allait devenir telle grâce aux exigences et aux prétentions du Premier Consul. En négociant le traité d’Amiens, il s’était formellement refusé à la conclusion d’un traité de commerce entre la France et l’Angleterre. Il avait réservé la question comme un moyen sûr d’influer ultérieurement sur les déterminations du cabinet anglais. Si en conséquence de cette politique, il s’était contenté d’interdire aux marchandises anglaises tous les ports et tous les marchés de la France, sous le prétexte plus ou moins spécieux de protéger notre industrie, il n’aurait fait qu’user d’un droit très-préjudiciable aux deux peuples, mais enfin d’un droit strict et qui pouvait se défendre ; mais il entendait leur fermer également l’accès de tous les pays qui dépendaient de nous, celui de la Hollande, celui de la République italienne, de Gênes, du Piémont, de la Suisse, celui même de l’Espagne, qu’il s’accoutumait de plus en plus à traiter en province conquise. Il avait nettement formulé ces diverses prétentions dans les conférences d’Amiens *. Une prohibition imposée dans de telles proportions, avait le caractère d’un véritable blocus tracé autour de l’Angleterre et tendait à la faire périr d’inanition au milieu de ses richesses.

Une dernière difficulté allait surgir naturellement

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