‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 10 sur 124 · Quarante-septième bulletin · texte numérisé non relu

Quarante-septième bulletin

qu’il y avait en lui une tendance croissante à n’en tenir aucun compte dans ses calculs qu’il importe de noter la progression de ce penchant de son esprit. Il cro\ ait avoir répondu à tout, quand il avait écrit dans son bulletin « que sans les horribles boues, suite des pluies et du dégel, pas un seul homme n’eût échappé; » et c’était lui, le capitaine si habile à tirer parti du terrain, qui s’était si souvent moqué des beaux plans faits sur le papier, c’était lui qui trouvait cette justification plausible et acceptable, comme s’il lui avait été impossible de prévoir une température qui durait depuis plus d’un mois.

Mais quoique peu éclatant, eu égard surtout à nos triomphes passés, le succès de cette courte campagne n’en était pas moins en notre faveur, puisque l’armée russe était forcée d'évacuer ses positions et se voyait dans la nécessité de nous abandonner une partie de son artillerie et de ses bagages impossibles à transporter à travers les fondrières. Elle laissa ainsi dans nos mains quatre-vingts canons; elle avait perdu de dix à douze mille hommes en morts ou en prisonniers1. Nous avions fait de notre côté des pertes presque aussi considérables. Napoléon qui ne pouvait songer à poursuivre l’ennemi dans des régions où selon l’expression d’un de ses officiers 2 il voyait se fondre ses bataillons , résolut de prendre ses quartiers d’hiver en attendant le retour d’une saison plus clémente. Il distribua en conséquence ses corps d’armée dans des

1. Fezensac dit vingt mille, mais Xapoléon, qui n’a pas l’habitude

d’atténuer les pertes de l'ennemi, dit : 12,000 hommes. Quaranteseptième bulletin.

CAMPAGNE DE PUETUSK

cantonnements situés à une distance moyenne de dix à quinze lieues en avant de la Vistule. Placés à portée de se soutenir les uns les autres, ils étaient pourtant dispersés sur un espace incontestablement trop étendu, car de Varsovie où se trouvait le corps de Lannes à Elbing où campait Bernadotte il n’y a pas moins de cinquante lieues. Ses autres lieute nants occupaient l’espace intermédiaire entre ces deux points extrêmes. Ney était cantonné vers Neidenburg, Soult aux environs de Golymin, Davout à Pultusk, Augereau vers Zakroczim. Le maréchal Lefebvre fut chargé d’observer Danzig avec un corps de quinze mille hommes en attendant qu’il pût commencer le siège de cette place; un autre corps bloqua Graudenz. Napoléon lui-même se tint à Varsovie avec sa garde. De là il surveillait les mille détails d’organisation nécessaires à la subsistance de cet immense rassemblement militaire , l’envoi des vivres, la confection des effets et des approvisionnements, l’établissement de vastes hôpitaux, programme effrayant des batailles futures. Mais ces soins multipliés se réduisaient trop souvent à des ordres qui n’étaient point exécutés parce qu’ils ne pouvaient pas l’être, vu la disproportion de l’entreprise avec l’état précaire des ressources du pays. Nos soldats, réduits à déterrer les provisions enfouies des pauvres paysans polonais, vivaient mal. La mauvaise qualité de leur nourriture jointe à l’insalubrité d’un climat humide engendraient parmi eux de nombreuses maladies axquelles leurs chefs eux-mêmes payaient tribut. Lannes , Murat , Augereau avaient été atteints des premiers assez gravement; enfin l’écho des plaintes de

Farinée arrivait jusqu’à Paris et y répandait des alarmes assez vives pour que Napoléon se crût obligé de les faire dissiper par des démentis du Moniteur *.

Le seul dédommagement à tant de maux fut la chute des principales places de la Silésie qui succombèrent après une résistance plus honorable que celle que nous avaient opposée les autres forteresses prussiennes. Glogau avait capitulé le 2 décembre ; Breslau dut se rendre à Vandamme le 8 janvier lorsque l’eau de ses fossés rendue solide par la gelée mit sa faible garnison à la merci d’un assaut. Schweïdnitz ne tarda pas à éprouver le même sort.

Pendant que Napoléon disposait tout pour s’établir paisiblement dans ses quartiers d’hiver, l’armée russe, après s’ètre un instant dérobée par une marche longue et savante, se préparait à revenir sur lui pour l’attaquer. Repoussés sur Ostrolenka après les batailles de Golymin et de Pultusk, les généraux russes étaient parvenus à se rejoindre vers Nowogrod. Là fut tenu un conseil de guerre dans lequel Bennigsen insista vivement pour une reprise immédiate des hostilités. Ce général qui à défaut de grands talents militaires possédait beaucoup d’audace et de ténacité, croyait qu’avec une indomptable énergie on pouvait résister avec succès à la supériorité stratégique de son terrible adversaire. 11 était patriote à sa manière et avait su prendre une grande autorité sur le soldat. En plusieurs circonstances de sa vie et notamment dans la tragédie fameuse qui avait mis fin au règne et à la vie de Paul Ier, il avait montré une

l. Napoléon à Fouché, 18 janvier 1807.

rare force de caractère. Sans se glorifier du rôle si connu qu’il avait joué dans cette nuit mémorable, il en portait le souvenir avec une assurance froide et hautaine, en homme également éloigné de la bravade et du repentir. Sa ferme attitude à Pultusk l’avait désigné pour le commandement de l’armée ; il reçut bientôt après l’ordre de remplacer Kamenski et put mettre à exécution le plan qu’il avait conçu. Sans se dissimuler les graves inconvénients résultant de la mauvaise saison, il les jugeait avec raison moindres pour ses soldats que pour les nôtres qui n’étaient pas habitués à un pareil climat, et il sentait d’instinct que si nous cherchions à éviter le combat, c’est qu’il y avait avantage pour lui à nous l’offrir. Il résolut donc de profiter de l’étendue exagé rée de nos cantonnements pour surprendre s’il se pouvait les deux corps d’armée qui en formaient la limite extrême vers la Prusse septentrionale, et en tout cas pour les refouler en dégageant du même coup les places de Danzig et de Graudenz. La dispersion imprudente du corps de Ne y, qui de Neidenbourg poussait des détachements jusqu’à Kœnigsberg afin de procurer des vivres à ses troupes affamées1, la situation un peu aventurée deBernadotte à Elbing offraient à Bennigsen un espoir fondé de couper et de battre ces deux corps isolés avant que le reste de l’armée fût en mesure de les secourir. Quoi qu’on puisse dire en effet pour justifier le développement que jVapoléon avais donné à ses positions, il n’en reste pas moins vrai

1. Voy. Fezensac, Jomini et Mallx'vni Dum : Précis des événenements militaires t. XVIII.

qu’il était excessif et périlleux en présence d’une armée dont on ne connaissait ni les mouvements ni la situation précise.

Cette imprudence n’eut pourtant pas les conséquences fâcheuses qu’on aurait pu craindre. Telle était l’admirable divination que Napoléon portait dans les choses de la guerre, qu’avant d’avoir rien soupçonné du plan de Bennigsen, il avait envoyé Jomini au camp de Ney pour reprocher au maréchal la témérité de sa pointe vers Kœnigsberg et le rappeler à ses cantonnements de Neidenbourg : « Revenez lentement, lui écrivait Berthier au nom de l’empereur, cJest le 'premier pas que V empereur fait en marche rétrograde. » (18 janvier 1807) i. Bennigsen pénétré avant tout de la nécessité de nous cacher sa marche avait disparu derrière un vaste rideau de forêts impénétrables, il avait fait un immense détour partie en deçà, partie au delà du lac Spirding, puis il s’était avancé par Àrys, Rhein, et BischofTstein comptant surprendre nos cantonnements encore en pleine sécurité, surtout ceux de Bernadette, qui se trouvait le plus exposé depuis que Ney avait commencé son mouvement rétrograde. Ney n'avait pas encore achevé ce mouvement lorsque les Russes parurent aux environs d’ileilsberg (22 janvier ISO"), et ses derniers détachements durent s’ouvrir un passage pour rejoindre son corps d’armée. Mais Bennigsen qui arrivait avec des troupes harassées par de longues marches à travers des régions impraticables et dans une saison si rigou reuse, se trouva hors d’état d’imprimer à ses opéra-

1. Fezensac, Souvenirs. — Memorial du dépôt de la guerre , t. VIII, appendice.

EYLAU

[ions l’ensemble et la rapidité qui leur étaient plus que jamais nécessaires : au moment de recueillir les fruits d’un plan si habilement conçu, il les laissa échapper de ses mains. Au lieu de couper tout ou partie du corps de Ney, il ne put que le refouler sur sa ligne de retraite. Quant à Bernadotte, promptement averti par son collègue du danger qui le menaçait, il se rabattit à la hâte dans la même direction, et renversa à Mohrungen l’avant-garde russe qui voulait lui barrer le passage. Il y perdit ses bagages, mais il put opérer sa retraite sur Strasburg, donnant la main à Ney qui était à Gilgenburg. ( 25 janvier. )

Napoléon ne connut bien l’ensemble de ces événements que le 27 janvier seulement. Il en comprit aussitôt la portée et loin de chercher à contiarier la marche des Russes vers la basse Vistule, il résolut de tout faire pour les y engager de plus en plus sur les pas de Bernadotte pendant qu’il se porterait lui-même sur leurs derrières suivant sa constante méthode. Il se hâta donc de lever ses cantonnements. Il dirigea son armée sur Willemberg, point à partir duquel il commencerait à déborder l’extrême gauche des Russes, pour les tourner bientôt et les acculer sur la Yistule, ou bien s’ils s’apercevaient à temps de son projet, pour les rejeter dans le sens opposé au delà du Niémen. Il laissa à Varsovie le corps de Lannes pour faire face à deux divisions que Bennigsen avait envoyées sur la Narew, puis afin d’attirer les Russes vers la Vistule il expédia à Bernadotte l’ordre de se retirer pas à pas devant eux dans la direction de Thorn*. A vrai dire, il ne se flattait pas de couper

1. D’après Rob. "Wilson qui affirme tenir de Bennigsen l’original

toute l’armée russe, mais il se croyait assuré de surprendre un corps de « quinze à vingt mille hommes, »et il avertit Clarke, Mortier et Lefebvre qui se trouvaient à Berlin, à Stralsund et à Thorn, de se tenir prêts à profiter de cette éventualité 4. Le froid ayant rendu au sol la consistance nécessaire, les chemins étaient redevenus très-praticables. Nous ne pouvions plus désormais imputer nos échecs aux boues de la Pologne. Napoléon doutait si peu du succès de la nouvelle campagne que dans toutes ses lettres il annonçait qu'il allait rejeter les Russes au delà du Niémen *. 11 alla jusqu’à prédire ce résultat dans la proclamation qu’il adressa à son armée le 30 janvier :

« Les Russes, disait-il, sont entraînés par la Fatalité qui constamment égare les conseils de nos ennemis. Ils entrent en Turquie et déclarent la guerre à la Porte au moment même où nous arrivons sur leurs frontières. Les premiers ils lèvent leurs quartiers d’hiver, et viennent inquiéter leurs vainqueurs pour éprouver de nouvelles défaites. Puisqu’il en est ainsi, sortons d’un repos qui ferait tort à notre réputation; qu'ils fuient épouvantes devant nos aigles au delà du Niémen ! Nous passerons le reste de notre hiver dans les beaux pays de la vieille Prusse, et ils ne pourront

de cet ordre, Napoléon tout en notifiant à Bernadotte son intention de couper l’armée russe, ne lui prescrivait pas de se retirer sur Thorn, mais seulement « de tenir tête à l’ennemi avec cette vigueur qu’il avait le droit d’attendre de l’expérience militaire du maréchal. » Ce qui revenait à peu près au môme.

1. Napoléon à Clarke, 27 janvier; à Lefebvre, 28 janvier 1807-

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