Napoléon à Clarke, 8 mars
tion, ajoutait l’Empereur, il n'y a pas d’autre réponse à faire sinon que tel est mon bon plaisir 1. »
Ces derniers mots étaient la formule même de l’ancien régime ; mais il eût fallu remonter bien loin et réunir bien des époques néfastes pour y trouver rien qui égalât cet ensemble de mesures. On eût dit qu’elles avaient été systématiquement combinées par une main savante dans le but d’éteindre l’intelligence de la France en même temps que de tarir la source de ses forces vitales. On ne lui prenait plus seulement ces robustes générations de paysans et d’ouvriers qui étaient comme le corps de la nation, on s’attaquait au cœur et au cerveau; on choisissait avec un soin jaloux, sur les bancs même du collège et des écoles, cette jeunesse d’élite, cette précieuse réserve qui était l’art, la littérature, la science, la civilisation de l’avenir, et avant que son instruction fût terminée on l’en arrachait dans sa fleur, et toute chaude encore des baisers maternels, pour l’envoyer à la boucherie des champs de bataille.
La France était saignée à blanc; cependant ces deux conscriptions et ces recrues supplémentaires étaientelles bien tout ce que le pays pouvait donner ? L’œil perçant de Napoléon ne tarda pas à découvrir de nouvelles catégories à ajouter à ces contribuables de l’impôt du sang. En ordonnant une levée de quatrevingt mille hommes sur les quatre années antérieures à 1808, dont chacune en avait déjà fourni un pareil nombre, il avait porté leur contingent régulier à cent
] . Cette lettre, du 3 décembre, est de celles qu’on n’a pas jugé à propos d’insérer dans la Correspondance de Napoléon.
496 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
mille hommes; or, n'y avait-il pas une flagrante injustice à n'en demander que quatre-vingt mille à l'année 1810?
Le principe d’égalité, si cher aux Français, exigeait impérieusement la réparation d’un abus aussi crian • Il augmenta donc la quote-part de l’année 1810, mais il l’augmenta de trente mille hommes au lieu de vingt, ce qui détruisit de nouveau l’équilibre, et lui permit de demander un nouveau supplément de dix mille conscrits, pour la garde impériale, aux années antérieures à 1810. Loin d’avoir à se plaindre, elles se trouvaient encore favorisées, puisqu’on ne leur imposait qu’une contribution de dix mille hommes au lieu de quarante, chiffre nécessaire pour rétablir la balance. Mais cette faveur était d’un mauvais augure et les laissait sous le coup de nouveaux appels.
Toutes ces dispositions, Napoléon les prit et les fit exécuter sans même consulter le Sénat, auquel elles n’étaient d’ailleurs soumises, que par une violation formelle des constitutions de l’Empire1. Cette assemblée ne fut appelée à les sanctionner que lorsque l’Empereur était déjà aux prises avec les Autrichiens dans la vallée du Danube2. De telles mesures n’étaient en effet possibles, qu’à la condition d’être clandestines. Elles excitaient, dès lors, de graves mécontentements qui, chez les populations de l’Ouest, allaient jusqu’à la révolte, et qu’on étouffait sans bruit sous le nom de brigandage. Elles avaient pour complément indispensable cette atroce législation sur les conscrits