‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 107 sur 124 · Napoléon à Talleyrand, 27 novembre · texte numérisé non relu

Napoléon à Talleyrand, 27 novembre

le conseil d’État, le Corps législatif.... La Convention, l’Assemblée législative étaient représentants , telles étaient alors nos constitutions. Aussi le président disputa-t-il le fauteuil au roi.... aujourd'hui ce serait une prétention chimérique et même criminelle , cle vouloir représenter la nation avant V Empereur . Le Corps législatif improprement appelé de ce nom devrait être appelé conseil législatif puisqu'il n’a pas la faculté de faire des lois, n’en ayant pas la proposition. Il n’est que la réunion des mandataires des conseils électoraux . »

Telle était bien dans tous ses traits essentiels cette constitution qu’il voulait imposer à toute l’Europe comme un type de perfection immuable et absolu; un sénat servile et tremblant composé de ses créatures, un conseil d’État composé d’instruments actifs et dociles, un Corps législatif réduit au rôle d’une chambre d’enregistrement, et au-dessus de ces ombres un homme, seul représentant de la nation, à la fois tribun et dictateur, investi du triple pouvoir de constituer, de légiférer et de gouverner. Ce n’était pas peu de chose que d’avoir si promptement réalisé cette théorie dégradante en pleine civilisation chrétienne, au milieu d’un siècle de lumière, mais c’était peutêtre dépasser la mesure que de la proposer si ouvertement à l’admiration des peuples, car on avait pu accepter le césarisme comme une nécessité funeste et passagère, mais personne n’y voyait un système normal et durable. L’auteur seul de cet anachronisme prenait son rêve au sérieux, lui seul voulait poursuivre jusqu’au bout cette exhumation de la décadence romaine. Sa pensée ne pouvait sortir de ce cercle étroit, il en ressuscitait les noms, les institutions, les

mœurs ; il en recherchait les analogies au point qu’il ne pouvait parler même du désastre de Dupont sans le comparer à celui de Sabinus Titurius ; enfin il vivait avec délices dans ces siècles affreux dont le souvenir est un cauchemar pour tout esprit libre. A l’époque même où il déchaînait tant de fléaux sur la malheureuse Espagne, par un trait de contradiction qui n’avait pu éclore que dans le cerveau d’un César en démence, il envoyait à Cambacérès le projet d’un temple de Janus qui devait être bâti au sommet de Montmartre et où se feraient les premières publications solennelles de la paix d. L’érection d’un temple de la Paix, au moment où il venait de doubler la conscription en la portant à cent soixante mille hommes, lui semblait devoir être pour tous les Français une démonstration sans réplique de ses intentions conciliantes; et en cela, il faut en convenir, il n’avait pas encore trop présumé de la crédulité de ce peuple qu’on mène avec des mots. Ce temple devait coûter de trente à quarante millions. Comme l’énormité de cette somme eût pu nuire à la popularité du monument. Napoléon avait eu l’idée également romaine de la lever exclusivement sur la classe des électeurs qui ne comptait pas alors plus de trente à quarante mille membres actifs. C’était donc selon son calcul une somme de mille à trois mille francs à imposer à chacun de ces Curiales d’un nouveau genre.

Il y avait déjà près de vingt jours que Napoléon était à Madrid, et il n’avait encore rien fait pour battre l’armée anglaise. Il est certain que si, peu de jours

1, Napoléon à Cambacérès, 26 novembre.

NAPOLÉON EN ESPAGNE

après son arrivée dans cette capitale, il avait selon sa méthode habituelle marché tout droit aux Anglais pour achever sa victoire, il aurait mis l’armée de Moore dans le plus grand péril. Ce général n'avait, en effet, reçu que dans les premiers jours de décembre, son artillerie et sa cavalerie que lui amenait son lieutenant Hope, de la vallée du Tage à travers la chaîne de montagnes qui sépare les deux Castilles; mais il n’avait pas encore pu opérer sa jonction avec le général Baird. Moore était un chef prudent autant que brave : il était adoré de son armée et ses juges les plus sévères ne lui ont reproché que son excessive défiance de lui-même. Il avait éprouvé en Espagne tous les mécomptes qui attendent un homme de commandement au milieu d’une insurrection désordonnée. Apprenant coup sur coup à Salamanque les désastres de l’armée espagnole, profondément découragé par le désordre, l’indiscipline, l’inertie des auxiliaires sur lesquels il avait compté, irrité des alternatives de jactance et d’abattement qu’offrait leur conduite, trop faible enfin lui-même avec ses vingt mille hommes , pour entreprendre rien de sérieux contre un ennemi si supérieur en forces, Moore, en proie aux plus douloureuses perplexités1, s’était d’abord décidé a quitter sa position avancée de Salamanque pour battre en retraite sur le Portugal en donnant à David Baird l’ordre de rétrograder sur la Corogne. Bientôt après, sur les instances des généraux espagnols et de Frere, l’envoyé britannique auprès

1 . On en trouve le témoignage à chaque page de sa correspondance et de son journal.

de la junte centrale, il consentit, à la grande joie de ses soldats qui brûlaient de combattre 4, à marcher sur Yalladolid pour faire une diversion en faveur des insurgés de l’est et du midi. Mais en se décidant à attirer à lui dans le nord les forces de Napoléon, il lui fallut sacrifier ses communications avec le Portugal et déplacer sa ligne de retraite, qui allait être désormais sur la Gorogne au lieu d’être sur Lisbonne.

Dans sa marche sur Yalladolid, le général Moore intercepta un message par lequel Napoléon prescrivait à Soultde se porter sur Léon et de refouler le corps de la Romana dans la Galice. En conséquence dece renseignement il prit un peu à gauche la route de Toro et de Benavente pour soutenir ses alliés contre Soult, et fit le 20 décembre à Majorga sa jonction avec Baird, ce qui porta ses forces à vingt-cinq mille hommes1 2. Heureusement pour nous , Soult était resté dans les environs de Garrion, et il put se replier devant les Anglais qui s'avancèrent jusqu’à Sahagun (22 décembre).

Telle était la situation de l’armée anglaise lorsque Napoléon se détermina enfin à venir l’attaquer. Le nombre de ses troupes dans la Péninsule n’avait fait que s’accroître, puisque les corps d’armée de Junot et de Mortier venaient de déboucher l’un sur Burgos, l’autre sur Saragosse où il allait renforcer Moncey; nos soldats avaient même remporté sur les Espagnols de nouveaux avantages, et cependant bien loin que

1. Story of lhe peninsular tcar by tbe marquis of Londonderry.

2. Ce chiffre est établi déduction faite des troupes laissées en Portugal ou àLugo, des malades restés dans les hôpitaux. Il est emprunté à un ctat officiel de V armée de Moore en date du 19 décembre 1808, inséré dans l'Histoire de la guerre de la Péninsule , de Napier.

NAPOLÉON EN ESPAGNE

nos embarras fassent terminés en Espagne, tout y semblait à recommencer. La soumission de Madrid avait produit dans les provinces un mouvement de colère et d’indignation. Les armées de l’insurrection, bien que repoussées sur tous les points, semblaient se recruter dans la fuite comme les nôtres se recrutaient dans la victoire. Tout ce qui n’avait pas été tué sur le champ de bataille s’enrôlait tôt ou tard de nouveau. Au bout de quelque temps il n’était pas un Espagnol en état de porter les armes qui n’eût servi successivement dans cinq ou six armées différentes. Il fallait tuer pour soumettre, et Napoléon ne reculait pas devant cette conséquence très-logique de son entreprise. Mais elle était d’une exécution difficile avec un ennemi si habile à se dérober. Aussi voyait-on reparaître en quelques jours une armée dont les bulletins avaient annoncé la totale destruction. L’armée de Blake, anéantie à Espinosa , comptait aujourd’hui dix mille hommes en Castille et presque autant dans les Asturies sous les ordres de la Romana ; celle de Palafox, enfermée dans Saragosse, tenait en échec les deux corps de Moncey et de Mortier; celle de Castanos, si vivement poursuivie à Sigüenza, s’était rabattue sur Cuenca dans de fortes positions sous les ordres du duc de l’Infantado, et ses rangs grossissaient à vue d’œil; celle d’Estrémadure enfin, sur le point de se dissoudre sous ses propres excès après Somosierra, et déshonorée par le meurtre de San Juan, son général, avait été rappelée à Tordre par Galuzzo qui occupait Almaraz sur le Tage.

Cette situation de nouveau incertaine après des

iuccès en apparence si décisifs est peut-être au fond

la vraie cause du retard que mit Napoléon à reprendre l'offensive. Habitué à étreindre fortement ses adversaires pour les détruire, il était quelque peu déconcerté par les allures évasives d’un ennemi qui disparaissait aussitôt qu’on voulait le saisir. Quoi qu’il en soit, ayant été informé le 19' décembre de la marche des Anglais sur Valladolid, il comprit que leur ligne de retraite était par là même changée et pénétra presque sur-le-chamx^ le plan de Moore : « Tout porte à penser, écrivait-il dans une note laissée à Joseph, qu’ils évacuent le Portugal et portent leur ligne d’opération sur la Gorogne. Mais en faisant ce mouvement de retraite ils peuvent espérer faire essuyer un échec au corps du maréchal Soult1. »

Cette dernière pensée était, en effet, une tentation bien naturelle dans la position du général Moore, qui allait se voir forcé de battre en retraite sans avoir combattu, et Napoléon espérait qu’il y succomberait. Nous aurions ainsi le temps de nous porter sur ses communications et de lui couper la route de la Gorogne. L’empereur avait quatre-vingt mille hommes aux environs de Madrid, il en prit avec lui la moitié et laissa l’autre à Joseph 2, après avoir fait fortifier le Retiro qui devint un véritable camp retranché. Joseph gardait les corps de Lefebvre et de Victor avec deux divisions de cavalerie, forces plus que suffisantes pour repousser une attaque ; l’empereur emmenait avec lui le corps de Ney, la garde impériale, de fortes ré-

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