Napoléon à Sébastian:, 1er décembre
et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait de nos jours nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares. Notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l’histoire. » (20 janvier 1807.) On allait voir bientôt quel compte il tenait de cette réprobation de l’histoire et de la postérité.
Il annonçait en même temps à cette Assemblée que l’empereur de Perse allait faire marcher ses troupes sur le Caucase, et il lui notifiait l’entrée de la Saxe dans la Confédération du Rhin, Tels étaient, en effet, les alliés nouveaux que Napoléon avait gagnés ou plutôt enchaînés à sa cause. En ce qui concerne la Perse, l’annonce était toutefois prématurée. Son envoyé, M. Amédée Jaubert, arrivé à Téhéran en juin 1806, après des périls sans nombre, n’en avait rapporté que des propositions et le traité ne fut signé qu’en mai 1807. Mais personne ne pouvant vérifier le fait, et le nom de la Perse faisant très - bonne figure sur ce programme, on l’y laissa comme un témoignage de notre lointaine influence.
En présence de cette ligue formidable qui réunissait sous le môme drapeau tant de peuples divers, la Russie paraissait peu en état de soutenir la lutte. La Prusse, mise hors de combat, ne pouvait lui fournir qu’une vingtaine de mille hommes qui avaient échappé à grand’peine à la poursuite de Murat; l’Angleterre lui avait fait des promesses qu’elle se pressait peu de tenir, occupée qu’elle était à s’emparer des colonies espagnoles et hollandaises; enfin, la Suède, trop faible pour la soutenir efficacement, se
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bornait à garder Stralsund avec une quinzaine de mille hommes. Déduction faite du corps de Michelson engagé intempestivement en Moldavie et des troui^es qui ne pouvaient atteindre la frontière que plus tard, la Russie n’avait à nous opposer sur la Yistule qu’une armée d’environ cent vingt mille hommes. Les vingt mille Prussiens de Lestocq observaient ce fleuve , échelonnés de Danzig à Thorn; Bennigsen avait concentré aux environs de Varsovie un corps de soixante mille hommes; enfin, un troisième corps, montant à quarante mille hommes et commandé par Buxhoewden, arrivait à marches forcées pour opérer sa jonction avec Bennigsen1. Le commandement en chef de toutes ces forces réunies devait être confié à Kamenski , vieillard octogénaire, qui n’avait plus ni l’énergie ni l’activité d’esprit et de corps qu’exigeait une pareille tâche.
Déjà l’armée française s’était avancée en Pologne, et, dès le 4 novembre, Davout avait occupé Posen. On peut estimer à quatre-vingt-dix mille hommes les corps avancés qui menaçaient la Vistule sous les ordres de Davout, Lannes, Augereau, Murat; ils étaient suivis de près par une autre armée, à peu près égale en nombre, commandée par Soult, Ney, Bernadotte, Bessières; ils laissaient derrière eux, dans le Mecklembourg, le corps de Mortier, occupant le littoral de Hambourg à Stettin : en Silésie, le corps de Jérôme
1. Chiffres approximatifs résultant des évaluations comparées de Plotho, Hœpfner, Danilewski, Robert Wilson. Je dois à un écrivain militaire distingué, M. Guillaume Rumpf^ de précieuses indications sur les travaux et documents allemands relatifs aux campagnes de 1S0G-1807, et non traduits en français. *
était chargé, sous la direction de Vandamme, d’assiéger les places qui tenaient encore dans cette province. A notre approche, Bennigsen .jugea qu’il ne pourrait, avec ses seules forces, défendre une ligne aussi étendue que la Yistule contre une armée si considérable, car il suffisait que le passage du fleuve fût forcé sur un seul point pour que ses troupes éparses fussent placées dans un péril imminent. Il nous abandonna donc non-seulement Varsovie, mais le camp retranché de Praga, et se replia dans la direction de Pultusk, au-devant du corps d’armée que lui amenait Buxhoewden. Ce mouvement rétrograde nous rendait maîtres du cours de la Vistule, Ney enleva Thorn aux Prussiens de Lestocq; il s’établit sur ce point avec le corps de Bernadotte et la cavalerie de Bessières qui formèrent notre gauche. Soult et Augereau, composant notre centre, franchirent le fleuve de Plock à Zakroczim; enfin, notre droite, composée des corps de Lannes, de Murat et de Davout, s’étendit le long du Bug et de la Narew, depuis Sierock jusqu’au point où ces rivières réunies se jettent dans la Yistule.
Telle était la situation respective des deux armées vers le 20 décembre. Nos cantonnements s’échelonnaient, de Thorn à Varsovie, sur un espace d’environ quarante lieues. Les Prussiens de Lestocq étaient restés sur la Dreventz, en face de Thorn; les troupes russes, renforcées par Buxhoewden et placées sous les ordres de Kamenski, avaient suspendu leur mouvement de retraite pour se retrancher dans l’angle que forment, un peu au-dessus de Varsovie, la Wkra, la Narrew et le Bug en venant confondre leurs eaux dans la Yistule. Cette région, naturellement marécageuse
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par suite du voisinage de ces grands cours d’eau, était en outre détrempée par les pluies et rendue presque impraticable par la douceur exceptionnelle de la saison. Napoléon disait « qu’il avait découvert en Pologne un cinquième élément qui était la boue. » Il sentait tous les inconvénients d’une reprise d’hostilités dans de telles conditions; il désirait, il pouvait, prendre ses quartiers d’hiver à Varsovie; c’était pour y arriver plus facilement qu’il avait insisté sur la conclusion d’un armistice; et bien que son offre eût été repoussée, il ne tenait qu’à lui de se maintenir dans ses positions. Mais le voisinage si rapproché d’une armée russe, même peu dangereuse pour lui, derrière ce retranchement naturel qui pénétrait comme un coin jusqu’au milieu de ses cantonnements, lui sembla bientôt une espèce d’insulte permanente qu’il ne pouvait tolérer, et il résolut de ne laisser reposer son armée qu’après avoir chassé ou dissipé les Russes. Il alla même jusqu’à se flatter de les détruire dès le début de la campagne : « Il est possible, écrivait-il à Clarke, le 18 décembre, que d’ici à huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne.»
Pour parvenir à ce but, il fait construire un pont sur la Narew, au-dessous du point où cette rivière se réunit à la Wkra. Arrivé de nuit à Varsovie, le 20 décembre, afin de se dérober aux ovations des Polonais, il vient en personne surveiller ces apprêts. Lorsqu’ils sont terminés, tous ses corps d’armées reçoivent simultanément l’ordre de se porter en avant contre les postes disséminés de l’armée prusso-russe. Pendant qu’il va franchir la Narew pour attaquer l’ennemi de front avec sa garde, ses réserves, les corps
de Davout et de Lannes, ses lieutenants Augereau et Soult se portant au delà de la Wkra, manœuvreront sur le flanc des Russes pour les tourner, et Ney, appuyé par Bernadotte, rejettera les Prussiens vers le Nord, en même temps qu’il menacera la ligne de retraite de leurs alliés. Dans la nuit du 22 au 23 décembre, l’Empereur quitta Varsovie; à neuf heures du matin, il franchit la Narew, et le soir de la même journée il fit jeter un pont de bateaux sur la Wkra, entre Okunin et Pomichowo, sous le feu de l’ennemi. Trompés par de fausses démonstrations, les Russes ne réussirent pas à empêcher le passage; ils furent immédiatement assaillis dans leur position de Czarnowo. La nuit était venue et ne suspendit pas le combat : on se battit au clair de lune. Les Russes furent délogés après une vigoureuse résistance qui leur coûta deux mille hommes; ils se retirèrent sur Nasielks où ils furent battus de nouveau le lendemain. Une seule de leurs divisions avait pris part à ces deux affaires, et déjà la situation de leur armée se trouvait compromise. Augereau avait passé la AYkra à Kolozomb à la suite d’un brillant combat, il marchait vers Nowemiasto sur le flanc des Russes, Soult s’avançait parallèlement à la hauteur de Sochoczyn , Bernadotte et Ney, partis de Thorn, se dirigeaient vers Biezun et Soldau.
En présence de cette brusque irruption qu’il n’avait pas su prévoir, le vieux Kamenski, dont la tête était aflaib’ie par l’àge, donna tous les signes d’une complète démence Ses lieutenants Bennigsen et
1. Le prince Eugène de Wurtemberg en cite plusieurs traits ca-
Buxhæwden durent pourvoir par eux-mêmes au salut de l'armée. Ils avaient d'un commun accord dirigé le gros de leurs troupes sur Pultusk où ils espéraient rallier celles de leurs divisions qui étaient restées entre le Bug et la Narew. Pendant ce temps leur ardent adversaire , croyant que leur retraite principale allait s'opérer par Golymin, courait avec sa cavalerie à Ciechanow pour les prendre en flanc pendant leur marche. Il dirigea sur Golymin les corps de Davout, d'Augereau et de Murat; il ne porta sur Pultusk que le corps de Lannes. Quant à celui de Soult, il lui réservait l’honneur de frapper ce qu’il considérait comme le coup décisif de la campagne; il lui ordonna en conséquence de marcher de Ciechanow sur Makow, ville située sur les derrières de l'armée russe et où Soult se trouverait à même de détruire les dé bris fugitifs de l’ennemi et de cueillir les fruits de la victoire.
Ce beau plan ne reposait au fond que sur des conjectures qui ne se réalisèrent pas. Cette méprise de Napoléon ne jorovenait ni d’une défaillance de son génie, ni d’un tort imputable à ses lieutenants, mais de la violence qu’il avait faite à la nature des choses en commençant des opérations aussi étendues dans une pareille saison et sur un pareil terrain. Non-seulement les marécages embourbaient son artillerie et ses équipages au point d’entraver sa marche, mais sa
ractéristiques dans ses Mémoires. Son témoignage est confirmé par celui de Rob. Wvlson qui fit ces campagnes comme voloniai e dans l’armée russe, et qui en a écrit une relation pleine de renseignements curieux et le plus souvent exacts : Briefs remarks etc. or a sketch of the campaigns in Foland, 1806-1 S07.
cavalerie même lui devenait presque Inutile, et il lnï était impossible de s’éclairer suffisamment pour bien connaître les mouvements de l’ennemi. L’observation précise des faits lui échappant , il ne pouvait plus agir que d’après des suppositions. Le 26 décembre, pendant que Napoléon attaquait, avec des forces trèssupérieures, le village de Golymin où s’était retranchée seulement une division soutenue par quelques régiments, Lannes venait se heurter à Pultusk contre la majeure partie du corps d’armée de Bennigsen. Bien qu’il n’eût guère que vingt-six mille hommes, en y comprenant la division Gudin, à opposer à environ quarante mille, Lannes aborda la ligne ennemie avec son intrépidité accoutumée et la fît d’abord plier. Il porta son principal effort sur la gauche russe dans l’espoir de lui enlever Pultusk et le passage de la Narew, mais il rencontra sur tous les points une résistance acharnée, et l’artillerie russe, très-supérieure à la nôtre dont une partie était restée en chemin, fit dans nos rangs de cruels ravages. Lannes s’obstina jusqu’au soir à livrer à Bennigsen des assauts furieux mais sans résultat ; il ne parvint à l’entamer sur aucun point, et cette sanglante journée s’acheva sans qu’aucune des deux armées eût obtenu un avantage décisif L A Golymin l’issue du combat avait été presque la même, quoiqu’un peu plus favorable à notre armée. Couverte par des bois et des
1. Dans son rapport daté de Rozan, J-f décembre, Bennigsen s’attribue hautement la victoire et constate qu’on ne fit aucune tentative pour le poursuivre. Il assure n’avoir battu en retraite que parcequ’il manquait de fourrages et d’approvisionnements. Il y avait beaucoup à rabattre de ces exagérations.
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marécages presque inabordables, la division Gallitzin, avec les régiments qui la secondaient, put tenir en échec pendant de longues heures les corps de Davout ot d’Augereau soutenus par la cavalerie de Murat. A la fin elle dut céder et opérer sa retraite, mais ce combat fut si peu décisif que, de l’aveu de Napoléon lui-même, la résistance durait encore à onze heures du soir1. Le même jour, 26 décembre, à quinze lieues de là, Ney attaquait, à Soldau, les Prussiens de Lestocq et restait définitivement maître de la ville, plusieurs fois prise et reprise, mais après avoir très-chèrement payé sa victoire.
Ainsi, malgré l’excellence du plan de Napoléon , la victoire avait été au moins indécise sur un point, et très-incomplète sur deux autres. En outre, deux de ses corps d’armée n’avaient pris aucune part au combat : celui de Soult, qui devait couper la retraite aux Russes à Makow, avait été forcé de s’arrêter à Ciechanow par suite de la difficulté des chemins; fût-il d’ailleurs arrivé à Makow il y eût trouvé une partie de l’armée deBuxhoewden prête à lui tenir tête. Quant au corps de Bernadotte, il avait marché dans la direction de Biezun sans rencontrer personne. Ces tâtonnements, ces succès contestés, ce défaut de précision et de concert dans l’exécution étaient à la vérité imputables à la saison et à la nature de ce sol mouvant qui rendait nos manœuvres si lentes et si pénibles, mais ces obstacles, Napoléon les connaissait depuis son arrivée en Pologne; ils existaient pour nos ennemis comme pour nous, et c’est justement parce