Proclamation du 7 décembre
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nature infiniment plus grave, et qui étaient au fond la vraie cause du refroidissement des deux frères. En dépit de l'ambition un peu artificielle que Napoléon avait allumée en lui, Joseph avait l’âme humaine et débonnaire. Il voulait bien régner sur les Espagnols et au besoin conquérir son royaume ; mais il se flattait de gagner les cœurs à force de clémence, de douceur, de générosité ; il avait des scrupules d’honnêteté et de justice; il avait foi dans le triomphe définitif d’une inépuisable bonne volonté. C’était, si l’on veut, une illusion, mais du moins ce n’était pas l’illusion d’un frénétique. Joseph n’avait pas seulement une horreur naturelle et sincère pour les confiscations, les exils, les emprisonnements, les meurtres qui coûtaient si peu à son frère ; il les considérait comme des moyens impolitiques, faits pour perdre sa cause, et il fatiguait Napoléon de ses réclamations. L’empereur haussait les épaules de pitié en écoutant ces doléances ; aucun excès, aucun crime ne lui répugnaient pour soumettre l’Espagne; mais il n’était après tout pas moins utopiste dans ses cruautés que Joseph dans sa mansuétude, et chimère pour chimère, celle de Napoléon était encore plus irréalisable, j)uisque chacun de ces crimes ne faisait qu’ajouter à l’exécration dont il était l’objet.
On a dit que Napoléon en condamnant son frère à cette nullité qui l’exposa plus d’une fois aux risées du soldat, n’avait été inspiré que par le désir magnanime d’assumer sur lui-même tout l’odieux de la conquête et de laisser ensuite à Joseph les honneurs d’une clémence devenue facile. Cette rêverie, si peu en rapport avec le caractère qui y a donné lieu, est devenue insou-
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tenable en présence de la correspondance du roi Joseph et des confidences de ses amis. Napoléon n’en était plus à apprendre que les Espagnols rendaient son frère solidaire de tout ce qu’il faisait en Espagne, et tout le monde le savait comme lui. Les incessantes représentations de Joseph étaient pour lui une gêne de tous les instants, voilà pourquoi il ne voulait lui laisser aucune influence effective. A la suite des décrets du 4 décembre les choses en vinrent au point que Joseph résolut de se soustraire à une position qu’il considérait comme déshonorante:
« Sire, écrivait-il à Napoléon le 8 décembre, M. d'Urquijo me communique les mesures législatives prises par Votre Majesté. La honte couvre mon front devant mes prétendus sujets. Je supplie Votre Majesté de recevoir ma renonciation à tous les droits qu’elle m’avait donnés au trône d’Espagne. Je préférerai toujours l’honneur et la probité au pouvoir acheté si chèrement 1 . » Cette lettre, qui est des plus honorables pour la mémoire de Joseph, montre comment la politique de Napoléon, lorsqu’on la voyait de près à l’œuvre, était appréciée même par un frère et par un témoin si intéressé à la juger avec indulgence. Malheureusement Joseph manquait de volonté, il avait été mordu au cœur par cette passion tenace qui s’attache comme une Némésis aux hommes qui ont une fois régné, et il n’eut jamais la force de maintenir une démission qu’il donnait et reprenait tour à tour avec un égal repentir.
En dépit de ses menaces de partager l’Espagne en
1. Mémoires du roi Joseph, t. V. V. aussi les Mémoires de Miot
de Mélito, t. III.
vice-royautés militaires et de la gouverner lui-même comme une province conquise, Napoléon ne pouvait se passer de son frère au moins comme prête-nom de sa propre autorité. Il fallait en effet laisser à 1 Espagne une ombre d’existence nationale, ne fût-ce que pour offrir un prétexte de se rallier à ces classes toujours assez nombreuses, surtout dans les villes, auxquelles leur position dépendante et précaire ne permet pas le luxe d’une opinion. Il annonça donc l’intention de rétablir Joseph sur le trône d’Espagne aussitôt qu’on lui aurait donné quelques gages de soumission, et il provoqua sous main à cet effet, une démarche de la municipalité et des principaux membres du clergé de la ville de Madrid. Impatients de se voir délivrés des charges onéreuses d’une occupation militaire, il ne fut pas difficile de les décider à venir demander le rétablissement d’un roi qui leur promettait un soulagement à leurs maux. Ils se présentèrent le 15 décembre, devant Napoléon, et implorèrent de lui « la faveur de voir dans Madrid le roi Joseph, afin que sous ses lois Madrid et l’Espagne entière jouissent de la tranquillité et du bonheur qu’ils attendaient de la douceur de caractère de Sa Majesté. »
En réponse à cette harangue l’empereur se livra à une longue apologie des réformes qu’il avait opérées; il rappela ces décrets pour lesquels les Espagnols se montraient si ingrats, il énuméra les bienfaits de toute sorte que l’Espagne était appelée à en recueillir. Mais ce qui était, disait-il, au-dessus de son pouvoir, c’était de constituer les Espagnols en nation sous les ordres du roi s’ils continuaient à être imbus
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de principes de scission et de haine envers la France. Cependant il ne refusait pas de céder au roi ses droits de conquête et de l’établir dans Madrid si les habitants voulaient manifester leurs sentiments de Sdélité et donner l’exemple aux provinces. Qu’ils se hâtassent donc de prouver la sincérité de leur soumission en prêtant devant le Saint- Sacrement un serment qui sortît non-seulement de la bouche mais du cœur. En vertu de cette conclusion aussi bizarre qu’inattendue, le Saint- Sacrement resta pendant plusieurs jours exposé dans les églises de Madrid, et les habitants y furent admis à venir prêter serment de fidélité au roi Joseph. C’est un étonnement toujours nouveau de voir à quel point les hommes qui ont le plus abusé du serment ont confiance en son efficacité, avec quelle naïveté ils se flattent qu’une cérémonie qui n’a été pour eux qu’un moyen de tromper, sera pour tous les autres un engagement irrévocable et sacré.
Si les Espagnols avaient pu concevoir la moindre illusion au sujet de cette Constitution liberale qui selon l’allocution impériale du 15 décembre devaitêtre larécompense de leur docilité, ils n’avaient qu’à ouvrir le Moniteur français du même jour pour être bien fixés sur la nature et l’étendue des libertés qui leur étaient promises. Le Moniteur du 15 décembre contenait en effet, au sujet du régime-modèle que Napoléon avait donné à la France, une définition tracée par lui-même 'et peu propre à exciter l’envie des nations étrangères. Lors de la réception des drapeaux pris sur l’ennemi, le Corps législatif avait chargé quelques-uns de ses membres de porter à l’impératrice une adresse de félicitations : « Je suis très-satifaite , avait répondu
Joséphine, que le premier sentiment de l'empereur après la victoire ait été pour le Corps qui représente la nation. » Napoléon était déjà très-irrité d'une légère opposition qui s'était manifestée dans cette assemblée à l'occasion d’un article du Code d’instruction criminelle. Il s'était plaint amèrement « de ce qu’au lieu de donner leur voix par scrutin contre la loi, les opposants avaient négligé de demander un comité secret dans lequel chacun donnerait son opinion , ce qui permettrait de voir par le procès-verbal s'ils avaient tort ou raison 1. « L’empereur regrettait pour la première fois le silence auquel il les avait condamnés en s’apercevant que ce mutisme même rendait toute dénonciation impossible. C'était oublier bien vite que ces procès-verbaux n’avaient pas porté bonheur au Tribunat, mais les membres du Corps législatif avaient plus de mémoire.
En apprenant que l'impératrice avait qualifié de représentants de la nation des hommes qui n'osaient même plus motiver leur vote, tant il les avait abaissés et avilis. Napoléon éprouva un véritable accès de fureur comme toutes les fois qu’on évoquait devant lui les droits qu’il avait usurpés. Le Moniteur rappela aux députés leur néant et fit gronder la foudre sur ces têtes humiliées : « Sa Majesté l’Impératrice n'a point dit cela , affirmait cette note péremptoire. Elle connaît trop bien nos constitutions; elle sait trop bien que le premier représentant de la nation, c'est l'Empereur .... Dans l'ordre de nos constitutions, après l’Empereur vient le Sénat; après le Sénat, le conseil d’État; après