Napoléon à Berthier, 8 avril
l'armée active, ne montaient pas à trois cent mille hommes, tout compris.
L'archiduc Jean devait attaquer le prince Eugène avec cinquante mille hommes en s'appuyant sur une insurrection toute prête à éclater dans le Tyrol; l’archiduc Ferdinand devait menacer la Pologne Saxonne avec quarante mille hommes; l’archiduc Charles, enfin, avait sous ses ordres l'armée principale, et occupait la Bohême occidentale avec cent quatre-vingt mille hommes à portée de se jeter sur la Bavière. Deux autres détachements de dix à quinze mille hommes observaient l’un la Dalmatie, l’autre le Tyrol. Quant aux milices dont le nombre dépassait cent cinquante mille hommes, on les tenait en réserve aux environs de Vienne et en Hongrie comme une ressource désespérée.
Malgré l'infériorité de ses forces, le cabinet de Vienne avait sur nous un réel avantage s'il savait agir à temps : ses troupes étaient concentrées et les nôtres dans un fâcheux état de dispersion. Si l'on suppose Bonaparte au lieu et place de l’archiduc Charles, la partie n'eût pas été douteuse un instant ; en quelques marches il eût été au milieu de nos corps d’armée épars et les eût battus l'un après l’autre. Mais l'archiduc méthodique et timoré par nature, quoique général habile, éprouvait en outre pour le génie de son adversaire une admiration presque superstitieuse qui paralysait en partie ses facultés, et la lenteur autrichienne n’était pas propre à lui communiquer l'élan qui lui manquait.
Tout le monde sentait pourtant à Vienne la nécessité d’une prompte détermination si l’on voulait
mettre à profit l’occasion qu’on avait cherchée. Les partisans de la guerre, Stadion, Gentz, Pozzo di Borgo, y redoublaient d’efforts pour en finir avec les dernières hésitations de la cour. Voulait-on attendre que Napoléon eût terminé ses préparatifs, lui donner le temps d’écraser l’Espagne, laisser l’enthousiasme allemand se refroidir et se décourager ? Que parlait-on des menaces de la Russie? Ce n’était Ik qu’un vain épouvantail. Personne n’ignorait qu’Alexandre était seul dans tout l’empire à conseiller la paix, et que l’alliance française y était exécrée. Si l’on ne saisissait pas ce moment unique, il ne restait qu’une chose à faire : c’était de désarmer et de se soumettre, car on allait y être contraint par plus d’une nécessité. En dépit des nouveaux subsides qu’elle venait de recevoir de l’Angleterre, l’Autriche était ruinée par cet immense armement; la victoire pouvait seule rétablir ses finances épuisées, et si l’on devait être vaincu, mieux valait succomber avec honneur sous les coups de l’ennemi de l’Europe que sous le poids d’une honteuse banqueroute après une défaillance plus honteuse encore.
11 est certain que, d’après les déclarations même du ministre des finances, le comte O’Donnell, les ressources de l’Autriche ne pouvaient plus suffire à l’entretien de l’armée et qu’il « fallait l’envoyer vivre ailleurs ou se laisser dévorer par elle. » Cette nécessité, moins pressante en France, commençait toutefois à s’y faire vivement sentir depuis que nos armées n’étaient plus nourries parla Prusse. Napoléon avait tenu par calcul de popularité à maintenir ses budgets à un chiffre invariable, indépendant du cours des
événements comme une sorte de fait providentiel placé au-dessus des influences terrestres. Tous les ans, ou pour mieux dire toutes les fois qu’ils avaient à annoncer quelque entreprise de nature à effrayer le public, ses ministres venaient déclarer avec ostentation au Corps législatif * que les impôts ne seraient pas augmentés. » Les contributions de guerre, les confiscations, les saisies de marchandises anglaises, les aliénations de biens domaniaux dans les pays conquis, de biens nationaux en France, avaient, en effet, permis de tenir tant bien que mal cette promesse et de présenter des budgets à peu près en équilibre, grâce aux ressources cachées qui en couvraient après coup les déficits. Mais cette source longtemps inépuisable allait tarir sans un nouveau coup de cette baguette magique qui était l’épée de Napoléon. Nonseulement les dépenses avaient considérablement augmenté malgré les prétentions que le budget affichait à l’immuabilité, mais les recettes qui étaient censées suivre une progression ascendante avaient diminué dans des proportions encore plus fortes. Le produit des douanes atteint par le blocus continental avait subi une décroissance de plus de vingt-cinq millions; le produit éventuel des aliénations de biens nationaux avait été réduit par suite du malaise général à une somme très -inférieure aux prévisions. Une douzaine de millions avaient été dissipés dans une lutte insensée contre la baisse des fonds publics, pour empêcher le cinq pour cent de tomber au dessous de 80. Mollien évalue à un milliard la somme que cette fan taisie financière eût pu coûter à l’État si Napoléon n’avait été forcé d’y renoncer. Ces découverts, joints
à quelques autres mécomptes moins importants, portaient à une cinquantaine de millions le déficit de l’année 1808, et cependant, soit en Prusse, soit en Espagne, nos troupes s’étaient presque constamment nourries aux dépens de l’ennemi.
Ce déficit, avec celui des exercices antérieurs non liquidés, s’élevait à près de cent millions, ce qui n’empêcliait pas les ministres de maintenir imperturbablement leur budget au chiffre idéal de 730 millions. Or, d’après l’évaluation de Mollien, les dépenses du ministère de la guerre en 1808 montaient à elles seules à 380 millions1. Le trésor de l’armée était toujours l’infaillible panacée qui devait tout réparer; lui seul, au fond, pouvait couvrir efficacement les avances de la caisse de service, car les ventes de biens domaniaux et nationaux, sur lesquelles on affectait encore de compter, devenaient elles-mêmes une ressource précaire faute d’acquéreurs sérieux. Son capital montait à environ 290 millions, mais près des deux tiers de cette somme, derniers termes des contributions à recouvrer sur la Prusse, ne devaient être exigibles que dans le cours des années 1809, 1810, 1811. Napoléon devait donc se trouver comme l’Autriche dans un délai très-court réduit à l’impossibilité matérielle d’entretenir l’innombrable armée qu’il venait d’organiser. D’autre part, les deux puissances se voyaient déjà dans l’impossibilité morale de désarmer. Il résulte de là que si la guerre n’était pas encore déclarée de fait, on peut dire qu’elle était commencée virtuellement.