‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 11 sur 124 · Correspondance, du 27 janvier au 1er février · texte numérisé non relu

Correspondance, du 27 janvier au 1er février

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attribuer qu’à eux-mêmes les malheurs qu'ils éprouveront! »

A parler ainsi en homme du destin il y a sans doute un puissant moyen d’agir sur les imaginations, mais un grand général doit tout prévoir, même la possibilité d’un revers : il vaut mieux pour lui ne pas prendre des engagements qu’il pourra ne pas tenir, car en cas d’échec l’effet qu’il a cherché se retournera contre lui ; et plus les esprits auront été exaltés par ses prédictions, plus ils seront abattus en les voyant démenties. Dès le 28 janvier Bennigsen avait suspendu sa marche, soit qu’il jugeât imprudent de s’avancer plus loin, soit qu’il voulût faire reposer ses soldats fatigués. Le 30 janvier il commença à soupçonner que les Français voulaient opérer sur sa gauche. Le 1er février il était près d’Allenstein lorsqu’on lui apporta la dépêche que Napoléon avait envoyée à Bernadotte et qui avait été interceptée par des Cosaques. Éclairé tout à fait sur le danger de sa position, il prit aussitôt le parti de se retirer dans la direction de Kœnigsberg. A Jonkowo il nous arrêta une journée pourmaintenirses communications avec les Prussiens de Lestocq qui se trouvaient encore à Osterode dans une position fort aventurée ( 3 février ). Il se déroba pendant la nuit, et les jours suivants nous tint tête de nouveau à Hott, puis à Landsberg avec une remarquable solidité au moyen de fortes arrière-gardes qui couvraient la marche de son armée. A son extrême droite les Prussiens séparés de lui par la Passarge et suivis de près par Ney restaient toujours très-exposés. Prévenus par ce maréchal «à Deppen où ils espéraient franchir la rivière, ils durent sacrifier une partie de

leur corps d’armée à Liebstadt j)our parvenir à la pas ser à Spanden.

Le 7 février 1807, Bennigsen toujours poursuivi par Napoléon arriva à Preuss-Eylau. Ébranlé par les plaintes de ses soldats qui voulaient combattre, fatigué d’une défensive dont il ne comprenait pas tous les avantages, et trouvant la position favorable pour son armée, il résolut de nous y livrer bataille. 11 était serré de si près, grâce à la rapidité de nos mouvements, que le premier choc entre les deux armées eut lieu ce jour-là même. Les Russes s’étaient établis en arrière d’Eylau; ils n’avaient occupé la ville et ses abords qu’avec leur arrière-garde commandée par Barclay de Tolly. Soult l’en chassa après un sanglant combat dans lequel la ville fut plusieurs fois prise et reprise et notre centre s’y logea pour y passer la nuit.

Le lendemain 8 février, le jour naissant éclaira la position des deux armées. Celle des Russes se trouvait beaucoup plus rapprochée de la ville que ne l’avait d’abord supposé Napoléon. Trompé par une reconnaissance imparfaite de Murat, et confirmé dans ses suppositions par les affaires des jours précédents, l’Empereur croyait les Russes sinon en pleine retraite, du moins campés beaucoup plus loin. Le corps d’armée de Soult se réveilla presque sous le feu de leurs canons. Au petit jour Napoléon parcourut notre ligne et rangea son armée en bataille. Au centre de notre position était un cimetière où s’établit la garde; tout près de là s’élevait l’église d’Eylau située comme la ville sur une petite éminence. Autour de nous le terrain jonché de cadavres gardait

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partout les traces du combat de la veille. En face s’étendait le champ de bataille. Une plaine couverte d’une neige glacée allait en s’abaissant à partir de nos positions d’Evlau et de Rothenen pour se relever à l’autre extrémité après avoir décrit de légères ondulations. Telle était l’épaisseur de la couche de glace qui recouvrait le sol, qu’on se battit une partie de la journée sur des lacs dont on ne soupçonnait pas môme l’existence. Le ciel était sombre et morne ; le vent du nord chassait çà et là des tourbillons de neige; sur ce fond désolé se détachaient les masses noires de l’armée russe adossées aux hauteurs, de Saussgarten à Schmoditten, sur trois lignes de profondeur. Elles se tenaient là immobiles, tour à tour déployées en bataille ou serrées en colonnes d’attaque derrière un rempart de feu formé par quatre cents pièces d’artülerie.

Tel fut le spectacle qui frappa les yeux de nos soldats à leur réveil. Ce tableau était d’autant plus fait pour saisir leur imagination qu’ils ne portaient dans cette guerre aucun des entraînements qui eussent été propres à déguiser ce que cette scène avait de lugubre. Ce n’était pas pour que leur patrie fût plus libre, plus grande ou plus prospère qu'ils venaient affronter la mort à travers tant de privations sur cet affreux champ de bataille, c’était pour une fantaisie de ce maître exigeant, et pour une fantaisie dont il ne rendait compte à personne, car que n’avait-il pas allégué pour se justifier d’avoir repoussé une paix si avantageuse et si honorable? Tantôt Pondichéry, tantôt les Polonais, tantôt les Turcs! en réai.té, ils le savaient bien, Napoléon n’avait été iniv. 5

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spiréque parle désir de dominer l’Europe et de garder le royaume que le sort des armes avait fait tomber dans ses mains. Si ces pensées n’ébranlaient pas leur courage, elles étaient plus faites pour diminuer leur élan que pour leur donner de l’enthousiasme. Lorsque les grands mobiles font défaut, il faut du moins que les besoinsles plus essentiels soientsatisfaits; le moral des soldats est alors étroitement lié à leur bienêtre physique; or malgré leurs succès de chaque jour, les nôtres privés de pain et d’eau-de-vie, réduits aux vivres qu’ils pouvaient déterrer dans les champs, enduraient de cruelles souffrances depuis l’ouverture de la campagne. Celles des Russes quoique sérieuses étaient beaucoup moindres1 ; ce ciel inhospitalier était pour eux le ciel de la patrie, ils voyaient en lui un auxiliaire, dans le froid presque un libérateur. Enfin ils n’allaient pas, instruments d’une fantaisie de tyran, porter la destruction sur un territoire étranger; rangés devant leurs frontières pour nous en défendre l’accès, ils pouvaient croire du moins qu’ils combattaient pour leurs foyers.

Il est difficile d’évaluer même d’une façon approximative l’effectif des deux armées qui étaient alors sur le point de s’entr’égorger sur la plaine glacée d’Eylau, tant l’amour-propre national s’est efforcé d’un côté comme de l’autre d’obscurcir cette question toujours compliquée. Napoléon avait avec lui toute son armée à l’exception du corps de Lannes laissé à Varsovie, du corps de Bernadotte resté en arrière, du

1. Le témoignage de Fezensac, qui fut fait prisonnier par les Russes et put faire la comparaison de visu , est décisif sur ce point.

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corps de Ney qui était à peu de distance de là aux prises avec les Prussiens de Lestocq, qu’il neutralisait. Il lui restait donc les corps de Davout, d’Augereau, de Soult, la garde et la cavalerie de Murat. Ces différents corps ne pouvaient guère former moins de soixante-dix mille hommes. Les historiens qui portent son armée au-dessous de ce chiffre sont fort embarrassés d’expliquer comment après avoir engouffré trois cent trente mille hommes en Allemagne, il ne pouvait en amener que cinquante-quatre mille sur le champ de bataille. Ils tranchent la difficulté en assurant qu’il laissait derrière lui soixante mille traînards, sans songer qu’ils élèvent ainsi contre Napoléon une critique beaucoup plus grave que celle qu’on lui adresse en lui accordant quelques milliers d’hommes de plus sur le champ d’Eylau. En revanche, ces évaluations qui accusent soixante mille traînards dans l’armée française, n’en supposent pas un seul dans l’armée russe qui venait de faire des marches infiniment plus longues et plus pénibles que les nôtres, éloge magnifique bien qu’il ait pour but de diminuer son mérite, mais qui paraîtra sans doute exagéré si l’on réfléchit qu’il y avait parmi les Polonais de nombreux déserteurs. En écartant des états de fantaisie dictés après coup par les susceptibilités nationales et militaires, on peut s’en tenir sur ce point aux appréciations d’un excellent juge, témoin et acteur lui-même dans ces événements, le général Jomini, qui estime que les forces étaient égales des deux côtés, sauf en ce qui concerne l’artillerie où les Russes avaient la supériorité du nombre et les Français celle de la justesse et de la précision du tir.

Aux masses profondes de l’armée russe, Napoléon avait opposé une ligne plus mince mais plus étendue qui rendait son feu plus destructeur. Il avait retranché une partie du corps de Soult dans la ville d’Eylau, une autre à gauche de la ville; au centre, dans le cimetière et les alentours était la garde, sur un terrain encombré des morts de la veille; à droite, au village de Rothenen une autre division de Soult soutenue par le corps d’Àugereau; un peu en arrière, dans les intervalles laissés entre ces positions, on apercevait la cavalerie de Murat. Quant au corps de Davout, lancé la veille dans la direction de Domnau et rappelé à la hâte, il ne devait entrer en action qu’un peu plus tard en débouchant à l’extrême gauche des Russes et presque sur leurs derrières. Si l’attaque de Davout réussissait, leur gauche se trouverait culbutée sur leur centre, et leur armée entière rejetée dans la direction de Kœnigsberg où elle rencontrerait le corps de Ney pour lui barrer le passage.

Déjà une épouvantable canonnade s’était engagée entre les remparts mouvants d’artillerie qui couvraient le front des deux armées. Immobiles l’une et l’autre sous ce feu meurtrier qui emporte des files entières, elles attendent avec impassibilité le moment d’en venir aux mains. Pendant plusieurs heures, elles cherchent à s’entamer à coups de canon comme s’il s’agissait d’une forteresse qu’on veut prendre d’assaut, mais la brèche ouverte par l’artillerie se referme d’elle-même. Les Russes accoutumés à l’offensive si rapide et si redoutable de Napoléon sont comme interdits en présence de cette attitude si nouvelle chez lui; ils semblent redouter une de ces surprises terri-

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blés qui lui sont familières. Cependant, plus exposés que nous par leur situation découverte aux ravages de l’artillerie, ils s’ébranlent les premiers et viennent manœuvrer sur notre gauche comme pour la déborder, mais bientôt leur attention est sérieusement attirée d’un autre côté. Une vive fusillade retentit sur leurs flancs du côté de Serpallen ; c’est Davout qui débouche à son tour sur le champ de bataille chassant devant lui les deux divisions qui lui sont opposées. Son apparition devait dans le plan de Napoléon former l’événement décisif de la journée, de même que celle de Ney, rappelé un peu plus tard de Kreutzbourg, devait en compléter les résultats.

Il était alors une heure de l’après-midi, et loin de s’éclaircir, le ciel était devenu de plus en plus sombre. Afin de donner toute sa valeur à la puissante diversion de son lieutenant et d’empêcher les Russes de se porter avec toutes leurs forces contre son corps isolé, Napoléon s’est enfin décidé à prendre l’offensive. Il pousse à son extrême droite la division Saint-IIilaire qui tendra la main à Davout, et il lance à l’assaut du centre russe le corps d’armée d’Augereau. Pendant que Saint-Hilaire prolonge la gauche ennemie vers Serpallen, Augereau l’épée à la main, quoique malade depuis plusieurs jours, entraîne les divisions Desjardins et Heudelet à travers un véritable ouragan de mitraille et de boulets. Avant qu’elles aient pu re joindre l’ennemi, elles sont enveloppées par un tourbillon de neige qui venant fouetter le visage des soldats les aveugle, les paralyse, rend leurs armes inutiles, leur marche confuse et incertaine. Les Russes, qui tournent le dos au vent et qui sont restés

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immobiles dans leurs positions, peuvent au contraire mesurer leurs coups; ils écrasent du feu de leur artillerie ces masses hésitantes qui semblent devenues également incapables de reculer et de marcher en avant. En quelques instants, la moitié du corps d’Augereau est mise hors de combat; ses généraux et ses principaux officiers sont tués ou blessés, lui-même est frappé à la tête. Alors la cavalerie russe s’élance, elle sabre et poursuit nos débris errants; ce n’est plus une défaite mais une complète destruction. Ce corps d’armée dut être licencié après la bataille, de peur que le petit nombre des survivants ne rappelât trop vivement ce souvenir néfaste.

Le moment était critique. Les escadrons russes venaient charger nos soldats jusqu’aux abords du cimetière où se tenait Napoléon. Retranchée dans cette enceinte criblée de boulets, la garde défendait, non sans peine, ce point central qui était la clef de nos positions. Augereau ramené tout sanglant de cette affreuse mêlée se plaignait amèrement de l’abandon où on l’avait laissé. Le ciel s’était éclairci et permettait de voir toute l’étendue du désastre. Napoléon jugea qu’un grand effort était nécessaire pour faire pencher la balance en notre faveur. Par ses ordres, Murat a formé en une seule légion les quatre-vingts escadrons de notre cavalerie ; avec cette masse irrésistible, il exécute une charge à fond sur le centre russe. Il ramène d’abord les cavaliers ennemis, if perce ensuite la première ligne d’infanterie, la traverse, puis il enfonce également la seconde; il arrive enfin jusqu’à la troisième qu’il charge à plusieurs reprises sans pouvoir l’entamer. Son élan expire de-

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vant cette solidité inébranlable; il faut revenir après une lutte acharnée. Mais les lignes à demi renversées sous cette effroyable avalanche d’hommes et de chevaux ont gardé leurs positions et se sont reformées derrière lui; il est forcé de les rompre de nouveau pour s'ouvrir un passage jusqu’à nos positions.

Cette magnifique irruption sur le centre des Russes était restée sans résultat décisif ; mais pendant ce temps une de leurs colonnes qui, à la faveur de cet immense désordre, s’était aventurée jusque dans Eylau, y avait été prise presque toute entière, et Davout avait achevé son mouvement. Secondé par la division Saint-Hilaire, il avait refoulé la gauche russe de Serpallen sur Saussgarten; il l’avait ensuite rejetée jusqu’au village de Kuschitten. Mais là il fut arrêté court par les détachements que Bennigsen envoya coup sur coup contre lui. Malgré le brillant succès de cette attaque, la bataille était toujours incertaine, car notre centre épuisé ne soutenait que faiblement le mouvement de Davout. Selon toute probabilité pourtant, cette attaque de flanc aurait fini par compromettre gravement la situation de Bennigsen, lorsqu’un événement imprévu vint rendre l’avantage aux Russes. Lestocq échappant à la poursuite de Ney avec une partie de son corps d’armée pendant que ce maréchal, toujours dans l’ignorance de ce qui se passait à Eylau, chassait l’autre devant lui dans la direction de Kœnigsberg, venait de faire son apparition à Althoff à l’extrême droite russe. Après avoir passé sans s’arrêter derrière l’armée de Bennigsen jusqu’à son extrême gauche, il déployait ses huit mille hommes devant le corps de Davout forcé de reculer à son tour. Cet in-

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cident inattendu change en peu d’instant la face des choses. Grâce au vigoureux élan que Lestocq imprime à ce retour offensif, les Russes reprennent presque tout le terrain qu’ils avaient jDerdu de ce côté. Au lieu de se défendre, ils attaquent nos troupes qui se replient Peut-être un effort général sur toute leur ligne, allait-il leur donner définitivement la victoire, peutêtre allions essuyer un autre Pultawa, ou connaître dès lors en petit les désastres d’une retraite de Russie, lorsque Ney, qui après de longues heures perdues en escarmouches inutiles, avait pu être rejoint et averti par son aide de camp Fezensac, pa rut enfin du côté de Schmoditten , trop tard pour changer sensiblement l’issue de cette journée sanglante et indécise, assez tôt cependant pour empêcher la balance de pencher en faveur de nos adversaires.

La nuit était venue, mais il n’était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce champ de carnage où gisaient près de quarante mille hommes morts, mourants ou blessés. « Quel massacre et sans résultat ! » s'écriait le lendemain le maréchal Ney, en détournant les yeux de ces monceaux de cadavres couchés sur le blanc linceul des neiges. « Quel massacre et sans cause! » aurait-il pu dire avec plus de raison encore. Nos soldats n’avaient combattu ni pour un intérêt ni pour un principe. Sans amour et sans haine, ils mouraient pour un caprice, comme les gladiateurs du Cirque. La moitié au moins des victimes de cette tuerie était tombée de nos rangs, car si la canonnade du commencement de l’action avait été plus meurtrière pour les Russes que pour nous, nos

attaques avaient été repoussées à plusieurs reprises, et rien à la guerre n’entraîne plus de pertes qu’une attaque qui échoue. Pour un général comme Napoléon et surtout à une pareille distance de notre base d’opérations, une bataille incertaine était un insuccès sinon une défaite, et ce qui en augmentait la gravité, c’était l’engagement encore présent à toutes les mémoires qu’il avait pris de rejeter les Russes « au delà du Niémen. » Or, non-seulement les Russes, avaient continué leur retraite sans que Napoléon songeât h les inquiéter, et sans l’opérer vers le Niémen, mais ils s’étaient dirigés vers le cul de sac de Kœnigsberg sans autre issue que la mer, comme pour nous mettre au défi de les y forcer. En revanche. Napoléon était resté maître du champ de bataille; et bien qu’il fût hors d’état de rien entreprendre, il n’était pas homme à ne pas tirer parti de cette circontanee pour transformer son échec en victoire. En réalité, son armée avait été si horriblement maltraitée qu’il lui eût été impossible de garder plus longtemps ses positions, en présence d’un ennemi résolu. Les lieutenants de Bennigsen, les généraux Knorring et Tolstoï, suppliaient leur chef de reprendre la lutte ; mais il avait fait des pertes énormes, et ses soldats mouraient de faim. L’inflexible volonté de Napoléon l’emporta.

Tel est le prix de la ténacité à la guerre qu’il n’est guère douteux que l’attitude obstinée et indomptable d’un Wellington ne l’eût contraint à une retraite presque immédiate. Cela est si vrai, que même devant la retraite volontaire des Russes, les principaux chefs de l’armée étaient d’avis que nous de-

vioris rétrograder au delà de la Vistule, et Napoléon lui-même n’était pas éloigné de partager leur opinion. Le lendemain de la bataille, écrivant au général Duroc, un des seuls hommes qui lui aient inspiré quelque confiance, grâce à son humeur taciturne et réservée, il lui disait : « Il y a eu hier à Eylau, une bataille fort sanglante. Le champ de bataille nous est resté, mais si on a de part et d’autre perdu beaucoup de monde, mon éloignement me rend

ma perte plus sensible 11 est possible que pour avoir

des quartiers d’hiver tranquilles, je me porte à la rive gauche de la Vistule*. » Il y avait loin de là à ce que Berthier écrivait la veille à Joséphine, dans une lettre interceptée : « Demain Kœnigsberg aura l’honneur de recevoir V empereur ! » Avouer que l’éloignement rendait res pertes plus sensibles, c’était reconnaître que l’insanité de sa politique était allée jusqu’à fausser ses vues militaires toujours si sûres et si profondes, car «lie seule l’avait poussé dans cette situation où chaque coup reçu comptait double, et où il ne pouvait pas utiliser le cinquième de ses forces. Mais il sentait, avec la supériorité de son génie et de son orgueil, tout ce qu’une retraite sur la Vistule aurait de fâcheux comme effet moral, et non-seulement il s’empressa de repousser cette idée aussitôt que l’inaction ueBennigsen lui montra la possibilité de se soustraire à une si humiliante extrémité, mais il se mit à chanter victoire avec cette assurance qui fit si longtemps illusion à ses soldats eux-mêmes. Peu d’heures après avoir dicté sa lettre à Duroc, il écrivait à Cambacérès

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